L'EFFACEMENT

Jeanne Hyvrard (2000)

28 Décembre: L'écriture aujourd'hui est en voie de disparition au fur et à mesure que s'institue et se confirme quelque chose qui ressemble à une occupation. Comment s'en étonner puisque le texte est l'inverse de l'invasion, une dévasion, un drainage. Une ultime tentative de se retrouver, soi.

29 Décembre: Aujourd'hui tout de même un poème sur les petits enfants, et un petit bout de la chronique professionnelle tenue sur l'état économique et social de ce pays. Réellement professionnelle. Réellement. De l'ordre de la réalité qui se confond parfois avec la fiction et/ou le fantasme. Pour le meilleur et pour le pire.

30 Décembre: Espace psychique et sérénité suffisante pour terminer Cinématographie Ma Mère, l'article commencé au mois d'Août sur Histoire(s) du cinéma de Jean Luc Godard, un opéra chaos, un chef d’œuvre absolu qui n'est pas sorti dans les salles obscures mais seulement diffusé en cassettes. Signe tangible de la Révolution Cybernétique.!

31 Décembre: Dans l'autobus, la traduction d'un poème d'Akhmatova, une nouvelle distraction pour tromper l'angoisse et l'ennui.

Premier Janvier: A partir de la traduction, translation plutôt de la poétesse russe, l'interrogation sur la grammaire russe, celle qui ignore le verbe être au présent. Et pourtant toute son oeuvre pour témoigner de sa conscience maintenue, en toutes circonstances. Au présent de la présence.

Dimanche 2 Janvier: Ouverture d'un nouveau fichier informatique La poésie en état de siège pour y collecter les commentaires justificatifs des libertés de traduction. Entendre ce qu'il y a derrière la métaphore de l'autre langue, et la restituer dans sa langue à soi. Restituer ou resituer?

Lundi 3 Janvier: Une lettre manuscrite de reconnaissance pour Jean Luc Godard découvert un matin d'amourette en 1962 dans un cinéma des Champs-Élysées dans lequel on projetait Le petit soldat. Oubli complet du nom du partenaire. Sic transit gloria mundi. Et pourtant non. Fondu avec les autres, l'une des mille faces de tous ces hommes sans qui le monde se serait définitivement refermé. Fondu, mais non confondu.

Mardi 4 Janvier: L'effort de provisionner aujourd'hui pour les écritures futures. Entasser les livres concernant Mandelstam et Akhmatova. Il faudra se décider un jour ou l'autre à tirer au clair la question du futurisme curieusement passé à la trappe. Dans quelle mesure ces deux-là en furent-ils la postérité vivante réfractaire au mensonge et à l'embrigadement pour témoigner envers et contre tous de leur identité et individualité? La résistance à l'homogénéité totalitaire.

Mercredi 5 Janvier: Jaillissement inattendu du premier poème de l'an 2000. Dans le 43 (Bagatelle-Gare du Nord) entre 16 et 17 heures. Dans l'autobus d'avoir vu y monter une pauvresse avec un beau camée.

Jeudi 6 Janvier: Surgissement radieux d'un nouveau poème aux petits-enfants. Ce qu'on appelle l'inspiration, nécessite effectivement la préexistence d'une conception personnelle du monde. C'est ainsi qu'Akhmatova écrit en 1924: Est-ce toi, Muse qui a dicté à Dante ses pages sur l'Enfer?

Vendredi 7 Janvier: Pour répondre à la revue Arcade, la seule revue littéraire féminine, qui demande quelles sont les valeurs qui semblent tenir la route. Deux pages sur le thème de L'ultime carte et le culot de répondre, la beauté, la vérité, la morale et la bonté.

Samedi 8 Janvier: Deux poèmes sur l'hiver. Le sujet est inépuisable. Ce ressassement sur les saisons est-ce tout ce qui reste du temps? Mémoire de ce résistant lyonnais qui disait que la poésie fleurissait toujours en temps de guerre.

Dimanche 9 Janvier: Travail appliqué sur les poèmes. Tant que les mots bougent encore, il faut continuer. C'est en cela que la translation d'Akhmatova est une ascèse.

Lundi 10 Janvier: Se prendre à rêver terminer les livres en cours. Certains traînent depuis des années. Traînent ou gestent ? C'est l'avenir qui le dira.

Mardi 11 Janvier: Celui sur le Carrefour Saint Augustin risque bien de ne l'être jamais. Tant pis! Pourtant l'idée était plaisante. Il s'y passe une foule de choses.

Mercredi 12 Janvier: Une lettre manuscrite de six pages à RB aux Etats-Unis.

Jeudi 13 Janvier: Début de la rédaction de la communication A bord du défaut de représentation dans la sauvegarde de la langue. Elle doit être prononcée bientôt à l'Université d'Avignon.

Vendredi 14 Janvier: Tentation de mettre à la poubelle les poèmes trop compliqués à achever. La paresse commence à gagner. C'est une nouveauté. Peut-être le signe de la période.

Samedi 15 Janvier: Se souvenir ou non des horreurs endurées. Là est la question de l'écriture. Non pas toute la question, mais au moins une partie.

Dimanche 16 Janvier: L'écriture est impossible aujourd'hui tant est grande la débâcle physiologique. C'est pourtant là qu'elle serait bien utile. Mais les contradictions de la quotidienneté sont insondables. Insondables ou insupportables?

Lundi 17 Janvier: Le poème Le jardin est couvert d'ardoises traîné comme un boulet. Le seul progrès du texte, pour étrange que soit cette notion, c'est le remplacement de l'expression Roses de Noël qui jurait par le mot hellébores qui va beaucoup mieux. Mystère du texte! Du texte ou du contexte? Est-ce que cela aurait à voir avec le politiquement correct? Politiquement correct à la française, naturellement. De la correction politique version nord-américaine, il n'est pas question ici. Dans ce pays-ci. Là. Malentendu transatlantique.

Mardi 18 Janvier: L'effort de mise en ordre dans l'établissement d'un catalogue général de mes oeuvres. Là il n'y a pas moyen d'éviter l'emploi du terme mes. Que faut-il en penser? Tant pis ou tant mieux ?

Mercredi 19 Janvier: Désintégration de l'écriture par le déferlement de la violence. Dans l'établissement scolaire où se gagne financièrement la liberté de l’œuvre, les corps tentent de s'imposer les uns aux autres, dans une exhibition croissante. Or pas d'écriture sans que quelque chose soit dérobé.

Jeudi 20 Janvier: Reprise de la communication d'Avignon en dépit de la fatigue et du délabrement. Il ne faut pas insulter l'avenir.

Vendredi 21 Janvier: En avoir enfin fini avec le poème des ardoises. Des tuiles auraient donné naissance à toute autre chose. Et les lauzes, et le bardot, et le chaume, et le béton?

Samedi 22 Janvier: Une petite feuille minable qui pourrait/devrait figurer dans Musée des Arts Indigènes, cet ouvrage sur le monde féminin disparu. Le nouveau monde américain s'est établi sur le génocide des Amérindiens. Et la Révolution Cybernétique, sur quoi exactement? La question ne sera pas posée.

Dimanche 23 Janvier La chronique professionnelle. Sans enthousiasme ni passion. Mais l'enthousiasme et la passion ne permettraient pas de la tenir. Quelle est alors la différence entre la littérature et l'écriture?

Lundi 24 Janvier: Corrigé de la dissertation d'économie de l'entreprise sur les problèmes de l'EDF. Pour aider les élèves, la rédaction intégrale d'une introduction de 3 pages sur le mythe de Promethée, le dérobeur du feu, et à partir de là, le commentaire du Nous vous devons plus que la lumière, le slogan de la firme. Mais les jeunes n'y ont rien compris. L'enseignement est une ascèse bien supérieure à l'écriture. Un exercice d'humilité permanente. Le juste contrepoids à l'enflure littéraire. Actuellement une humiliation.

Mardi 25 Janvier: Tentative de collationner des informations autobiographiques dans le carnet haut et étroit fait à la main, avec une couverture en velours de Gênes. Tentative ou tentation?

Mercredi 26 Janvier: L'écriture aujourd'hui c'est celle du rapport dans lequel je demande une sanction contre l'élève qui m'a traitée de Grosse vache et de Petite Conne. Grosse vache je veux bien, mais Petite conne, cela ne me va pas du tout. De surcroît mon rapport souligne la contradiction entre les deux termes. Pire qu'elle blesse la logique du tiers exclu. Le Proviseur ne me le pardonne pas. Nul n'est prophète dans son pays. Ainsi soit-il.

Jeudi 27 Janvier: L'écriture aujourd'hui c'est le dramatique constat de son absence. Les conditions d'existence l'empêchent intégralement. Je le constate. Je.

Vendredi 28 Janvier: Un livre qui s'écrit depuis si longtemps qu'on ne peut pas croire en venir un jour à bout. Le bout d'un livre qu'est-ce que c'est? Son noeud ? Sa forme? Sa structure? Sa métaphore centrale? Et le bout d'un être, serait-ce sa métamorphose? Mais non, c'en est le centre, son essence, son sens, son sel, son esprit, son ange.

Samedi 29 Janvier: Ressassement poétique du texte. Bientôt la poubelle, quel soulagement!

Dimanche 30 Janvier: Une lettre à l'Association de défense du patrimoine. Pour tenter de les convaincre d'affirmer le cadre philosophique de l'action menée. Le fond du drame d'aujourd'hui, c'est la négation de la précédence. Non le nihilisme qui se contente de nier le futur. C'est encore plus grave. Tout est sali tout est détruit.

Lundi 31 Janvier: L'écriture ce matin ce sont les notes ajoutées à la communication pour Avignon. Autant de portes ouvertes loin d'avoir été enfoncées. Un monde multiconnecté.

Février. Mardi Premier. Presque deux heures pour rédiger un témoignage manuscrit à l'exact besoin de la persane qui le demande. Elle était effectivement excellente vendeuse dans la boutique où j'avais autrefois mes habitudes. Mes. Autrefois.

Mercredi 2: Une phrase dans le carnet dénommé La Cérémonie. Celui qui a été offert en provenance de Venise et représente toutes les maisons du Grand Canal. Un chef d’œuvre dans lequel s'inscrit depuis quinze ans, une littérature sacrée.

Jeudi 3: Accablement de la chronique professionnelle qui va être suspendue, faute de temps, de force et d'énergie. Elle était pourtant de première importance. Mais à l'impossible, nul n'est tenu.

Vendredi 4. Une carte manuscrite pour accompagner l'envoi de Cinématographie, ma mère au delà de l'Océan.

Samedi 5: L'arrivée des vacances scolaires déclenchent le retour de la littérature. C'est la preuve qu'elle est devenue incompatible avec la vie professionnelle. Sur le Front on meurt et on n'en sait rien à Centre-Ville. De toutes façons on s'en moque.

Dimanche 6: Le constat navré que le poème L'hiver disparaît ne s'achève ni ne s'élimine. Un boulet qu'il faut continuer à traîner.

Lundi 7: Fermeture du carnet professionnel. Y raconter le martyre quotidien ne présente plus d'intérêt puisque que cela ne fait que l'aggraver. L'aggraver ou s'aggraver?

Mardi 8: Déploiement toutes ailes dehors de la communication pour Avignon, démontrant une fois de plus que la bauge scolaire est devenue incompatible avec la vie intellectuelle. Cela est lourd des tempêtes à venir. L'étonnement que Centre Ville n'y accorde aucune importance. La foule gronde, excitée par ses propres sanglots, les étendards du deuil claquent sur l'autre rive...

Mercredi 9: L'effort de ne pas reprendre la chronique, sans même comprendre pourquoi. Mais ce qui oeuvre en moi, le sait déjà. En moi. Et nulle part ailleurs quoi qu'on raconte sur la société interchangeable et post-moderne. L'expérience singulière le reste définitivement. La littérature elle-même ne l'abolit pas. Au contraire, elle la confirme.

Jeudi 10: La crainte d'être prise par le temps et de ne pas pouvoir terminer dans les délais la préparation d'Avignon.

Vendredi 11: Folles journées de travail succédant les unes aux autres. Quelque chose de déraisonnable.

Samedi 12: Dernières corrections.

Dimanche 13: Préparation de la version orale de la communication. Trop de travail pour ne pas menacer la survie, et pourtant le seul moyen de l'assurer. Paradoxe quotidien.

Lundi 14: Des corrections encore quelques instants avant le départ.

Mardi 15: L'écriture aujourd'hui, c'est la parole. Celle proférée pendant trois heures d'affilée sous les voûtes de l'Université Sainte Marthe d'Avignon, dans un silence sacré.

Mercredi 16 Que la terre se repose. Que la violence du court-circuit provoqué par la communication s'estompe et que l'architecture cloisonnée qui me permet de survivre se reconstitue. Je ne regrette pas ce voyage à Avignon. L'égale d'une Amérique.

Jeudi 17: Reprise de l'analyse théorique sur le défaut de représentation. Le thème majeur du travail en cours.

Vendredi 18: Relecture de la Chronique. A quand sa mise au propre?

Samedi 19: En tous cas le titre en sera emprunté à La prose du Transsibérien de Blaise Cendras: Sommes-nous bien loin de Montmartre? C'est la question que pose sans cesse la petite Jeanne de France, avec laquelle il prétend s'être embarqué.

Dimanche 20: L'écriture aujourd'hui pourrait être l'invention du néologisme La maldormance. Mais cela n'est pas. Le corps a pris les commandes et s'oppose à tout ce qui menace sa survie. C'est comme cela depuis toujours. C'est la source de la contradiction littéraire et de ma vie chaotique.

Lundi 21:

Mardi 22: L'écriture aujourd'hui c'est une fois de plus son absence. La nouvelle ligne de conduite, c'est Souffrance zéro. J'entre en hibernation. C'est cela ou la balle dans la tête. Et pourtant il reste encore ce texte. Comme à chaque fois, la conviction intime que c'est le dernier. Voilà bientôt trente ans que cela dure. Il va y avoir prescription. Une ordonnance d'oubli. L'amnésie. L'amnistie.

Mercredi 23: Mise au propre de Copie Neuve le recueil des critiques cinématographiques. Travail mécanique, comme on se tient à la rampe. Ce n'est pas la première fois.

Jeudi 24: Le livre sur le Carrefour Saint Augustin n'est pas abandonné, mais il progresse à une lenteur record. La poubelle le menace.

Vendredi 25: Impossibilité de raconter ce qui se passe au lycée. Combien de journaux ont été tenus à Verdun? Mystère. Et que sont ils devenus?

Samedi 26: Le projet avorté de mettre au propre les notes d'Amérique.

Dimanche 27: Refermer l'arche. C'est sans doute cette phrase qui commencerait le récit des Nonantes. Les pires années de ma vie. Ma vie. Ma. Et pourtant nous sommes nombreux à avoir vécu cette horreur. D'où vient qu'elle n'a pas encore fait écriture? C'est que la langue a été désintégrée. Pas seulement par la langue de bois, mais aussi par l'exhibition violente et violeuse. Quelque chose de nous a vraiment été enlevé. Dans tous les sens du terme. Notre humanité ou notre animalité? Peut-être même les deux!

Fin Février: Signature à la demande de L'Harmattan d'un consentement juridique au prêt gratuit dans les bibliothèques publiques. Je l'accompagne d'un petit texte faisant référence à la morale et à la métaphysique, car le droit est une bonne chose à condition qu'il ne soit pas tout seul.

Lundi 28: Un poème Rouge le rouge-gorge. Essentiel et simplet.

Mardi 29: L'écriture est devenue incompatible avec la vie professionnelle. La survie d'abord mais de quel côté est-elle?

Mars Mercredi Premier: Abandon du poème L'hiver disparaît dont le travail n'a pas pu aboutir en dépit des efforts. D'autres surgissent. Non en continu, mais fréquemment.

Jeudi 2: L'écriture est en train de cesser. Non par manque d'inspiration. Mais parce que je suis une pauvre bête pourchassée. Quelle est la validité de ce je appliqué à l'animalité? Appliqué ou issu de?

Vendredi 3: Copie neuve rendue possible parce qu'on a allégé mon fardeau. Mon. C'est dans ce genre de situation que se retrouve ce genre de vocable, in extremis.

Samedi 4: Assemblée Générale de liquidation de l'Association Europoésie. J'aimais bien y lire mes poèmes. Mais rien n'est éternel, on nous l'a assez dit. Que ne nous a t-on aussi dit le reste!

Dimanche 5: Saisie informatique de Copie Neuve.

Lundi 6: En forme de texte, et non plus simplement de notes, Copie Neuve s'avère plus intéressante que prévue. C'est souvent comme cela, encore faut-il pouvoir y parvenir. C'est à dire avoir le temps et la tranquillité nécessaire à la rédaction.

Mardi 7: Surgissement au réveil de la formule Réinventer mon oeuvre. Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais je sais que c'est cela. C'est à W que je dois cette parfaite sérénité devant l'inconnu.

Mercredi 8: Pour rendre compte de ce qui se passe au lycée, il faudrait un style issu de Novarina et de Césaire. Il conviendrait alors de renoncer complètement à l'idée d'y enseigner. D'y enseigner, mais pas d'y professer. La nuance est de taille. Toute une époque.

Jeudi 9: Distribution de mes oeuvres à la ronde. Je constate une fois de plus que je suis indifférente à l'opinion qu'on en a. Condition indispensable à la liberté de création.

Vendredi 10: L'écriture aujourd'hui, c'est sa lecture. Celle d'un fragment de Ton nom de végétal à la Maison des Femmes à Paris.

Samedi 11: Soulagement de plusieurs pages concernant les Nonantes. La décennie de la liquidation de l'Ancien Monde.

Dimanche 12: Un poème sur les fleurs préférées. L'iris, la pivoine et seulement bien après la rose. Le nom de la rose, c'est l'histoire de la culture humaine. L'iris et la pivoine en sont les précédences sacrées.

Lundi 13: L'écriture aujourd'hui s'est mon appréciation sur le bulletin de l'élève Djémila: M'a traitée de Grosse Vache et de Petite Conne. Le Censeur qui porte bien son nom veut me la faire retirer.

Mardi 14: Dans le métropolitain, correction à la main d'un tirage informatique de Copie Neuve.

Mercredi 15: L'écriture aujourd'hui, c'est son absence enfin radieuse. Madame Le Censeur voudrait que j'écrive quelque chose sur un nouveau bulletin vierge qu'elle me tend obstinément. Je m'abstiens et lui déclare froidement que dans le cas contraire, mon père aurait honte de moi.

Jeudi 16: Un poème sur deux pigeons. Rien que sur les oiseaux, il y a de quoi faire un recueil. Enfant, j'avais des amis chez les corbeaux. Ma littérature vient de loin. De plus loin encore que ma vie. Cette situation n'est pas banale. Mon expérience singulière est-elle transmissible?

Vendredi 17: Annotations sur les copies corrigées à l'élastique. Peut-on appeler cela une écriture? C'est tout juste un gagne-pain.

Samedi 18: La découverte étrange qu'en tant que Jeanne Hyvrard je serai(s) mieux comme étant morte. C'est bien la preuve que ce nom adopté ne recouvre pas mon être civil, lui bien vivant et heureusement. J'en remercie mon père qui a fait le maximum dans une situation terrifiante.

Dimanche 19: Ce matin à l'émission Bible ouverte j'entends Eisenberg commenter un autrui: Quand vous dites souffrance j'entends exil. Découverte que ce qu'il dit là, c'est mon idée de la séparance. Un de mes tous premiers néologismes, il y a plus de vingt-cinq ans.

Lundi 20: Un morceau de papier minable pour y noter la date des films dont traite Copie Neuve. Dates trouvées dans le Dictionnaire du cinéma du Lycée. Je n'étais pas retournée à la bibliothèque depuis qu'ils en avaient censuré la seule revue intellectuelle.

Mardi 21: Report pénible des corrections de Copie Neuve. Qui donc a dit Ce n'est pas tous les jours Pâques? Mais j'ajoute Si je t'oublie Jérusalem, que ma main droite se dessèche.

Mercredi 22: Notation de quelques horreurs. Est-ce bien utile?

Jeudi 23: Deux phrases sur le Carrefour Saint Augustin. 8 pages depuis 1998. A ce rythme là, le livre n'est pas prêt d'être terminé. Mais il n'y a pas le feu. Est-ce si sûr?

Vendredi 24: Classement des textes cinématographiques auxquels s'ajoutent désormais les projets de scénario Parole de machine. Trois petits films muets. C'est à la cinémathèque que j'ai découvert que ce sont les plus puissants.

Samedi 25: Velléité d'envoi des textes à des gens qui pourraient s'y intéresser. Mais les dysfonctionnements de la Poste et l'égarement des manuscrits finissent par en dissuader. Quand ce n'est pas l'absence de timbres. Cela paraît ridicule, mais affronter le boulevard est une épreuve. La pollution. La disparition du code de la route. L'arrivée des prostituées de l'Est.

Dimanche 26: Encore une nouvelle version de la Génèse. Il faudrait quand même renouveler les thèmes, d'autant qu'on assiste plutôt à la fin de quelque chose.

Lundi 27: Accroissement de la terreur.

Mardi 28:

Mercredi 29: Correction d'Ordre relativement chronologique, ce boulet traîné depuis 8 ans. Au commencement il s'appelait Moi-Ca/Là-La Chose. Puis Fiction 8. Puis F8. Il pourrait bien finir à la poubelle, ce ne serait pas le premier!

Jeudi 30: Mes propres phrases citées dans un texte de critique littéraire. Satisfaction trouble de cette expérience étrange à la limite de la dépersonnalisation. Il ne faut pas en abuser. J'y veille.

Vendredi 31: Il y a longtemps que je sais qu'Hyvrard et moi, ce n'est pas la même chose. Mais je découvre ce matin qu'Hyvrard, c'est une métaphore de moi. Comprenne qui pourra...

Avril Samedi Premier: Correction à l'ordinateur des 13 premières pages d'Ordre relativement chronologique. Finalement, ce n'est pas si mal.

Dimanche 2: Une phrase pour le Carrefour Saint-Augustin. Une création géologique. L'idée tordue d'avoir inventé d'y changer d'autobus pour voir ce que cela produirait comme littérature.

Lundi 3: Ordre relativement chronologique semble repartir. Quant à savoir vers où, c'est une autre histoire.

Mardi 4: La machine à écrire portée à réparer. Mais c'est la table qui n'est pas assez solide. Que cela serve de leçon! En fait on le sait déjà depuis L'établi de Robert Linhart.

Mercredi 5: L'étonnement de constituer un recueil de poésie auquel trois minutes avant, on ne pensait pas.

Jeudi 6: Une carte manuscrite accompagnant l'envoi pour édition du recueil de poésies Mère ma fille. L'étonnement de ce titre qui ne m'étonne pas. Et que dire alors des Poèmes aux agneaux?

Vendredi 7: L'idée absurde de participer à un concours de poésie pour enfants en les traitant comme des adultes et le vain espoir de remporter le prix.

Samedi 8: Encore une phrase pour La Cérémonie, ce testament poétique. A condition de considérer la poétique comme une règle d'action mêlant en toutes choses la beauté et la morale en un unique souci. Une forme ferme à transmettre à la progéniture.

Dimanche 9: Cette fois c'est dans l'agenda de La Caisse des Dépôts et Consignations qui m'a été offert que se consignent les états d'âme, avec le projet d'y faire tenir le maximum de la matière littéraire. Et le rêve que pour finir tout puisse s'y inscrire. En finir avec les débordements. La compactisation du temps de guerre.

Lundi 10: La lettre qui accompagne l'envoi du recueil de poèmes pour enfants, dans le respect des consignes. Un nom de code choisi pour l'occasion et sur une feuille à part, mon vrai pseudonyme. Manque le nom de mon père et celui de mon mari.

Mardi 11. A la lueur de la bougie, un petit morceau du Musée des Arts Indigènes ce texte protéiforme sur la concrétude du défaut de représentation. Sur son inscription concrète, sa concrétion.

Mercredi 12: Le courrier en retard, une dizaine de lettres.

Jeudi 13: Sur les essais d'images pour le tirage de tête de La Formosité, les commentaires qui sont faits, tant poétiques que pratiques, et entre ces deux notions, il n'y a pas tant de différences qu'on pourrait le croire.

Vendredi 14: Encore une phrase dans La Cérémonie. Etant données les conditions d'existence, il est déjà remarquable de parvenir encore à cela. Il serait plus raisonnable de renoncer à écrire. Quel est dans cette phrase le sens exact du mot raisonnable?

Samedi 15: La littérature s'éteint pour me sauver le vie.

Dimanche 16: La venue inattendue de cinq pages. Il ne faut jurer de rien. Le pire n'est jamais certain.

Lundi 17: L'écriture aujourd'hui, c'est un rien qui s'affirme tous les jours davantage, parce que c'est cela ou mourir. Reste à organiser le vide et la fermeture pour sauver à terme ce qui peut encore l'être. L'être lui-même.

Mardi 18: L'achèvement de la mise en ordre d'un recueil de poèmes sur la pollution: Carafe d'eau à volonté. De l'inscription absurde lue dans un restaurant. Absurde ou hypocrite.

Mercredi 19: L'écriture aujourd'hui c'est à la relecture, la découverte du caractère artificiel du recueil.

Jeudi 20: Bureautique aujourd'hui pour en supprimer les poèmes qui détonent non par le style mais par le fond.

Vendredi 21 Ecriture minimum pour être en règle avec l'ascèse, la tenue de ce texte l'écriture aujourd'hui et de son frère jumeau, le journal des états d'âme dans l'agenda de la Caisse des Dépôts.

Samedi 22: Inattendu comme souvent, presque toujours, ces jours-ci, une pleine page royalement écrite pour un des livres en cours. Combien? Je ne veux plus le savoir.

Dimanche 23: La tentative de mener à terme Carafe d'eau à volonté, plus difficile que prévu. Ce n'est ni un simple collationnement ni une recollection.

Lundi 24: L'espoir de parvenir à en terminer avec le recueil en cours et l'interrogation étonnée sur le sens de ce mot. Il y a donc bien un risque de dispersion.

Mardi 25: Petite page intime à laquelle je répugne toujours.

Mercredi 26: Le recueil terminé, le constat de la perpétuelle impossibilité de bâcler.

Jeudi 27: Jaillissement au matin d'un poème de contentement. Décidément, ce n'est jamais comme on croit. Souvenir de Paul Meurisse disant. Au théâtre il n'y a pas de règles, mais il est important de les connaître. Il n'y a pas non plus de règles pour la littérature et il est indispensable de les ignorer.

Vendredi 28: Il faudrait ouvrir un nouveau carnet sur la guerre ethnique mais où en trouver le courage et est-ce bien souhaitable?

Samedi 29: Musée des Arts Indigènes qu'il faudrait prendre à bras le corps pour traiter enfin correctement la question. Si on peut admettre que la notion de traiter correctement la question puisse avoir à voir avec la littérature.

Dimanche 30: L'écriture de l'éclatante beauté du printemps. Mémoire obsédante d'un des derniers poèmes d'Akhmatova: Là où les rêves s'en vont naissant, il n'y en eut qu'un seul pour nous deux. Mais il était fort et puissant comme la venue du printemps.

Mai Lundi Premier: Au matin une strophe supplémentaire dans un poème crû terminé. La générosité de la nuit. Elle est connue depuis longtemps.

Mardi 2: Mise au propre du poème dans le gros cahier. Depuis 1993 environ 350. Je ne sais pas si c'est beaucoup.

Mercredi 3: La douleur d'une dent de sagesse arrachée. La dernière. Sinistre découverte que ce ne sont pas seulement les conditions matérielles et politiques qui empêchent d'écrire, mais maintenant de surcroît, les physiologiques. Mais le matériel et le politique sont aussi de la physiologie. Il reste à le découvrir.

Jeudi 4: La grâce inattendue d'une pleine page pour le livre principal.

Vendredi 5: Le miracle continue, je retiens mon souffle. Mais si je le retiens, le je ne pourra pas là se maintenir longtemps.

Samedi 6: Sous la tonnelle, Les Arts Indigènes. C'est ainsi que je nomme la vie domestique. Ce qu'ils veulent nous faire prendre pour un archaïsme tout en continuant à nous extorquer du travail. Et du travail sans pouvoir.

Dimanche 7: L'effort inouï pour remettre en route l'aria d'Ordre relativement chronologique que je traîne comme un boulet depuis 1991 et dont je ne vois pas le bout. J'ai beau me rappeler qu'il m'a fallu huit années pour achever Ton nom de végétal, désormais tous les records sont battus. Dans ma jeunesse je n'écrivais qu'un seul livre à la fois et beaucoup plus rapidement. Mais quand on voit, en évoquant ses conditions d'existence, Jean Luc Godard pleurer à la Télévision, on n'a pas à avoir honte. D'ailleurs je n'ai pas honte.

Lundi 8: De nouveau l'envahissement qui désintègre l'espace de la littérature. J'ai beau lutter, je ne gagne pas. L'éviction est à l’œuvre.

Mardi 9: L'ascèse fait des miracles. Grâce à elle mise en forme de deux poèmes latents.

Mercredi 10: Notes théoriques sur le carnet destiné à cet effet. Plus de 500 pages de notations diverses sur le défaut de représentation. Parviendrais-je un jour à rédiger convenablement tout cela ou devra-t-on se contenter de publier ce fatras en cours de gestation, sous le titre Le bateau mère?

Jeudi 11: Lassitude d'être réduite aux écrits quotidiens.

Vendredi 12: Dans la bauge dans laquelle on nous contraint à exister, l'écriture est un handicap. L'envie de s'en débarrasser.

Samedi 13: L'écriture en tant que pensum.

Dimanche 14: L'interrogation sur la pertinence de certains carnets. Et peut-être même de tous.

Lundi 15: L'écriture aujourd'hui, c'est l'angoisse de sa perte. Je ne parle pas de la littérature, mais de la calligraphie. Comment envisager l'une sans l'autre?

Mardi 16 : Clarification écrite des intuitions d'il y a 10 jours.

Mercredi 17: De nouveau son absence.

Jeudi 18: Cette absence qui s'étend comme un grand désastre.

Vendredi 19: Mise au propre d'une nouvelle page d'Ordre relativement chronologique.

Samedi 20 L'écriture quelquefois, c'est la parole. Une de ces phrases dont on sait après les avoir prononcées, qu'elles vont figurer séance tenante dans La Cérémonie. Toute entière une oeuvre proférée.

Dimanche 21: La décision de s'appliquer désormais chaque jour à la mise au propre d'Ordre relativement puisqu'à cette saison le cauchemar professionnel commence à cesser.

Lundi 22: L'écriture aujourd'hui, c'est l'effort de retrouver par la contrainte ce qui était autrefois naturel. Hélas c'est seulement la page 18 d'Ordre relativement...

Mardi 23: La contrainte pénible et féconde qui renvoie au pire de la vie. Néanmoins de cette façon, le livre continue quand même contre toute attente à s'écrire.

Mercredi 24: De nouveau l'enlisement ...

Jeudi 25: L'écriture aujourd'hui, c'est désormais la claire vision qu'il va falloir y renoncer. Tout est trop difficile, trop précaire et tous les jours trop à recommencer pour avoir une préoccupation littéraire qui finit par devenir contraire à la vie. Mais peut-être était-ce cela depuis le début.

Vendredi 26: Quelques notes sur l'étrange bouleversement de la ville, cela pourrait faire un livre entier, si ce livre n'était pas déjà Ordre relativement chronologique. Il n'est pas facile de regarder en face son éviction. Je travaille depuis 25 ans à côté de la plus grande gare d'Europe. Combien d'écrivains peuvent dire cela? Et quelles en sont les conséquences sur la nature de leur oeuvre?

Samedi 27: Sur le carnet de lecture, le pointage des textes qui viennent d'être lus dans ce restaurant où nous nous réunissons avec les amis, Du côté de chez Xuan.

Dimanche 28: L'écriture aujourd'hui c'est se souvenir qu'autrefois la vie était tout à fait différente, et que ce qui se passe là, c'est qu'on est en train de mourir. Mais entre l'écrire et le vivre, il y a de la marge. Dans quel sens?

Lundi 29: La contrainte d'Ordre relativement chronologique est en train de devenir un véritable calvaire au fur et à mesure qu'elle peut être respectée.

Mardi 30: Impossibilité d'écrire la guerre ethnique, ce serait monstrueux. Mais ne pas l'écrire désintègre.

Mercredi 31: On ne peut croire qu'Ordre soit destiné à une quelconque édition. Non que ce soit mauvais, mais c'est trop long pour une revue et trop court pour un livre.

Juin Jeudi Premier: En la passe terrible dans laquelle nous sommes globalement, la survie est du côté du silence et de l'immobilité. Du moins dans mon cas. Mon.

Vendredi 2: Toujours le travail du même texte, sans conviction. L'expérience montre qu'on ne peut s'en passer mais ce n'est pas la partie la plus agréable de la création littéraire, ni non plus la plus glorieuse.

Samedi 3: En réaction à l'humiliation, un poème qui surgit d'un seul coup, presque totalement achevé;

Dimanche 4: Au Pol Club comme souvent ces temps derniers, une critique du film A cause d'elle, vu le matin même. Revu plutôt, car il était déjà passé à la Télévision.

Lundi 5: L'angoisse professionnelle devient maintenant une angoisse de mort et désintègre le texte qu'il fallait déjà tenir à bout de bras. On parle d'acharnement thérapeutique, pourquoi pas d'acharnement littéraire?

Mardi 6: Il est clair que ce qui s'écrit en ce moment ne fera jamais un vrai livre, et pourtant il est impossible d'y renoncer complètement. Une littérature résiduelle.

Mercredi 7: Trois petites feuilles jaunes pour résumer les efforts de publications de ces dernières années. Publier n'est pas un but, mais cela permet d'éviter l'engorgement. En dehors des poèmes, dans le tiroir il n'y a plus grand chose. Mon tiroir à moi c'est une malle de mariage africaine. De toutes façons je n'ai plus de bureau. Je l'ai donné à Emmaüs. Il fallait laisser la place à la télévision. La vie de famille n'est pas ce qu'on croit.

Jeudi 8: Tout se défait! Comment la littérature pourrait-elle en rendre compte? Avec le recul pourtant, on constate qu'on y parvient. Avec le recul...

Vendredi 9: Quelques trouvailles de style qui donnent à penser que dans le texte en cours, tout n'est pas joué. Mémoire de L qui m'avait dit Un écrivain c'est un style et un univers. Et la vérification que j'en avais entreprise. En effet, c'est bien cela. Cella. Cellla. Cella, la petite cellule dans laquelle on enferme la statue de la divinité. Cellla, la prolifération homogène de la partie la plus sombre du vivant.

Samedi 10: L'enlisement, le chagrin, le désespoir et la honte de retomber une fois de plus dans le marasme mille fois et une parcouru. Je le connais par choeur. L'âge n'a pas que des inconvénients.

Dimanche 11: L'écriture ne survit qu'à l'état de trace. Des bribes concrètes de l'existence achetées dans des brocantes. Un verre vert, une vieille tasse, un poisson en bois, deux boules de croquet. L'effacement n'est pas tout à fait complet.

Lundi 12: La claire conscience qu'il faut faire un pas de côté pour éviter que l'oeuvre soit tuée par la vie menée.

Mardi 13: L'effort tenace de la page quotidienne, et encore dans le meilleur des cas.

Mercredi 14: Une lettre manuscrite pour accompagner l'envoi des chroniques cinématographiques.

Jeudi 15: Pas d'écriture aujourd'hui. Elle devient l'aujourd'hui poème en action: Le marché de la poésie Place Saint Sulpice. Sur quel mur y inscrire: La poésie a force de loi?

Vendredi 16: L'écriture aujourd'hui c'est celle du livre que Voix m'a demandé et qui a déjà commencé dans ma tête, car l'opportunité est plus forte que tout. Entendons l'opportunité de faire un livre.

Samedi 17: Le dépouillement de soi-même. Pas d’œuvre sans cela.

Dimanche 18: Lecture de trois poèmes au Pol Club: Pour toi je planterai un magnolia, Venu du Septentrion et En grandissant.

Lundi 19: Pour Les Cahiers du Détour sur le thème du buvard un jeu de mots avec bavard.

Mardi 20: Pour le nouveau livre à faire, pendant la surveillance du baccalauréat, un flot puissant qui me ravit. Au sens propre, qui m'emporte.

Mercredi 21: De nouveau le chaos à cause des contraintes extérieures qui ne peuvent plus être repoussées.

Jeudi 22: Ouverture d'un nouveau fichier informatique pour ce livre excitant qui n'a pas encore de nom.

Vendredi 23: S'enfoncer profondément dans la veine et espérer que cela tienne bon. Mémoire de D qui enfant disait de l'inspiration: Un bien grand mot pour une si petite chose...

Samedi 24: La tentative pour ce livre qui sera publié de trouver en lui même et pour lui-même, son rythme de croisière.

Dimanche 25: L'écriture aujourd'hui, deux grandes et pleines pages sur la taille des haies. Comment croire qu'elles trouveront à s'intégrer à l'ouvrage en cours? L'expérience montre que ce souci est prématuré.

Lundi 26: A l'ordinateur pour rattraper le retard accumulé afin de parvenir à écrire, là aussi cette sorte de journal en temps réel, cette abolition cybernétique du temps.

Mardi 27: Achèvement de la première partie, que cela convienne ou non, on n'y peut rien. Que les livres se fassent ou non, c'est absolument involontaire. Cela rend tout ensemble, et modeste et glorieux. Le siège d'un phénomène qui de toutes façons dépasse. Me dépasse.

Mercredi 28: Début de la deuxième partie et commencement de panique. Rien ne dit que cela va s'accomplir. Le dernier livre pourrait bien être effectivement le dernier.

Jeudi 29: L'écriture, c'est ce livre qui s'embarque dans un sens imprévu, suivant sa propre voie à coups d'embardées et de blocages alternés, n'importe où et n'importe quand.

Vendredi 30 Juin: Sortant du Pressing, la couverture en poil de chèvre dans les bras, celle que mon père m'a, parce que je la trouvai belle, achetée en Anatolie comme j'avais 19 ans, surgissement inattendu du titre du livre: Ranger le monde. J'en suis soufflée.

Juillet Samedi Premier: L'étonnement de ce que je vois surgir. J'ai pourtant l'habitude de l'extravagance. C'est l'essence de ma création littéraire et de ma vie.

Dimanche 2: La résignation à écrire Ranger le monde.

Lundi 3: L'écriture aujourd'hui, c'est son absence pour raisons matérielles et pratiques.

Mardi 4: L'acceptation tranquille de ce livre dont la forme commence à s'entrevoir.

Mercredi 5: Les délais fixés sont à peine suffisants. La course de vitesse commence. Que la contrainte soit extérieure ou intérieure, c'est toujours comme cela. Pas de livre sans contrainte. Comment sinon expliquer un pareil travail?

Jeudi 6: Bilan médical annuel. Une autre forme d'écriture. Celles qui parlent de l'écriture du corps vont elles aller jusque à découvrir que ce que j'appelle le défaut de représentation peut trouver une issue dans l'inscription charnelle? L'impossibilité de traduire dans le système philosophique en vigueur l'expérience d'une existence cantonnée dans le EN, peut-elle se dénouer dans la maladie qui parvient enfin à exprimer?

Vendredi 7: Ranger le monde. Je le range de toutes mes forces. Ce je là est irremplaçable. Il est donc parfaitement légitime. Légal, c'est une autre histoire. L'ordre philosophique à l’œuvre n'a pas l'air décidé à partager. Il le faudra bien pourtant.

Samedi 8: Ranger le monde, avec méthode et acharnement.

Dimanche 9: Début du séminaire Enseigner la Shoah. Dans le carnet, l'écriture de formules décisives employées par d'autres.

Lundi à Jeudi: Entre Ranger le monde le matin et Enseigner la Shoah toute la journée, le monde reprend sa forme. A qui donc ai-je écrit: Prière du matin - nettoyage, prière du soir - rangement? Que serait une langue dont les concepts seraient les objets matériels, et la grammaire, leur déplacement dans l'espace? Une volonté de projeter à l'extérieur l'expérience inouïe d'une identité propre tentant d'advenir, dans un milieu hostile. La pensée projetant sur n'importe quoi, pour pouvoir se représenter à elle-même son propre discours. Comprenne qui pourra. Et pourtant il le faut!

Vendredi 14: Finir absolument ce livre avant de partir en Russie.

Samedi 15: Tenir à distance les états d'âme pour terminer le livre. Il ne sera pas bien long mais cela compensera ceux qui traînent depuis si longtemps.

Dimanche 16: Fin de Ranger le monde, si on excepte le travail formel du texte.

Lundi 17 et Mardi 18: Corrections de style.

Mercredi 19: Iconographie. L'intégration au texte des images déjà programmées.

Jeudi 20: Sera-t-il possible de terminer cet été Rose prends-garde au jardinier, une tentative d'explicitation de la représentation du monde au féminin? Voilà plus de dix ans que c'est en chantier.

Vendredi 21: Un poème déchirant pour l'amie venue me visiter et sitôt repartie. Quand ils jaillissent comme cela tout armés, les douleurs endurées ne pèsent plus guère.

Samedi 22: Expédition du poème depuis une boite à lettres de Roissy en France, à l'amusement de D. des deux côtés de la barrière. De la barrière littéraire.

Dimanche 23: Moscou. L'écriture aujourd'hui, c'est ce nouveau carnet commencé vaillamment. Fascination de la langue russe où le rouge à lui seul fait écriture pour dire tout ensemble la couleur et la beauté et bien d'autres choses encore.

Toute la semaine: Des fragments de phrases, des notes éparses, rien que du décousement qui apparemment ne mène nulle part, hormis au rassemblement de ce fatras sous le vocable de CELLES pour découvrir qu'il peut nommer tout ensemble toutes les eaux.

Lundi 31: Dans le quartier industriel de Saint-Petersbourg, l'éclatement d'un poème sur Pétrograd la Rouge. Pourquoi ne montre-t-on pas les usines anciennes aux touristes, il comprendrait mieux l'attaque du Palais d'Hiver?

Mardi 32 Juillet: L'effort de terminer le texte sur la Russie avant le retour, et la difficulté de mettre en forme d'étranges impressions sur une ville méconnaissable. Désormais, il pousse des arbustes dans les façades. Je me souviens de Léningrad.

Août Mercredi 2: L'écriture aujourd'hui dans l'avion, c'est la relecture du texte achevé et la satisfaction de cet accomplissement.

Jeudi 3: Saisie sur ordinateur d'A bord des eaux dans le ventre du Bielinski puisque c'est ainsi que s'appelait le bateau. Le bateau, le navire ou la nef? Je me souviens sur la Volga, avoir croisé un cargo, avec deux amoureux qui chahutaient, en équilibre sur les tuyaux.

Vendredi 4: L'effort ce jour de reprendre ce carnet laissé pour le départ en Russie. Pour ou depuis?

Samedi 5 et Dimanche 6:

Lundi 7: L'effort après coup en utilisant les notes, de compléter le carnet des états d'âme qui pourrait aussi être considéré comme un journal de l'an 2000.

Mardi 8: A Millau, sur La Place d'Armes un poème inspiré par deux convives qu'on aurait pu croire peints par Picasso, première période.

Mercredi 9: L'écriture familiale des cartes postales à la parentèle.

Jeudi 10: L'écriture aujourd'hui, c'est le constat terrible qu'on s'en passe très bien. Les conditions d'existence deviennent terrifiantes, et il y a une nécessaire hiérarchie dans l'utilisation de l'énergie. Il y va de la survie.

Vendredi 11: Un poème pour l'étoile filante qui vient de passer. Le pire n'est jamais certain.

Samedi 12: Encore un poème au sommeil. Il y en a presque de quoi en faire un recueil.

Dimanche 13: Dans de vieux Paris-Match venus d'un bouquiniste, le relevé des publicités qui ont illuminés mon enfance. La découverte d'une postérité inattendue au surréalisme.

Lundi 14: L'effort pour mettre au propre les notes théoriques sur la Russie, recopiées à la main dans un cahier.

Mardi 15: Poème de réconfort et de survie sur l'excursion à la Couvertoirade. Je l'ai connue en ruines et vue totalement reconstruire.

Mercredi 16: Sur l'autoroute, sur l'agenda, un projet de poème concernant les petits poulains parsemés dans le paysage.

Jeudi 17: Des mises au propre sans grâce, mais avec ténacité.

Vendredi 18: L'effet dopant de la correction des épreuves d'A bord des eaux dans le ventre du Biélinski.

Samedi 19: Ranger le monde terminé depuis un mois et pas encore expédié pour raisons pratiques.

Dimanche 20: A Annecy la turquoisité du lac.

Lundi 21: A Annecy l'émeraudité du lac. J'ai toujours adoré ces étendues d'eau, là où on ne les attend pas. Liberté de la nature, ma mère. C'est dans le lac du Bourget qu'à moitié morte de maladie je me suis baignée habillée de mon pantalon de soie verte et de mon caraco argenté. La littérature n'est pas toujours où on croit. Est-ce vrai que les émeraudes viennent d'une concentration de sel dans des lieux asséchés?

Mardi 22: A Annecy au bord du lac, un nouveau poème Vert python gris...

Mercredi 23: A Annecy un poème par jour, cette fois c'est D'azur et d'aventure!

Jeudi 24: La série continue Vert et blanc d'argent.

Vendredi 25: Le travail du texte Buvard recopié chaque fois à la main, faute de matériel. Serais-je plus confortable avec un ordinateur portable?

Samedi 26: Une énième version du même texte.

Dimanche 27: L'adresse de l'éditeur et la mienne sur la même enveloppe du Colissimo qui me débarrasse enfin de Ranger le monde terminé depuis plus d'un mois.

Lundi 28: A la Bibliothèque Beaubourg enfin ré-ouverte, je m'étonne qu'il y ait si peu de documents sur le futurisme et le constructivisme. Où donc toutes ces idées sont elles passées? Mémoire d'Akhmatova écrivant le 20 Juillet 1914 Il n'y aura bientôt plus de place que pour les fosses/La fin approche, la famine et la peur/Et toutes les formes de mort et d'éclipses célestes.

Mardi 29: De retour à la maison, saisie sur ordinateur et ouverture du système des grands cahiers. Faut-il en conclure que la/les machines à écrire sont définitivement réformées? J'en ai cinq, et je me sers de toutes. Du moins quand j'écris.

Mercredi 30: L'écriture aujourd'hui, c'est un chèque de 5000 francs pour remplir une cuve de fioul. Mais c'est une écriture quand même. Ne pas perdre de vue qu'au début, l'écrivain, c'était le comptable.

Jeudi 31: Ultime version du texte Buvard pour Les cahiers du Détour.

Septembre Vendredi Premier: L'écriture aujourd'hui, réduite au minimum, un numéro de téléphone reporté sur mon agenda. C'est là qu'il faudra appeler le jour où cela ne sera plus possible. Il est proche. Celllla. Cettttte chose immonde et gluante qui m'enveloppe et tous les jours m'étouffe davantage.

Samedi 2: L'écriture aujourd'hui, c'est de nouveau son absence comme la perspective de la rentrée scolaire engendre une terreur qui désintègre tout.

Dimanche 3: Manuscrite, une longue réponse à MS.

Lundi 4: Un misérable petit poème. C'est toujours mieux que rien. Les petits ruisseaux font les grandes rivières.

Mardi 5: Reprise d'Ordre relativement chronologique abandonné à nouveau pour Ranger le monde. Redécouverte du plaisir du travail du texte.

Mercredi 6: Au matin parfaitement achevé à un mot près, un poème au réveil. Comme d'habitude la croyance au commencement d'une série.

Jeudi 7: Report dans le gros cahier des poèmes de 1980 et de quelques autres retrouvés des Septantes. C'est Ranger le monde au sens propre. La poésie en action. La poétique à l'état pur.

Vendredi 8: Avant le premier contact avec les élèves, la relecture d'Ordre relativement chronologique pour le réapproprier avec l'espoir une fois de plus, d'en terminer. L'espoir ou l'espérance? Ce n'est pas la même chose.

Samedi 9: L'écriture aujourd'hui, c'est celle de l'Australienne venue m'interviewer. Je lui explique qu'il faut écrire de sa propre main le mot éternité page 135 dans Le corps défunt de la comédie que je lui offre. Là où j'ai laissé un espace blanc. C'est l'enseignement qui rend le texte vivant. Comprenne qui pourra! Sans cette compréhension, pas d'étude et pas de transmission. L'enseignement est l'essence de ma vie. Le seing, le sceau, la signature. La fermeture, le cachet, la forme, la loi, le scellement, la constitution.

Dimanche 10. Un petit Ordre... en rase-mottes. J'ai bien envie de tout laisser tomber. Le lycée suffit à ma ruine. Nul contradiction avec ce qui a été écrit la veille. S'il est devenu mortel, c'est justement parce qu'on n'y enseigne plus. Et plus encore parce qu'il y est interdit d'enseigner. Il faut le vivre pour le croire. Je me souviens de la famine en Ukraine, des gens mourant de faim au milieu de leurs champs de blé.

Lundi 11: Longue lettre et courte carte. Je n'aime pas trop la correspondance. Mais je la préfère aux e-mails, et puis c'est plus que jamais, une ascèse et une assignation. Consignation peut-être quand tout s'effrite et se disloque. En tous cas une résistance au démantèlement.

Mardi 12: Nécessité de renoncer aujourd'hui à l'écriture pour garder toute l'énergie pour les élèves, dans cette journée décisive. Mon agenda ne me dit pas pourquoi. Je ne prends aucune note sur la réalité, uniquement sur sa projection dans le train fantôme de mon cerveau. Je suis la reine de l'oubli. J'en ai fait un mode de vie. Une vrai passoire à passer le cauchemar qui m'assomme. Apparemment.

Mercredi 13: Banalité sans intérêt.

Jeudi 14: Choix d'extraits de La formosité pour mettre dans le catalogue. Redécouverte de l'Inventaire de la beauté et de toutes les formes de forme et de son enthousiasme. Au sens propre.

Vendredi 15: Rien de nouveau. On s'enlise. La terreur sociale invalide, littérairement parlant. C'est la découverte de la fin du siècle et de la maturité. Mémoire de Jean-Luc Godard qui disait dans Soigne-ta droite sans doute: Dans le vide la moindre création tient du miracle. Là, l'invalidation/invalidité ne vient pas du vide, mais du trop plein. Sans un espace pour qu'elle se forge, l'écriture ne peut venir à la lumière.

Samedi 16: Rien

Dimanche 17: Une phrase concernant l'aveuglement de l'amour.

Lundi 18: L'envie de jeter le livre-croupion dont il parait impossible de venir à bout. Une panne d'ordinateur par surcroît et le désespoir pourrait l'emporter.

Mardi 19: Un poème. L'étonnement de découvrir qu'il s'en écrit tant dans une relative anesthésie de la conscience. Qu'est-ce que cela pourrait bien vouloir dire? Est-ce que cela a à voir avec le souhait d'Akhmatova: Que la vie soit béance et lumière? Mais tout en elle est au contraire l'affirmation de son existence personnelle. Sparkenbroke de Charles Morgan alors? Ce livre qui illumina ma jeunesse comme je ne savais pas que je serai écrivain.

Mercredi 20: L'écriture aujourd'hui, c'est le presque achèvement des épreuves de La formosité qui attendent leurs corrections dès qu'il y aura un moment.

Jeudi 21: Le miracle de l'écriture, c'est ce livre nouveau qui commence parce que deux mots ont été prononcés dans le lieu de mon gagne-pain et de ma souffrance: Tintamarre et apartheid. Voilà des mots qui ne sont pas si courants et qui nomment enfin ce qui invalide la littérature. Mots surgis presque par hasard. Le tintamarre n'est pourtant pas complet puisqu'il m'arrive certaines fois de refuser de faire cours pour l'empêcher, ni l'apartheid non plus, puisque Gare du Nord, les élèves Arabes et Noirs sont enseignés par des Blancs. De l'autre côté de la rue, tous sont blancs.

Vendredi 22: Rédaction d'un premier article Apartheid pour ce nouveau livre, et dans la tête, entête, le commencement d'un autre: Voile islamique.

Samedi 23: L'écriture aujourd'hui, c'est le projet emporté à la campagne. Bien sûr comme d'habitude, on n'y écrit pas. Trop de végétation, d'angoisse et de préoccupations pratiques. Mille fois l'expérience que c'est au désert qu'elle vient le mieux. Est-ce que cela a à voir avec le monothéisme? Au fait comment s'appelle la déesse de l'écriture? La déesse ou la divinité? L'esprit, l'ange, le sel, l'essence?

Dimanche 24: L'écriture aujourd'hui c'est celle des autres. La lecture me tire d'affaire. De quelle affaire exactement?

Lundi 25: La formosité. Liste du service de presse.

Mardi 26: L'écriture aujourd'hui dans le désordre, c'est celle de la violence qui règne dans mon établissement. Celle des élèves et de l'administration sur les Professeurs, et celle des garçons sur les filles. Un nouvel ordre à l'oeuvre. On ne peut pas croire ce qu'on voit. Le titre du nouvel ouvrage surgit bizarrement: La convention d'intimité.

Mercredi 27: Stupeur, terreur et enlisement.

Jeudi 28: L'écriture aujourd'hui, c'est ma lettre de protestation à l'association Renouveau qui ne trouve rien d'anormal au coup de pied au derrière que j'ai reçu au cours de gymnastique à Sévrier. Coup de pied au derrière donné par la monitrice. Il faut s'y faire, c'est la nouvelle norme. On m'a proposé une médiation. Je demande l'application de la loi. Le malentendu est complet.

Vendredi 29: Des mots étranges qui surviennent sur la destruction de la langue.

Samedi 30: Le pensum d'Ordre relativement chronologique.

Octobre Dimanche Premier: Surgissement de cette phrase étrange Je vivrai mieux après ma mort. Mémoire des écrivains arabes qu'on ne nomme qu'une fois leur œuvre achevé.

Lundi 2: Aujourd'hui, l'écriture c'est la correction d'un deuxième jeu d'épreuves de La formosité: L'inventaire de la beauté et de toutes les formes de forme. Je persiste et je signe.

Mardi 3: La tentation/tentative de balancer toutes les œuvres en cours. Comme dans un exode, les bagages, parce que c'est cela ou la mort. Mais cela serait la mort.

Mercredi 4: La convention d'intimité, ce livre qui n'a encore que quelques pages, mais dont je sais déjà qu'il sera de tous ceux que j'ai écrit, le plus puissant.

Jeudi 5: Mise par écrit de deux articles que j'ai depuis deux ou trois jours dans la tête: Blattes et Outrecuidance. Dans un cas comme dans l'autre, il s'agit des élèves. C'est à leur sujet que ces mots ont été prononcés par des voix. Comme Apartheid et Tintamarre, ce sont les limites au delà desquelles disparaît justement La convention d'intimité.

Vendredi 6: Rédaction de l'article Noli me tangere. Il partait bien, mais a été une fois de plus interrompu par la profanation devenue habituelle, sinon traditionnelle.

Samedi 7: Rédaction en famille, d'une carte pour la famille.

Dimanche 8: L'écriture aujourd'hui ne parvient pas à enrayer la panique qui monte. C'est clair, désormais, c'est la guerre!

Lundi 9: Encore une tentative de corriger l'Ordre relativement chronologique dont les phrases me paraissent plus incorrectes que jamais.

Mardi 10: Bien que je sache qu'il ne faille pas, par prudence, tourner le dos aux élèves, l'écriture aujourd'hui, c'est celle que j'essaie de retrouver, au moins au tableau. Mais la terreur est telle qu'elle s'en désintègre.

Mercredi 11: La littérature ne peut plus dans le contexte, s'accommoder des diverses cohabitations.

Jeudi 12: Le constat navré qu'Ordre est certainement ce que j'ai écris de plus mauvais. L'espérance folle que cette oeuvre, cette oeuvrette plutôt pourrait quand même transcender l'horreur accomplie de la décennie des Nonantes, cette épouvante.

Vendredi 13: Rien que l'effort de gagner ma vie. Ma vie. Et avec, une liberté que nul(le) n'a pu me retirer. Pas faute d'avoir essayé.

Samedi 14: Correction du troisième jeu d'épreuves de La formosité et encore je n'en parviens pas au bout en une seule fois...

Dimanche 15: Lettres à mes amies américaines pour les alerter sur l'antisémitisme qui se répand ici. Ici et maintenant.

Lundi 16: Cette disparition de l'écriture sous le poids de la terreur sociale évoque les comportements animaux en cas de danger: Faire le mort. La morte plutôt.

Mardi 17: L'inversion du sens. Les menaces deviennent telles qu'il s'agit désormais de se censurer pour ne pas se mettre en danger. La littérature est devenue dangereuse. L'essence d'aujourd'hui, c'est Celllla.

Mercredi 18: Tout meurt autour de nous.

Jeudi 19: La dédicace de la Revue Midi N° 10 à mes parents, à qui je viens de lire avec succès A bord des eaux dans le ventre du Biélinski. Deo gratias!

Vendredi 20: L'écriture aujourd'hui, plus que son absence, c'est sa négation. Celle de l'élève noire qui me dit à bout portant qu'elle préférerait une école dans laquelle, il n'y aurait que des Noirs.

Samedi 21: L'écriture aujourd'hui c'est la lecture de trois ou quatre poèmes avec mes amis poètes. Là, le mes n'est pas vraiment nécessaire, on peut aussi bien, sans rien perdre du sens écrire avec des amis poètes.

Dimanche 22: Un paragraphe sur le défaut de représentation du mariage pour les femmes de ma génération qui toute entière dans le monde du EN ont déjà du mal à se penser en termes de HORS. Ou alors au prix d'une torsion mentale, philosophique, philosophale qui fausse ensuite toutes leurs analyses. Je suis la fille de ma mère. C'est une évidence plus lourde de conséquences qu'il n'y parait. Le ma est là apparemment incontournable. Il serait tout aussi juste de dire, je suis la fille de la mère.

Lundi 23: Il faut se rendre à l'évidence, il n'y a plus de place pour la vie et encore moins pour la littérature. L'écriture aujourd'hui c'est la pénible correction des copies. Cela n'est pas nouveau, c'est comme cela depuis toujours. Mais avant il y avait autre chose à côté.

Mardi 24: La lettre de sympathie déposée au Secrétariat pour qu'on l'envoie à la collègue qui a déclaré forfait sous les coups de boutoir des mauvais traitements quotidiens. Il n'est pas donné à tout le monde de tenir sur le Front. Il y faut de la bravoure et de l'endurance, une forme de stoïcisme.

Mercredi 25: L'effort pour mettre par écrit quelques questions pour interroger les 1e 3. Cela ne va plus de soi et réclame concentration et application.

Jeudi 26: La plainte au Commissariat des deux Collègues qui ont été jetés à terre par l'intrus qu'ils avaient tenté de maîtriser. Il venait de jeter une bouteille de liquide en salle 13.

Vendredi 27: L'écriture aujourd'hui, ce n'est pas celle de la correction des copies à laquelle je n'accède même pas.

Samedi 28: Je m'accoutume à la perte de l'écriture. Je ne suis pas la seule. Tous les collègues le disent. Hors le lycée rien n'est possible. On ne peut pas penser à partir d'un lieu de relégation. Depuis quelques temps s'est formée en une partie du corps enseignant un moi collectif entre ceux qui ne voulaient pas mourir. Une association d'entraide biologique pour résister à l'effondrement.

Dimanche 29: Mise au propre des poèmes d'Akhmatova. Cette fois où elle a écrit Tout est sali, tout est détruit.

Lundi 30: Découragement. La réception de La formosité mal imprimée n'arrange rien.

Mardi 31: Vacances de Toussaint. Après l'expédition des affaires dont je ne peux plus m'occuper lorsque je vais au lycée, tentative de me remettre à Ordre relativement chronologique. Sinon autant le jeter tout de suite!

Novembre. Jour de la Toussaint: Retrouvailles reconnaissantes avec le rythme et les comportements littéraires habituels.

Jour des morts: Le désir d'en terminer pour être enfin délivrée. Mon plus vieux fantasme. Littérairement parlant. Qu'est-ce que la littérature? Ce qui m'a sauvé la vie. La lecture comme l'écriture. On parle de langue maternelle, pourquoi pas de lecture et d'écriture maternelles?

Vendredi 3: Nouvelle interruption pour des questions d'intendance....

Samedi 4: L'écriture aujourd'hui, c'est l'accoutumance à son absence, parce que je n'ai pas les moyens de me priver de l'insertion sociale, chèrement acquise. Décidément le congé longue durée n'est pas pour moi, en dépit de ce que conseillent les gens bien intentionnés. Je me tiens à mon métier comme une handicapée à la rampe. D'ailleurs j'en suis une. La Faculté dit que ma survie a été un miracle.

Dimanche 5: Aujourd'hui, c'est la dernière limite pour la correction des copies.

Lundi 6: L'écriture pourrait couler, si cet écoulement ne menaçait pas ma vie. Maudite dès la naissance, je suis l'enfant aux semelles de plomb.

Mardi 7: L'étrange calligraphie des Editions Opales au travers de laquelle on peut quand même distinguer qu'elles vont publier Carafe d'eau à volonté.

Mercredi 8: L'écriture aujourd'hui, c'est le paquet de copies que remet la Première 3. De vrais torchons!

Jeudi 9: Les poèmes à la progéniture recopiés dans l'album adéquat.

Vendredi 10: La quête d'une introuvable traduction de Goumilev. Le seul moyen d'en finir avec le détachement d'Akhmatova. C'est de lui qu'elle écrivait: Il aimait trois choses dans la vie, les paons blancs, l'office du soir, et les vieilles cartes d'Amérique...

Samedi 11: Mise au propre des notes d'Outre-Atlantique.

Dimanche 12: Mise en ordre des droits d'auteur.

Lundi 13: Le boulet habituel.

Mardi 14: Rien!

Mercredi 15: Rien...

Jeudi 16: Rien d'autre que l'ensablement croissant de la création littéraire. A se jeter par la fenêtre pour en finir tout à fait.

Vendredi 17: Saisie des notes de Première 3 sur l'ordinateur de la Salle des Professeurs. On n'arrête pas le progrès de la Révolution Cybernétique. Bientôt les appréciations seront programmées.

Samedi 18: Transmission de mon adresse Internet au boutiquier qui m'habille. Je n'aime pas tellement ce genre de connexions mais aime beaucoup les vêtements qu'il fabrique. Il faut ce qu'il faut.

Dimanche 19: Une phrase inespérée pour un livre terrifiant.

Lundi 20: Encore un poème jailli d'un seul coup.

Mardi 21: L'écriture aujourd'hui, comme j'entre en classe, ce sont les injures inscrites au tableau. Aucun doute, elles me sont bien destinées. Cela ne facilite quand même pas la littérature. Je ne suis pas seulement dans un lieu de relégation, mais de quelque chose de pire. Désormais on voit arriver de bons élèves Noirs et Arabes. On ne peut même plus dire qu'il s'agit d'une sélection sociale et que ce sont les pauvres qu'on envoie dans l'Enseignement Technique.

Mercredi 22: La convention d'intimité.

Jeudi 23: Le boulet.

Vendredi 24: Continuation du pensum...

Samedi 25: La convention d'intimité. Pour un peu il faudrait ressortir la machine à écrire rangée avant l'été dans le cadre général de l'emballement du monde.

Dimanche 26: La convention d'intimité dans la cuisine, à la lumière de la bougie, pour ne pas réveiller la petite fille qui dort à côté.

Lundi 27: Travail du texte en cours, comme on peigne la girafe. Dans le sens initial de l'expression.

Mardi 28: L'écriture c'est d'envisager le soulagement physiologique qu'il y aura(it) quand la littérature se sera arrêtée au nom du principe de réalité.

Mercredi 29: Jour d'extinction de voix, l'écriture, c'est la mienne au tableau, pour indiquer aux élèves les questions à traiter.

Jeudi 30: Les vingt-quatre pelotes de laine verte pour tricoter une couverture pour ma petite fille. Toutes sortes de verts pour lui représenter le chaos auquel elle aura à faire face. Et lui en indiquer le code, la grille, la grammaire. Non l'ordre, mais l'organisation. La diversité de la nature et la nécessité de parvenir à établir des catégories.

Décembre Vendredi Premier: Le numéro de la carte orange reportée sur le nouveau coupon. On a les écritures qu'on peut!

Samedi 2: Contre toute attente comme souvent, un poème.

Dimanche 3: Une phrase notée dans l'intervention de FG à la dernière journée du séminaire Enseigner la Shoah: On dépasse toujours le cours de son discours.

Lundi 4: Pauvre courrier, faute de mieux. Pauvres copies. Pauvre vie qui s'accroche à vouloir continuer à vivre normalement alors que tout s'écroule tout autour.

Mardi 5: On vient de m'offrir un beau bloc d'écriture. Enfin une phrase digne de cette beauté, et cette fois pour un vrai livre en chantier depuis longtemps. Néanmoins ce livre là je ne le traîne pas. C'est lui qui me traîne. Pourvu que cela dure!

Mercredi 6: L'écriture aujourd'hui, c'est la circulaire vulgaire et humiliante que m'adresse la Maison de la Poésie pour m'informer que je n'ai pas gagné comme je l'espérais le prix de poésie pour la jeunesse.

Jeudi 7: L'écriture aujourd'hui, c'est la bouleversante lettre d'un cher ami au sujet de La formosité.

Vendredi 8: L'écriture aujourd'hui fait-elle partie du passé?

Samedi 9: L'écriture aujourd'hui, c'est la frustration même de ces apparatchiks qui nous font une conférence en langue de bois, là où nous attendions des textes.

Dimanche 10: Une adresse de site Internet notée sur un morceau de papier.

Lundi 11: L'écriture aujourd'hui faute de mieux c'est celle du Traité de Nice, obscur et confus. Un élargissement toujours plus large dont l'objet n'est jamais débattu.

Mardi 12: Mon indifférence consternée devant le naufrage. Cela ressemble à l'anesthésie concentrationnaire.

Mercredi 13: Saisie informatique des corrections faites sur les différents textes en cours. L'étonnement du fond de déshérence sur lequel tout cela a lieu.

Jeudi 14: Travail dans l'autobus. Ce signe ne trompe pas. La pression littéraire augmente. L'espoir revient.

Vendredi 15: L'écriture aujourd'hui c'est l'impossibilité d'écrire à mes amies américaines auxquelles je ne cesse pourtant de penser. Je n'en ai ni la force, ni le temps, ni le courage. Une défaite militaire entraînant un désastre humain.

Samedi 16: La lettre du vétérinaire pour chiffrer le montant des dégâts du chien du voisin.

Dimanche 17: L'écriture aujourd'hui, c'est celle de mes élèves. Leurs phrases n'ont ni queue ni tête. Je ne les corrige même plus. Je le déplore, mais c'est cela ou mourir.

Lundi 18: Bonheur de la prise de notes sur des idées intéressantes.

Mardi 19: Inventaire de la poétique domestique.

Mercredi 20: Suite de la poésie domestique.

Jeudi 21: L'impossibilité de rattraper le courrier en retard.

Vendredi 22: Des cartes de Noël écrites à la va-vite aux Antipodes de ce que j'aime faire.

Samedi 23: Difficulté d'écrire une lettre à celle qui fut la partenaire intellectuelle et dont le chemin s'est brutalement arrêté. Je n'ai plus rien à lui dire. Une véritable tragédie.

Dimanche 24: Sur le carnet théorique Des esprits des païens au monothéisme terrible qui nous condamne à nous séparer du monde... Reste à trouver la suite. La réponse à la question de fond: Quoi a créé Dieu? J'ai bien dit Quoi et non Qui.

Lundi 25: Journée de Noël. L'écriture aujourd'hui c'est la mise en scène de la Cérémonie. Elle commence à 3 heures du matin par le repassage de la nappe dorée achetée au mètre. Mémoire d'Au présage de la mienne dans lequel le jour de Noël 1994 un commando islamiste retenait à Marignane un avion détourné. On a appris par la suite que c'était pour aller s'écraser sur Paris.

Mardi 26: Un poème de Noël pour mon père, et le début d'un texte sur le rangement des anges qui ont servi à la décoration. Quelle doit être la nature d'une boite à anges? Un panier plutôt.

Mercredi 27: L'écriture aujourd'hui, c'est la hâte d'en terminer avec tout ce fourbis et de vivre tout autrement. La Révolution Cybernétique n'est pas seulement technique et biologique.

Jeudi 28: L'écriture aujourd'hui c'est celles des confrères et sœurs dans le supplément de Noël de Libération. On me l'offre et cela me fait plaisir. Je découvre avoir perdu de vue la littérature, et plus encore être moi-même écrivain.

Vendredi 29: Le courrier de Noël, plus terrible que jamais.

Samedi 30: L'écriture aujourd'hui, c'est sur le fond des verres retournés sur l'évier, la marque du verrier.

 

Retour page précédente