Quelques poèmes

*Je suis fatiguée comme la mort
De
m'être chaque soir naissant
Tranché la gorge
Pour
laisser mon âme respirer
Et en moi
La mémoire des miens
Continuer à œuvrer

*O le passeur
Dans la barque toujours recommencée
Mène-moi
A travers la faille
Au
haut-bout de moi
Mille fois j'ai brûlé
Revenant cendres
Dans ton berceau d'osier
Mille fois j'ai germé
Au son de ta voix
Au bruit de tes rames
Au chant de ton doigt

*Plage laiteuse au dessus du causse
Grève terminale d'une marée de cauchemar
Dans la soupe des étoiles
Je navigue depuis le commencement
J'ai traversé des océans de mots
Explorant des gouffres sous les golfes glacés
J'ai découvert un détroit balisé par les vagues
J'ai fait le tour du monde
Prenant la mer dans le déclin rougeoyant
Tu es resté au port
Tu n'avais pas le pied marin
Tu aimais les remparts dans les jours fortifiés
Nous nous rencontrions dans les îles lointaines
Tu savais par l'écume ce que le vent soufflait
Chaque nuit j'embarquais pour le plus noir naufrage
Mes griffons enfermés dans la cale
Chaque matin je revenais le pont gluant de phrases
Déversant dans ton aube impassible
Mes poissons volants

*Il est des fleurs qui fânent parfois
D'un seul coup
Des pivoines pesantes
Que le jardinier oublie de visiter
Et qui penchent leur cou
Dans l'allée désertée
Des myosotis timides
Lovés le long des murs
Et las de n'être jamais remarqués
Des jonquilles désemparées
Parce que leur printemps a passé
Des lys pâles au creux des cathédrales
Fleurs ombrageuses
Voilées sous les regards
Malades de leur virginité
Des oeillets porte-malheurs
S'abandonnant à la mélancolie
Et des roses entêtantes
Ne supportant pas les affronts
D'avoir au paradis
Orné la couche d'Eve

*Elles étaient là comme deux colombes
Entrelaçant leurs cous
Aile contre aile
Pattes contre pattes
Sagement assises sur le perchoir des chaises
L'une était triste
Et l'autre aussi
Elles s'ennuyaient
Elles roucoulèrent langoureusement
Se firent un signe
Et s'envolèrent

*J'ai planté une haie d'églantines
En mémoire de ma mère
La mère de la rose
Pour
qu'au jour du Jugement
Le dernier passant
Se retourne sur elle

*Comme des oiseaux en amour
Entrelacent leurs cous
Dans les bras
Dans le lit les liseurs
Entrelacent leurs livres
Et dans le tournoiement des pages
Du gonflement des verbes
Un roucoulement s'élève

Je dors au long cours
Navigant à l'estime
Abandonnée aux flots
Aux algues
Et aux oiseaux

Errant sans boussole
D'île en péninsule
De côte en coteau

Rêvant par habitude
Ivre de solitude

Batelière fantôme
Dans mon berceau d'osier

Songeant de toute éternité
Entre les draps
Je flotte

Le corps enamouré

Le réveil ne sonne plus
Tant désormais je devance l'appel
Montant au front dès avant l'aube
La tête ceinte de mots compatissants
La carcasse lourde et la peau desséchée
Pas faute d'amour pourtant
Mais d'amicalité
Armée de l'âge ô mon unique armée

Ainsi vais-je au devant du devisement du monde
Coulant vers la jeunesse sans peur ni reproche
Dévoilant pour elle l'histoire des navigants
Nos grands prédécesseurs
Du premier catalysme à l'ultime redressement

Le réveil ne sonne plus
Tant désormais je monte au front
Au milieu de la nuit
L'obscurité
s'étendant maintenant
Au monde de l'enchantement

Le jour ne revient plus
Il me faut l'inventer
O l'armement de la belle armature
Et le front lourd
De l'armateur compatissant

Le réveil ne sonne plus
Tant au milieu de la nuit
Je
monte au front
La boussole à la main
Penchée
sur la cargaison des mots naissants
Connaissants

(2001)

La rumeur du monde
Monte des boites à images
Electriques électroniques
Eparses Comparses Hélas

Boites à sons
Boites à images
Boites à sons et images
Boites à fiction
Hallucination
Informatique et virtuelle
Télématique compulsionnelle
Infographique et délétère

La rumeur du monde
Monte des boites électriques

Manque le corps compassionel
Berceau de bras réels
Penchés béants
Sur le malheur vivant

La rumeur du monde
Monte des boites électroniques
Hochets lumineux agités
Devant les yeux exorbités

O les cris étouffés

(2002)

Dans le métropolitain
Un musicien
Debout contre le mât
Tenait dans les bras
Sa contrebasse
Comme une belle endormie
Une amoureuse lascive
Dont il attendait l'éveil
A la prochaine station

Mais comme il n'avait pas de temps à perdre
En attendant la répétition
Il
lisait
Tenant de son autre main
Un livre
La tête légèrement inclinée
Comme on le fait devant un maître
Vénéré

(2001)

J'ai pris un tour de rein
A retenir mon père
Qui glissait
Vers le sol
Vers le froid
La froideur
La
froidure
Le granite
Le marbre
Et la terre incréée

J'ai pris un tour de rein
A retenir mon père
Qui glissait
Avec obstination
Tentant contre toute raison
Adam désemparé
De retourner au limon

(2002)

Accords de guitare
Matin docile

Accords de guitare
Matin fébrile

Accords de guitare
Matin gracile

Un joueur
Gratte à la ronde
Dessus
dessous ailleurs

Un joueur anonyme
Pince les cordes
De mon cœur

Un joueur anonyme voisinal
Mélancolie matineuse matinale

Aube docile
Accords de guitare

Aube fébrile
Accords de guitare

Aube gracile

(2002)

 

Une pigeonne

Gorge de pigeon

S’efforçait maladroitement

De se tenir en équilibre

Sur la ramure aérienne

D’un lierre

Lui-même mal accroché

Au fond mur

Du fin fond de la cour

 

Le végétal ployait

Sous le poids du volatile

Qui tentait entre ciel et terre

Semblait-il

De faire son nid

 

Et dans cette fantastique balancelle

Dont la belle semblait avoir l’habitude

Et lui le feuillu prolifique la supporter

Pour n’être point par trop mauvais coucheur

Ils paraissaient l’un et l’autre

Ensemble hésiter

Entre les deux principes fondateurs

L’espérance

Et la pesanteur

 

Je suis la fille de la défunte

Dis-je au serviteur de la cérémonie

 

Il neigeait modérément

Et le temps était doux

 

Je suis la fille de la défunte

Dis-je à celui qui était autrefois

Le maître de cérémonie

 

Je suis fille de la cérémonie

Dit la neige en écho

 

Je suis née du silence du linceul

Et de la plainte de l’aube

 

(28 XII 2005)

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mise à jour : décembre 2008