LA VOITURE DE TETE

Récit parigot-parisien de mes voyages en tacot

 

Jeanne HYVRARD

 

 

Paris est complètement bloqué du surcroît d’embouteillages résultant de la fermeture totale à la circulation des voies sur berges le long de la Seine, le pari de la Municipalité étant que les automobilistes finiront bien selon sa jolie expression par lâcher les bagnoles pour prendre les transports en commun, aller à pied ou à vélo.

Les malades, les vieillards, les handicapés n’ont qu’à rester chez eux. Les malades n’ont pas à l’être étant donné qu’ils aggravent le déficit de la Sécurité Sociale et s’ils le sont c’est qu’ils ont mangé trop de sucre, trop de sel, trop de beurre et pas fait suffisamment d’exercice. Ils sont donc coupables. Les vieux n’ont qu’à rester jeunes comme on ne cesse de leur enjoindre et les handicapés, se faire poser des prothèses bioniques.

Reste mon cas, celui d’une semi-invalidité due aux conséquences des quarante deux agressions subies dont la moitié de sexuelles, ajoutées à celles des traitements plus ou moins expérimentaux qui ont réussi à détourner de moi le funeste destin que me laissait entrevoir ma longue et cruelle maladie contractée dans ce qui était encore ma jeunesse en y mettant brutalement fin. La vérité oblige à dire que c’est aussi l’une des conséquences normales de l’âge pour tout un chacun ou presque. Reste que force est de surcroît de constater que tout cela est encore aggravé par les effets conjugués des pollutions de l’air, de l’eau et de la nourriture…

Quant aux familles nombreuses avec enfants en bas âge, ceux qui sont appelés désormais les poussettes par les arbitres de nos élégances qui trouvent cette situation d’un extrême mauvais goût alors qu’ils considèrent que c’est autrement plus chic de faire venir de partout dans le monde une main d’œuvre dont ils s’imaginent qu’elle paiera leurs retraites si par hasard ils en avaient besoin car dans leur for intérieur ils savent bien qu’eux ne vieilliront pas. Eux feront ce qu’il faut pour s’éviter cette tare qui frappent le vulgum pecus avec qui ils n’ont plus rien à voir…

D’ailleurs le mot femme a d’ores et déjà disparu, on dit désormais fille - du moins pour celles encore assez présentables pour qu’on en parle et le terme gamin s’emploie également de nos jours pour couvrir les deux sexes, pardon les deux genres jusqu’à ce qu’ils atteignent vingt cinq ou trente ans! Encore heureux si on évite l’usage du bébé, très tendance…

Faire lâcher les bagnoles aux automobilistes selon la délicate expression de nos édiles est en effet une nécessité pour lutter contre la pollution qui asphyxie la ville. Je ne vais pas dire le contraire, la dégradation de ma santé étant visible à l’œil nu même au plus indifférent. Ce n’est pas la seule cause certes - loin de là - mais c’en est une et ayant reçu une éducation scientifique je ne peux que soutenir l’objectif du combat contre ce qui nous empoisonne après avoir moi-même observé que le changement de la codification des indices ainsi que les restrictions concernant leur annonce avaient bel et bien montré leurs limites.

Je n’ai pas d’avis sur la légitimité de la circulation automobile sur les berges de la Seine. Peut être ne fallait il pas autrefois les aménager pour les voitures ! Je me souviens que ma génération descendait au bord de l’eau pour s’embrasser à une époque où la révolution sexuelle n’avait pas encore proposé d’autres solutions mais en tant que contribuable je déplore tout de même qu’on ne cesse de faire des travaux anéantissant l’effet des précédents avec une désinvolture qui montre bien à quel point l’argent de la population est considéré comme une matière sans valeur.

Je n’ai encore rien dit de ceux qui ont besoin de leur véhicule pour leur travail, de peur qu’on m’accuse de m’intéresser à un sujet vulgaire. Je m’abstiens de faire remarquer que Paris n’est qu’une petite partie d’une agglomération qui frise les dix millions d’habitants et dont je m’étonne qu’on n’ait pas encore pensé à faire ce qui était pourtant venu à l’idée de nos prédécesseurs, à savoir intégrer à la commune centrale, les villages environnants.

Je suis également sidérée qu’on n’ait pas encore découvert que les Franciliens concernés par la circulation sur les quais dépassait largement la tribu qui habite les palais dorés de la République et a complètement perdu de vue la question qu’un baron mécontent posa à Hugues Capet un peu avant l’An Mille Qui t’as fait Roi ? Ce en quoi d’ailleurs cette increvable bande a bien raison car non seulement la prophétie faussement attribuée à Louis XV Ca durera bien autant que nous s’est avérée exacte mais même bien au-delà puisque cela perdure encore…

Je ne dis rien non plus des conditions dans lesquels les dits voyageurs en commun sont transportés. Soit les joyeux drilles qui décident de nos vies quotidiennes le savent et il serait alors inutile de le leur rappeler, soit ils l’ignorent et je ne vois pas alors comment je pourrais les y sensibiliser. Ce n’est d’ailleurs pas mon propos.

En ce qui me concerne - constructiviste de choc - j’ai trouvé la solution à mon problème, je voyage en taxi. Je ne peux non seulement plus marcher - ce qui est dommage - mais ne peux pas non plus rester longtemps debout. Habitant Porte de Champerret à côté du terminus du 84 qui mène à Centre Ville, on pourrait penser que la situation m’est favorable. C’était vrai autrefois. Je pouvais m’asseoir à la Gare Routière en attendant le départ et je ne fais pas de commentaires sur la fréquence des autobus, la non réparation du matériel et le non remplacement des chauffeurs empêchés.

Mais la misère augmentant dans le pays, les sièges en ont été de plus en plus utilisés par des indélicats de toute sorte et fréquemment maculés de merde qui n’était pas nettoyée pour je ne sais quelle raison. J’en avais informée la mairie de l’arrondissement qui me dit avoir fait le nécessaire ce qui n’était pourtant pas visible à mon œil sans doute insuffisamment averti.

Jusqu’à ce que je comprenne que mon envoi électronique de ce que l’écrivain Gabriel Matzneff appelle un émile avait eu son utilité : les sièges avaient purement et simplement été retirés. Certes comme chacun sait concomitance n’est pas causalité mais enfin cela m’a tout de même amenée à considérer qu’informer les Autorités des dysfonctionnements à la base n’était pas nécessairement le meilleur choix de mon activisme en vue de l’amélioration de la vie sociale. On pourrait même dire qu’il s’agit là d’un cas d’école!

De toute façon au vu de la tournure qu’ont pris les évènements - si on peut nommer ainsi une série de faits mineurs qui en disent plus sur l’état réel du pays que les rapports relégués au fond des armoires - j’ai déjà depuis longtemps adapté mon propre logiciel en divisant l’environnement en Secteur 1 et Secteur 2. Le secteur 1 est celui dans lequel il est encore possible de tenter le coup d’une relation humaine et le 2 étant celui dans lequel la chose étant sans espoir, le mieux est d’en terminer le plus tôt possible et de s’en tenir là.

Concernant les voyages en autobus que j’aime tant puisque le trajet du 84 de Champerret à Panthéon me procure autant de joie – je le jure - que ma croisière fluviale de Moscou à Saint-Pétersbourg ceci en raison du fait que mon heureuse nature cérébrale secrète en presque toute circonstance une extase intense dont je n’ai entendu l’écho qu’en lisant le roman de Charles Morgan Sparkenbroke, je ne suis donc plus en situation d’affronter l’évènement inopiné qui se produit lorsque sans l’avoir affiché d’avance, un chauffeur d’autobus annonce brutalement n’importe où Service partiel en débarquant tout le monde avec pour tout viatique, la consigne d’attendre le prochain…

Quant à – dans ce cas de figure - quêter le secours urgent d’un banc public, c’est inutile ! Conscientes de leur devoir, les édiles les ont fait retirer pour ne pas attirer les sans abris qui avaient une fâcheuse tendance à s’y installer. De même pour les toilettes publiques un détestable encouragement à vadrouiller en ville. Elles aussi disparaissent !

Quant à prendre le métro dans lequel j’ai dansé au début des Octantes - comme je l’ai raconté dans mon texte Station Opéra Six heures du soir publié dans la revue Présence Africaine N° 121 - c’est désormais hors de question car l’état de mes genoux m’interdit maintenant de descendre les escaliers, donc je voyage en tacot. Et j’ai bien dit en tacot ni en Uber, ni en VTC car je ne sais même pas comment cela marche, la fracture numérique n’étant pas une vue de l’esprit, loin de là !

Les puristes contesteront avec raison l’usage du vocable tacot appliqué aux taxis en s’appuyant sur l’avis formel du dictionnaire Robert, ce juge de paix affirmant qu’un tacot est une vieille guimbarde, une chignole une voiture usagée qui fonctionne mal alors qu’au contraire – chacun peut le constater - les voitures taxis sont propres belles et en bon état, même si ces derniers temps, sans doute en raison de la concurrence pure et parfaite impliquant comme on le sait, le fonctionnement rationnel d’un marché répondant à la triple condition d’atomicité, de fluidité et de transparence, la situation se dégrade un peu.

Mais j’excipe alors de mon statut personnel m’appuyant sur la fameuse citation dont je n’ai pas encore réussi à trouver l’auteur(e) à savoir le devoir d’un écrivain est de ne pas laisser la langue dans l’état où il l’a trouvée. On peut dire que dans ce domaine, j’ai déjà fait mes preuves et n’ai pas l’intention de baisser les bras. C’est que la vieille guimbarde, la chignole concerne dans cette affaire, la vieille société. Les gens d’autrefois comme on disait en Russie après la Révolution brutale lors de laquelle le monde changea radicalement.

 

 

Jeudi 6 Octobre 2016

Paris est complètement bloqué en raison du surcroît d’embouteillages résultant de la fermeture des voies sur berges. Je prends le taxi à la station en haut de la rue sur le même trottoir que celui de mon domicile après avoir tourné le coin du boulevard Gouvion-Saint-Cyr comme se nomme à cet endroit-là la ceinture des Maréchaux qui a remplacé les anciennes fortifications depuis que les temps sont devenus apparemment plus pacifiques. Je n’en suis distante que de quelques immeubles.

A cette heure-là il y a toujours plusieurs voitures, celle de tête attendant juste devant la Brasserie dont j’étais autrefois cliente avant de ne plus pouvoir descendre l’escalier qui mène au sous-sol, celles du milieu stationnant du coup devant la BNP que je continue à fréquenter de plus en plus péniblement et les dernières le long de la teinturerie dans laquelle ma garde-robe était à la haute époque aussi connue que le loup blanc. Il y avait bien dans la clientèle une autre femme dont la vêture était aussi fantasque que la mienne mais au courant, les patrons ne confondaient pas et savaient bien ce qui appartenait à l’une ou à l’autre !

 Cet allongement de la queue des taxis permet de mesurer les difficultés de la profession, tant en raison de la baisse du pouvoir d’achat disponible de la population par augmentation de la plus value prélevée que par la concurrence purement et parfaitement déloyale que leur font désormais les nouveaux venus d’un monde de plus en plus déréglementé et persuadé que réinventer les aurochs à partir des vaches est l’horizon indépassable des progrès de l’Humanité.

Je prends comme il est coutume de le faire, la voiture de tête. De toute façon il est impossible de faire autrement, la profession étant civilisée s’y refuse obstinément vous renvoyant dans ce cas au début de la file si on tente de faire autrement. Il parait que légalement on peut choisir celle qu’on veut - je n’en sais rien car je n’ai pas eu accès au texte juridique - mais je considère surtout que la norme n’est pas à mépriser et d’autant plus ou d’autant moins lorsqu’elle coïncide avec la bonne organisation sociale.

Il arrive pourtant que la voiture de tête soit trop haute pour qu’étant donné mon état physique crapoteux je réussisse à y monter. Force est de constater que les voitures en ville sont de plus en plus monstrueuses, une partie d’elles-mêmes ayant dangereusement tendance à évoluer vers le format camionnette. Mais ce n’est pas à moi économiste émérite qu’on va expliquer l’opportunité de réaliser des économies d’échelle !

Je suis donc dans ce cas-là obligée d’avoir recours à un subterfuge permettant de faire la synthèse des besoins des uns et des autres, règle sociale que j’ai toujours appliquée depuis qu’elle m’a été enseignée par un père saint simonien qui croyait dur comme fer à l’amélioration générale de la situation grâce à un usage systématique de la Raison, sa divinité.

Ainsi lorsque la voiture de tête est trop haute pour que j’y puisse monter, je m’assoie sous l’abri taxi qui miracle a été là installé avec une petite banquette en plastique et j’attends tranquillement que le premier véhicule de la file trouve un ou une cliente qui plus agile que moi ne s’arrête pas à ce détail qui pourtant à moi me barre la route. Je monte alors en toute bonne conscience dans la voiture suivante.

Il arrive bien sûr que le banc soit souillé par des vomissures d’indélicats en interdisant ipso facto, l’usage… Auquel cas bien sûr, dans l’obligation de rester debout ma situation devient difficile sans pour autant me mettre de mauvaise humeur car il y a belle lurette que j’ai pris l’habitude d’arbitrer entre mes impératives nécessités. Dans ce domaine je dois une fière chandelle à la difficulté de mon enfance lors de laquelle j’ai pris tôt l’habitude de lutter pour ma vie. Le confort étant pour moi un non sujet !

Cette fois le chauffeur - la cinquantaine de souche – arbore une tête pas possible qui me met mal à l’aise. La conversation finit tout de même par s’engager après que j’ai dit du bien du service de ramassage des Encombrants. Il me dit avoir habité auparavant à Saint Ouen dans lequel ce service là fonctionnait très bien, et plus tard le dix-huitième arrondissement.

Du coup à l’amble - car c’est mon habitude dans ce genre de situation - j’évoque mon premier logement de femme mariée 86 Rue Lamarck juste en dessous de la station de métro Lamarck Caulaincourt. Du coup la conversation se détend jusqu’à devenir agréable.

On se découvre en commun la nostalgie de l’avenue de Clichy près de laquelle nous avons l’un et l’autre habités dans une période précédente de notre vie avant l’actuel désastre. En ce qui me concerne j’ai vécu jusqu’à l’âge de onze ans, 20 Rue Clairaut, laquelle pas si longue débouchait dans l’avenue en question.

Il évoque avec bonheur cette relative grande artère – Broadway du quartier - au temps où elle n’était pas encore délabrée par le turn-over des boutiques actuelles, ce qu’il déplore vivement rappelant qu’autrefois on y trouvait aussi bien un boucher qu’un boulanger.

Je lui parle alors du cordonnier chez qui mon père - encore lui - se faisait fabriquer des chaussures sur mesure mais je n’ajoute pas qu’elles étaient en peau de zébu de crainte qu’il considère cette pratique comme un signe ostensible de bourgeoisie, l’amenant à me considérer comme une ennemie de classe. Ou pire encore qu’il ignore l’existence de cette variété de cuir et donc d’animal introduisant du coup un ralentissement voire un dysfonctionnement de la conversation.

C’est que je mets beaucoup de soin à la développer, en en faisant tout un art que j’ai perfectionné sur le terrain. Lequel commence dans cette situation par dire en montant dans la voiture non seulement bonjour mais bonjour monsieur, plus rarement bonjour madame et de continuer par ma formule consacrée nous allons à tel ou tel endroit induisant ipso facto que l’espace dans lequel nous sommes crée une communauté de destin toute différente de l’annonce d’une adresse jetée comme un os à un chien.

Et miracle comme j’évoque le cordonnier chez qui mon père se faisait fabriquer sur mesure des souliers, cela me paraissant alors parfaitement normal comme tout ce que les enfants découvre dans leur enfance, il confirme mes souvenirs en ajoutant cette précision clinique au coin de la rue des Moines ce qui est parfaitement exact, la dite rue étant celle de mon Ecole Communale parallèle et juste en dessous de la Clairaut dans laquelle nous habitions.

Je m’enhardis alors jusqu’à préciser le nom du cordonnier bien installé dans ma mémoire, le prononçant comme celui du Saint Sacrement : Petitpré. C’est alors que le chauffeur m’emboîte le pas d’un Oui c’est ça qui me soulève aux oiseaux comme disent nos amis québécois et qui me donne à penser qu’il est difficile de faire mieux comme conversation parisienne avec un partenaire pas tout à fait de hasard mais presque, en l’occurrence un chauffeur de taxi.

Il me débarque à la Brocante de la Place de la Bourse. Celle qui se tient le premier Jeudi de chaque mois comme l’affirme les magazines spécialisés et où je m’efforce d’aller car j’en suis la clientèle type. Une bourgeoise oisive nantie des moyens suffisants pour satisfaire ses goûts artistiques.

On y trouve des articles étonnants, des tableaux de petits formats faciles à transporter et à ranger représentant aussi bien un fuyard à cheval sur un tonneau flottant dans un marécage, qu’un panneau de bois sculpté sur lequel avec un petit effort on peut distinguer un singe jonglant avec des balles ou un foudre de tonneau couronné de deux sirènes l’une mâle et l’autre femelle…

J’ajoute qu’on y trouve aussi des éléments de vaisselle dépareillée dont bien que mariée depuis plus d’un demi-siècle mon ménage étant du coup désormais correctement monté et d’autant plus qu’il s’est trouvé gonflé des héritages des mère et belle-mère, je pourrais me passer.

Néanmoins admettons qu’il existe encore dans ce secteur quelques besoins car même en l’absence de scènes de ménage quasiment inexistantes - les conflits se réglant chez nous tout autrement - les maladresses dues à l’âge s’avérant de plus en plus nombreuses et la cause de pertes qu’il a fallu pour être à l’aise dans ce domaine, quand même remplacer.

La vraie raison de mon attachement à cette manifestation agréablement parisienne est la conjonction sur une surface restreinte d’un endroit pour m’asseoir, d’une toilette publique réparée lorsqu’elle est en panne – ce qui est rarement le cas - ainsi que d’un kiosque à journaux tenu par un boutiquier qui désapprouve ouvertement ceux que je lui achète pourtant largement mais accepte qu’on en discute et extériorise à leur encontre des critiques que par ailleurs, je partage.

Je n’ose pas lui dire que j’achète La Presse par amour pour l’odeur de l’encre et du papier ainsi que pour le bruit qu’elle fait lorsqu’on en tourne les pages mais aussi pour regarder les images. J’aimerais bien que ce soit pour le contenu des articles mais ce n’est pas le cas. De semaine en semaine la dérive et le vide en augmentent mais c’est cela ou rien. Je m’abstiens par décence d’en évoquer la propagande éhontée.

Cette fois - Premier Jeudi d’Octobre - je rentre de ce lieu que j’aime tant avec un grand panneau de bois sculpté venu de Bourgogne, reconstitué au dix-neuvième siècle dans le style de Violet le Duc à partir d’éléments d’époque François Premier. C’est du moins ce que m’a dit le vendeur qui prenait son travail au sérieux.

De mon côté je note soigneusement les informations concernant chaque pièce sur mon petit carnet, trop heureuse d’avoir en vidant le bureau de mon père découvert dans son placard une petite cafetière en cuivre dont je n’aurais jamais su qu’elle avait appartenue à mon arrière grand-mère franc-comtoise Félicie Coré (1860-1930) s’il n’avait pas pris soin de l’indiquer à l’intérieur de ce modeste ustensile ménager …

A la station de taxi qui fait le coin avec la rue Réaumur et jouxte quasiment le terre-plein où sont installés les éventaires, cet avantage du lieu s’ajoutant aux autres déjà signalés et achevant de rendre fréquentable cette manifestation qui m’est agréable alors que je ne peux pratiquement plus parcourir d’autres vide-greniers trop aléatoires eu égard aux handicaps que je dois y surmonter, le chauffeur arabe de souche me propose étant donné son volume de mettre mon paquet dans le coffre.

La conversation s’engage du coup immédiatement sur la brocante en question au sujet de laquelle il me demande si on y fait – selon le terme consacré - de bonnes affaires. Je lui explique ce qu’il en est, à savoir qu’on y pratique Le Juste Prix. Je me garde de préciser que j’ai appris cette notion lors de mes études à l’Université.

Le remarquable Professeur Henri Denis nous l’avait enseignée l’année 1965/66, son cours d’Histoire de la Pensée Economique comprenant non seulement celle de Marx et de Feuerbach mais aussi bien et sur le même plan celle de Saint Thomas d’Aquin, qui m’avait parue – la pensée - aussi respectable montrant ainsi dès cette époque à quel point j’étais dénuée de préjugés.

Je dis au chauffeur qu’il faut rester dans sa classe sociale, ce que de mon côté j’ai toujours scrupuleusement pratiqué n’entrant jamais que dans les établissements dans lesquels je pouvais me payer les consommations que j’allais y faire ou les articles que j’allais y acquérir, le tout sans avoir recours à rien d’autre qu’au produit de mon travail.

Je lui précise tout de même que ce marché là, celui de la Bourse le Premier Jeudi du mois est spécialisé dans les objets bourgeois. Je n’entre pas dans les détails de la différence avec ceux des Puces de Saint Ouen destinés aux Américains, celles de Vanves aux Russes, celles de Montreuil populaires ayant fini par sombrer dans une misère décourageante et devenant un simple marché de seconde main destinés aux pauvres parmi les pauvres.

De son côté il me dit alors collectionner lui-même les disques en vinyle et chercher actuellement une grande sculpture en céramique pour décorer son balcon. Je lui explique que j’ai supprimé les plantes qui occupaient le mien parce qu’elles donnaient plus de travail que je ne pouvais avec l’âge en fournir et parce que je n’ai pas de femme de ménage. Il s’en inquiète d’autant plus que je lui précise que mon mari n’en veut pas ce qui nous amène aux conversations habituelles concernant la vie de famille, nos cinquante et un ans de mariage ainsi que la progéniture comme c’est souvent le cas dans les conversations de taxi.

On s’entend comme larrons en foire sur nos goûts pour les objets insolites. Je lui explique la philosophie du baroque comme une œuvre singulière revenant sur l’idée de l’origine à savoir celle de l’étymologie, dans ce cas celle des perles irrégulières…

Malheureusement la conversation se termine car nous sommes désormais arrivés à la maison Porte de Champerret. Je lui donne un pourboire pour le panneau en bois dans le coffre. Il me dit que c’est gratuit mais j’insiste quand même sur la base de ma philosophie de l’organisation économique à savoir Tout travail mérite salaire !

 

 

Vendredi 7 Octobre 2016

Je le prends à la station Champerret pour aller à la boutique Peterhof, Rue du Pas de la Mule près de la Place des Vosges pour aller chercher mes tasses fabriquées par La Manufacture Impériale de Saint-Pétersbourg (anciennement Lomonossov) afin de compléter mon service. Celui de ma théière au cheval rouge et doré, à elle seule une vraie splendeur, une pièce de musée.

Le chauffeur est d’une humeur de dogue et me fait l’effet de devoir être rangé dans la catégorie que je nomme comme celle qui ne parle pas aux femmes – catégorie d’installation récente mais hélas dont le contenu va croissant - au point que l’ambiance étant très lourde j’envisage un moment de descendre de sa voiture et de le planter là. Puis j’en prends mon parti en me mettant à lire le journal de la veille que je trouve à la place à laquelle on peut l’espérer, à savoir dans la poche malcommode pratiquée dans le dossier du siège avant.

L’atmosphère ne se dégèle vraiment qu’après que nous ayons réussi à surmonter des encombrements inouïs et que je lui ai montré de la compassion pour les difficultés professionnelles qu’il devait affronter. Il me dit qu’il a trop de monde, ce que je confirme puisque malheureusement je le pense aussi depuis quelques temps. Je ne suis pas très fière de cette pensée qui me hérissait encore il y a fort peu d’années. J’apaise ma conscience humaniste en remarquant que le montant totale de la population mondiale est une chose et la densité dans les métropoles une autre.

A partir de là je fais tout ce que je peux pour le remettre en selle et j’y parviens lui donnant à la fois des explications économiques, scientifiques voire philosophiques. Le tout bien dans ma veine sacrée, de celle des activités qu’on pourrait ranger - si on n’avait pas peur du ridicule - dans la catégorie de celle dite des médecins aux pieds nus. Cela pour exprimer l’idée de parcourir la ville tout en enseignant sans souci de promotion individuelle.

 

 

Au retour, dans le taxi pris à la volée Boulevard Beaumarchais, je tombe sur un pépé volubile dont l’obsession est la nocivité du rap et qui me fait l’apologie du jazz ainsi que de la musique classique. Je lui dis qu’en cette matière ce que je préfère, c’est celle du vingtième siècle avec Ravel, Fauré et Honegger dont je me retiens de lui expliquer le rôle essentiel que sa Cantate de Noël a joué dans ma vie. Il est d’accord avec moi.

Il critique ensuite la Maire de Paris disant qu’elle considère que la ville lui appartient et qu’elle a hérité de son grand père la propriété des berges de la Seine… Je me livre alors avec lui à mes activités habituelles ne faisant en fait que répéter ce que dit toute la ville unanime depuis des mois, à ne plus pouvoir du tout supporter la situation.

Puis tout à trac il me dit qu’ILS vont nous tuer et comme sans me démonter je lui réponds sur le fond en lui demandant comment, il me dit que c’est en nous faisant croire que ce qui se passe est normal. Il prend alors comme exemple le mariage de deux hommes ou le fait que les femmes se promènent à moitié nues dans les rues ainsi que la téléréalité ! Il ajoute qu’on perd ainsi tous nos savoirs et tout ce que nos ancêtres nous ont transmis.

Il me dit qu’autrefois il travaillait de nuit, que les gens sortaient des théâtres et des restaurants et qu’il apprenait toujours quelque chose mais que maintenant ce n’est plus possible. Je lui ai alors dit que ses collègues à lui m’ont déjà avoué qu’ils n’arrivaient plus à se faire payer. Il me répond que c’est vrai !

Du coup en ce qui concerne la corporation à laquelle j’ai affaire dans ce récit, les catégories m’apparaissent désormais les suivantes : Avec les chauffeurs Noirs – que le politiquement correct nomme Subsaharien même si on est à Paris Centre - on commente le monde et avec les Blancs, on le refait. J’ai d’ailleurs déjà clarifié cela il y a une ou deux saisons. Mais j’en découvre cette fois deux nouvelles qu’il me faut y ajouter : ceux qui meurent de peur la nuit et ceux qui préfèrent encore affronter les bouchons de la journée !

Arrivée à la maison il me dit à demi-mot à quel point durant ce long voyage, il m’a trouvée bien.

 

 

Vendredi 14 Octobre 2016

Comme c’est pour aller chez l’acupuncteur et que j’ai besoin de sécurité horaire, j’ai réservé d’avance un taxi affilié à une firme.

Malheureusement arrive une quasi-camionnette pour neuf personnes, entièrement noire y compris les vitres, le tout présentant l’allure d’un corbillard. Je vois avec beaucoup de contrariété que je ne vais pas réussir – étant donné mon état physique - à monter à bord. Heureusement le chauffeur m’annonce qu’il va m’aider et sort un escabeau de plusieurs marches qui me permet d’aboutir. Je crois d’ailleurs me souvenir avoir déjà pris ce taxi là avec ce chauffeur très introverti. Pour éviter les impairs, je reste sur la défensive en m’en tenant à mon logiciel habituel bien au point pour ce cas de figure.

Mais à la hauteur de la gare Saint Lazare, la parole se débloque et attaque de plein fouet la Classe Politique et la situation générale. En fait toute la ville tient le même discours. Sans doute dans le style de ce que devaient être les omni présentes et fameuses libelles dont nous ont parlées nos enseignants sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI…

J’effectue le même trajet tous les quinze jours, de chez moi au Boulevard de Strasbourg. C’est toujours la même procédure. Je réserve d’avance pour 14 H 05 pour avoir l’esprit libre sans m’en inquiéter et être sûre d’arriver avant 14 H 45. J’ai été assez mortifiée une fois d’être en retard ce qui m’apparait depuis toujours une offense à la liberté du temps d’autrui. Or depuis la fermeture des quais de la Seine le temps du trajet en a augmenté. En fait, on en est même au point qu’on ne peut pratiquement plus circuler du tout. Les voyages en automobile intra muros sont devenus un véritable calvaire.

 

 

Au retour après un trajet en autobus, un passage par la gare du Nord et la traversée de son annexe routière installée sur une espèce de terrasse consacrée à cette fonction, je peux en empruntant le 43 qui descend la rue de Maubeuge m’arrêter exactement devant la porte de l’une des deux pharmacies où j’ai mes habitudes. De plus je peux encore après cette première escale, faire en contrebas quelques achats alimentaires à la superette qui fait le coin face à l’ancien immeuble du Parti Communiste Place Kossuth.

Je peux enfin reprendre - lourdement chargée de médicaments et de nourriture - l’un des taxis qui descendent nombreux la rue de Maubeuge dont le trafic est intense. On n’a pas à les attendre, ils déboulent en continu après avoir déposé leurs clients à la Gare en haut. Je me poste au feu rouge et ils doivent du coup s’arrêter dans le carrefour.

Il faut donc que je monte rapidement ce qui n’est pas facile étant donné mon état car non seulement ils ne sont pas garés du tout mais de surcroît, je suis encombrée de mes divers paquets. Heureusement presque toujours le chauffeur à l’air content de me charger et m’aide en se retournant sur son siège pour attraper mes sacs que je lui abandonne alors en toute confiance.

J’ai depuis longtemps expérimenté à quel point la société est toujours venue à mon secours et cela depuis mon enfance. Encore faut-il faire savoir clairement qu’on demande de l’aide, que cette aide est légitime parce qu’on ne peut pas aboutir par soi-même et surtout qu’on se laisse faire de bonne grâce. Dans ce cas de figure mon logiciel est au point, je confie même éventuellement mon sac à main bien que Maman m’ait toujours dit de ne jamais le lâcher.

Une fois installée je ne reprends pas la lecture de l’article de journal commencé dans l’autobus et que j’ai encore dans la poche, je préfère attendre de voir comment les choses évoluent, car le chauffeur étant arabe – eu égard au contexte politique et social - on ne sait jamais désormais ce qui va se passer.

Il s’agit de savoir rapidement si on a affaire à un radical qui évite le contact et même la conversation avec les femmes pour ne pas dire qu’il les méprise ouvertement ou à un républicain avec qui on peut parler comme avec tout un chacun. La conduite à tenir n’est pas du tout la même dans les deux cas. La situation s’éclaircit rapidement car il me déverse d’un seul coup sa situation d’Algérien regrettant l’Algérie et les Pères Blancs qui dans son enfance tenaient l’Ecole tandis que de leur côté les moniales étaient infirmières et sages-femmes.

Du coup pour assainir la situation, je décide de mettre tout de suite les pieds dans le plat en évoquant le destin tragique des moines de Tibhirine en 1996. J’apprends alors de mon chauffeur qu’il est kabyle et originaire de Tizi-Ouzou. Qu’il s’était mis à pleurer alors qu’il tenait dans l’Hexagone une entreprise de déménagement en découvrant parmi ses clients un des pères blancs de son village, lequel connaissait tous les membres de sa famille à lui.

Il m’explique aussi qu’il retourne régulièrement dans son village en Kabylie pour entretenir la maison de la famille dans laquelle il n’y a pourtant plus personne. Il me raconte que sa mère devenue invalide avait dit à son père encore dans la force de l’âge de prendre une deuxième épouse, mais que celui-ci avait refusé.

Il s’extasie sur la beauté de l’Algérie. Je lui dis en avoir connaissance d’avoir lu Albert Camus. Je recherche le titre du recueil de ses nouvelles qui m’avait soulevée aux cieux mais je m’abstiens de le citer car je ne suis pas sûre de pouvoir déterminer s’il s’agit de Noces ou de L’Exil et le royaume qui se confondent dans ma mémoire qui a tendance comme l’a fait remarquer Daniel Cordier à regrouper pour faire de la place et cela au détriment de l’exactitude et de la finesse. Je me souviens surtout de la phrase contenant l’expression un certain accord de la terre et du pied et que son auteur était l’écrivain préféré de mon adolescence. Je n’ai pas non plus perdu la mémoire du fait que ma sœur m’offrit à l’un de mes anniversaires ses œuvres dans La Pléiade, du temps où nous étions encore toutes les deux ensemble chez nos parents.

Le chauffeur me dit qu’il faut absolument que je regarde sur Internet la série de photographies vues d’avion qu’il a mis en ligne. De mon côté je poursuis mon propos sans me démonter en affirmant tranquillement qu’Albert Camus est un écrivain algérien. Il en convient et me dit qu’il y a des écoles à son nom.

Je précise tout de même connaitre le Maroc et la Tunisie mais bien regretter de n’avoir pas vu l’Algérie. J’enchaine quand même sur mon père qui avant la Seconde Guerre Mondiale a été le lauréat du Concours du meilleur élève de la Ville de Paris dont le prix était un voyage en Algérie et qu’il y était même retourné l’année suivante pour accompagner un groupe et lui servir de guide.

Il me raconte la guerre civile dans son pays et comment les villageois ont tué les Intégristes avec les armes qu’on leur a données. Je demande si ce on, c’était le gouvernement et il le confirme.

On arrive à destination et il se dit très heureux de la conversation qu’il a eu avec moi.

 

 

Samedi 15 Octobre 2016

Partant pour Le Salon de la Revue qui a lieu à L’Espace des Blancs Manteaux 48 Rue Vieille du Temple, j’hésite - étant donnée la fatigue physique que de toute façon va me causer l’expédition - entre monter jusqu’à la station en haut de la rue, ce qui me demande déjà beaucoup d’efforts physiologiques ou en faire venir un immédiatement pour me prendre en bas à la sortie de l’immeuble.

Du coup c’est cela que je décide mais dans les deux cas il faut déjà que je grimpe les quelques marches qui permettent d’arriver au niveau du trottoir car l’entrée de l’immeuble est en contrebas. Arrive alors une Peugeot blanche avec un chauffeur à la mine patibulaire. Je me tiens coite en attendant la suite qui ne tarde pas! Il enclenche illico la cassette. C’est ainsi que j’appelle les discours répétitifs et formatés, n’étant pas moi-même - de mon propre aveu - à l’abri de cette pratique qui met du liant et maintient ainsi le lien social sans trop d’efforts d’imagination particulièrement dans ce genre de situation.

Là – ce qui j’appelle la cassette - consiste en une violente diatribe contre le chaos ambiant. Voilà déjà plusieurs saisons que j’y ai systématiquement droit dans tous les endroits de la ville. Le mot libelle que j’ai employé précédemment, en fait ne convient pas tant cette fois ce n’est pas du tout satirique et au contraire très violent.

 J’enchaine comme souvent sur la décapitation de Louis XVI en tant que cœur et symbole de la Révolution de 1789 sur le thème que ce qui a été fait peut de nouveau avoir lieu mais il n’apprécie pas m’expliquant à quel point c’est un progrès que les exécutions ne soient plus publiques. Je lui fais alors remarquer que la guillotine était déjà une tentative d’amélioration des méthodes d’exécution par rapport à ce qu’avait subi Charles d’Angleterre ayant enduré à la hache son sort funeste.

Il me demande à quelle date. Je suis sidérée de la question. J’arrondis à mille six cents faute de mieux. Il m’explique alors que cela ne peut pas être une référence car au fur et à mesure de l’évolution du temps, il y a normalement du progrès. Je lui rétorque que ce n’est pas toujours vrai en prenant comme exemple l’apparition de la bombe atomique. Du coup il botte en touche et se perd dans les confusions.

Nous arrivons à L’Espace des Blancs Manteaux et il me dit alors sa vive satisfaction d’avoir eu avec moi une discussion aussi intéressante.

 

 

Au retour, comme à chaque fois dans ce cas et connaissant bien la situation je me poste au carrefour de la rue des Francs Bourgeois dans laquelle le trafic est important et la circulation assez lente à cause du feu de signalisation. C’est ce qui me permet d’avoir tout le temps de monter dans le taxi sans déclencher un concert de klaxons.

Malheureusement cette fois, il ne peut pas se garer, la voiture est très haute comme c’est désormais la mode qu’explique peut être un contexte de plus en plus militaire. Il doit sortir son petit escabeau pliant, ce dont je le remercie vivement dès que la portière est refermée et que je suis installée.

Il me dit qu’en fait lorsqu’il m’a chargée il avait formé le projet d’aller embrasser sa fille qui vient de rentrer de voyage et comme nous passons devant le lieu où il avait l’intention de se rendre, il m’indique exactement la rue où elle habite, tout à fait limitrophe de L’Espace des Blancs Manteaux. Je lui dis qu’on va y aller quand même, mais il refuse.

A partir de là notre conversation - ou plus exactement son monologue - roule exclusivement sur Israël d’où revient la mignonne. Mon logiciel étant au point, je lui demande combien de temps a duré le voyage, en fait une dizaine de jours. J’enchaîne sur le thème que c’est déjà une séparation sérieuse.

Je me remémore in petto mon voyage en Russie l’année 2000 et comment après dix jours sans aucun contact avec Paris faute de réseau de communication possible, j’avais été contente d’entendre enfin la voix de mon père dans le téléphone alors que c’était déjà presque la fin du voyage. C’était dans un comptoir commercial spécialement aménagé pour les touristes. On pouvait même y tirer de l’argent liquide à un distributeur automatique.

J’attends le moment de lui raconter cette anecdote mais il est tellement obsédé et par sa famille et par Israël qu’il ne laisse aucun espace pour une autre parole. Du coup me situant sur son terrain comme je le fais chaque fois dans ces cas là, je tente de clarifier la structure de sa parentèle mais il n’y a pas moyen. On s’y perd dans les divorces et les concubinages, les demi-frères et les demi-sœurs.

De toute façon, il ne tarde pas à me raconter qu’il est né en Israël à Jérusalem, que ses parents étaient des Juifs Tunisiens mais qu’ils sont partis ensuite à Paris parce qu’ils étaient las d’avoir la pelle d’un côté et le fusil de l’autre. Qu’ils n’étaient pas venus en Israël pour cela puisqu’ils avaient quitté un pays qui n’était pas en guerre et que leur situation n’était pas la même que celle de ceux qui venaient d’Europe et qui avaient tout perdu. Je remets de l’ordre dans tout cela avec les dates, les contextes historiques, les différences d’intérêts entre Les Sépharades et Les Ashkénazes. J’explique qu’Israël a évolué, il est d’accord.

De mon côté j’enclenche ma propre cassette – à savoir mon discours habituel sur mon voyage de 1964 en voiture et caravane de Paris à Jérusalem en traversant le Proche Orient comme j’avais dix neuf ans. Il cherche à me faire dire ce qui m’a plu en Israël dont il semble qu’il s’imagine qu’il s’agissait pour moi d’un pèlerinage religieux.

Malheureusement après la traversée par la route aussi bien de la Turquie et de la Syrie que du Liban et de la Jordanie, le tout gorgé de souvenirs magnifiques du Bosphore, de Gorëme, de Baalbeck, de Damas et surtout de Palmyre je ne retrouve rien de remarquable du point de vue touristique que je puisse raconter concernant Israël et d’autant moins que c’était avant les frontières consécutives à la Guerre de 1967. Je raconte l’expérience du bain assise dans la Mer Morte et combien mon éducation scientifique m’avait préparée à apprécier ce phénomène.

Pour ne plus s’enfoncer dans l’aspect religieux du pays, j’attire plutôt son attention sur la bizarrerie administrative qui voulait qu’à l’époque, entré par la Jordanie limitrophe on était obligé de repartir par la mer pour une traversée de trois jours de bateau afin de rejoindre la France. Il n’a pas l’air du tout de maitriser la question des frontières et leur problématique, ce qui m’étonne quand même un peu… Mais qui doit être un problème de génération.

Il me semble qu’il ne maitrise pas davantage les itinéraires parisiens, ce qui me parait tout de même dommage puisqu’il m’a dit être chauffeur depuis trente ans. Je le mets à l’aise en le laissant libre de prendre celui qu’il veut comme c’est d’ailleurs toujours ma position afin de ne pas alourdir des situations déjà difficiles. Sauf à m’opposer à l’usage du Boulevard Périphérique particulièrement triste et pollué. Mais hélas on se perd encore davantage tandis qu’il morigène son GPS et annonce qu’il va me faire une remise, ce à quoi je m’oppose. Il parait de plus en plus déboussolé.

Heureusement on arrive et je rigole en lui donnant un pourboire important pour annuler l’effet de la réduction du tarif car je connais trop bien les difficultés actuelles de la profession. Du coup il se confond en remerciements en m’expliquant à quel point je suis gentille.

Une fois rentrée, je suis frappée par ces images positives que m’ont renvoyées les deux derniers tacots et pour tout dire presque bouleversée.

 

 

28 Octobre 2016

Commandé d’avance comme chaque fois que je vais dans l’Est de Paris, cela afin d’avoir l’esprit libre tant il m’est difficile de m’arracher à l’appartement après le déjeuner. Il n’y a pas d’autres façons de faire, en dépit de plusieurs de mes tentatives. Notamment il m’est arrivée une fois d’attendre en vain à la station en haut de la rue et qu’on me conteste de surcroit mon tour dans la queue.

J’ai du coup réglé le problème une fois pour toute comme j’aime bien le faire, et être ainsi assurée de ne plus jamais me retrouver dans la situation odieuse de devoir moi-même pour défendre ma place, manquer complètement d’humanité. La suppression du cas de conscience éventuel me coûte quand même à chaque fois une taxe de sept euros - ce qui est loin d’être négligeable - sauf à considérer que ma tranquillité d’esprit et la rigueur de mon chemin existentiel n’ont pas de prix.

Cette fois là le chauffeur est plutôt fermé mais j’ai l’habitude et dans ce cas là j’attends toujours qu’on roule un peu pour que l’ambiance se détende. Malheureusement il a branché la radio sur un poste qui ne diffuse apparemment que des histoires d’assassinats et ce qui ne contribue pas à améliorer l’ambiance, il ne desserre pas les dents.

Par bonheur il y a des magazines dans la poche du siège de devant, ce qui est loin d’être toujours le cas. Je me plonge donc dedans. Blanc et d’âge intermédiaire il n’a pourtant pas le profil ni le faciès, ni les manières de ceux de la catégorie que je désigne comme ceux qui ne parlent pas aux femmes.

Le voyage est d’autant plus pesant que les paroles qui sortent de l’autoradio sont elles mêmes en tant que telles, stressantes. Mais comme en raison de ma faiblesse physiologique, j’ai décidé de m’adapter du mieux que je peux à cette situation sociale inédite, je me tiens coite.

 

 

Au retour après la traversée de la gare du Nord dans laquelle je suis arrivée en prenant l’autobus en face de chez mon praticien favori, j’en explore les sous sols dont je ne connaissais pas les arcanes des nouvelles installations. Je remonte ensuite en surface jusqu’au Relay nouvelle manière dont le boutiquier avec qui j’avais l’habitude de faire un bout de conversation, m’avait avertie du déménagement imminent. Il s’agit maintenant d’un presque grand magasin avec un étage complet de livres que je me promets de visiter à mon prochain passage après avoir constaté avec satisfaction qu’un ascenseur – condition sine qua non - permet de l’atteindre…

Je prends ensuite le tacot juste devant la gare après avoir traversé le parvis comme le prévoit mon logiciel dans ce cas de figure. Le chauffeur de type subsaharien comme dit maintenant le politiquement correct qui cherche par tous les moyens à évacuer le terme Noir, est tout de suite désagréable dans le genre de ceux qui ne parlent pas aux femmes.

Profitant des bouchons de la circulation sous le métro aérien au carrefour Barbès, je tente un mot engageant mais hélas il me mouche tout net d’un geste destiné à m’indiquer qu’après avoir tourné sur le Boulevard devant chez Tati, cela va aller. Ce qui d’ailleurs est vrai !

Le voyage est glacial. J’éprouve une véritable bouffée d’hostilité car de fait avec l’aggravation constante de la situation, mes adaptations ne suffisent plus. C’est avec une sorte de déception et de désespoir que je vois mes pulsions les pires ne plus être contenues par ce qui étaient autrefois des digues et n’en sont plus qu’occasionnellement.

 

 

Le 3 Novembre 2016

Le premier jeudi de chaque mois se tient Place de la Bourse une brocante spécialisée dans les objets artistiques et/ou culturels dont les bourgeoises de mon genre sont la clientèle type. Le fait est que j’y ai souvent fait de belles trouvailles d’autant plus que j’ai des goûts artistiques très prononcés et n’hésite pas à y consacrer une parti du pouvoir d’achat que me donne ma pension de professeure émérite après quarante années de bons et loyaux services…

Je prends cette fois le tacot de tête de la station car je devais d’abord aller poster une lettre à la boîte devant la Maison de la Presse car je n’ai pas forcément autrement l’occasion de trouver facilement une autre possibilité pour accomplir ce geste qui me demeure indispensable d’abord en raison de la fracture numérique consécutive à mon âge, mais aussi à mon obstination à écrire des lettres d’encre et de papier.

Je ne peux pas non plus confier les plis à quelqu’un de mon entourage qui me propose régulièrement de se charger de cette mission mais a la fâcheuse tendance à tout oublier et perdre, ce qui aggrave encore la difficulté et d’autant plus qu’on ne sait ainsi jamais ce qu’il en a été du destin de la dite correspondance, redoublant d’une certaine façon – si j’ose dire – l’inefficacité des opérations.

Le chauffeur de la voiture de tête n’est pas là. Quant à la seconde, elle est monstrueuse dans le style corbillard et je n’ai aucune envie d’entrer dedans. Je prends donc le parti de m’asseoir sur le banc de l’abri qui - coup de chance – cette fois n’est pas occupé par un clochard ou souillé de vomi, me disant pour l’avoir souvent constaté que le dit chauffeur n’allait pas tarder à sortir du bistrot en voyant que j’attendais. C’est en effet ce qui se produit et comme il arrive en courant, je le plaisante sur le thème qu’il a dû avaler son café de travers

Le bistrot en question, celui qui fait le coin et devant lequel est la station a été refait à neuf et s’appelle désormais simplement Le Saint-Cyr alors qu’il était à l’entête de L’Espace Saint Cyr depuis qu’on avait emménagés dans la rue, et j’y avais mes habitudes avant de devoir y renoncer pour cause d’escalier… Cruel effet du principe de réalité que j’avais déjà eu l’occasion de lire dans un livre d’Hervé Bazin qui m’avait annoncé ce pénible effet des années écoulées sur le choix des lieux fréquentés… Je m’étais même dit que c’était à ce signe – le choix des bistrots sur ce critère – que je serais avertie que l’âge était venu…

Avec le chauffeur la conversation est d’emblée détendue s’engageant sur les thèmes habituels à savoir la météo qui était aussi de règle dans les ascenseurs avant les portables, l’automne, les embouteillages puis plus spécialement sur l’évolution du statut des femmes. La conversation sur ce thème commence dès la descente de la rue du Rocher comme il me dit qu’il croit savoir qu’autrefois il fallait l’accord du mari pour que les épouses puissent ouvrir un compte en banque. Je lui raconte que cela a été mon cas comme je devais toucher mon premier salaire en 1965 et qu’il fallait obligatoirement qu’il soit viré sur un compte. Je lui dis aussi à quel point j’en avais été humiliée parce que nous avions fait, mon mari et moi ensemble nos études, nous étant même rencontrés sur les bancs de l’Université !

Il met en cause le fait que l’enfant puisse porter désormais le nom du père comme celui de la mère. Du coup j’en profite pour dérouler mon argumentaire sur le sujet et la raison pour laquelle je suis opposée à cette pratique. Au motif qu’ayant déjà vécu neuf mois dans le ventre de la mère, l’enfant est déjà suffisamment dans une posture de fusion avec sa génitrice !

D’où la nécessité à la fois pratique et métaphysique d’avoir recours au NOM DU PERE pour accélérer l’impérative rupture de la dite fusion qui sans cette opération risque de mener à la confusion. Cette idée n’est non seulement pas nouvelle mais de surcroît loin de n’être que la mienne… Malheureusement elle a disparu de la circulation, car c’est peu dire qu’elle n’est pas à la mode !

Le chauffeur est de type malgache ou réunionnais en tous cas de cette catégorie ethnique là. Du coup il me demande des informations sur le Revenu Universel dont les médias parlent beaucoup ces temps-ci après les propositions du candidat socialiste Benoît Hamon aux Elections Présidentielles du printemps prochain.

En roulant jusqu’à la Place de la Bourse, je lui fais un cours complet d’Economie Politique comme cela m’arrive souvent dans les taxis, pour ma joie et celle des chauffeurs plutôt médusés. Je mets l’accent sur le caractère irréalisable de la mesure, pur élément de propagande, aussi bien d’ailleurs à Gauche qu’à Droite, même si c’est pour des raisons différentes et partiellement opposées.

Il me raconte également qu’il a vu à la Télévision un documentaire sur le Kilimandjaro dont les neiges ont maintenant complètement disparues. Du coup on évoque ensemble la chanson à succès - véritable tube il y a quelques années - en me disant qu’il pense qu’Alain Barrière en est l’auteur. Je mon côté je n’ai pas d’avis et c’est peu dire mais nous sommes tous les deux très émus de cette rencontre de nos goûts et expériences vécues.

Je pense un moment lui signaler que Les neiges du Kilimandjaro sont aussi le titre d’un recueil de nouvelles d’Ernest Hemingway, avant d’y renoncer parce que cela me semble trop compliqué et risque de tomber à plat.

Comme nous arrivons Place de la Bourse, il me demande la différence de signification entre les termes Brocante, Antiquités et Vide-grenier etc… Je m’en explique de bonne grâce car j’adore instruire et particulièrement sur les nuances du langage qui me rappelle nos jeux avec mon père à ce sujet… Je précise donc qu’on parle d’Antiquités pour les objets qui ont une certaine ancienneté et fais remarquer que dans ce cas, j’en suis une. Il confirme que lui aussi !

 

 

Au retour le chauffeur est un asiatique qui répond toujours oui à toutes mes tentatives d’engager une conversation réelle. On s’aiguille plutôt vers le cours de Droit comme j’explique que la Ville de Pris ferme les jardins en cas de neige pour qu’on ne lui fasse pas de procès en cas de jambes cassées.

 

 

Le 12 Novembre 2016

Je dois aller au Salon de l’Autre Livre, anciennement nommé celui des Editeurs Indépendants, au marché des Blancs Manteaux où ce genre de manifestation a habituellement lieu. En raison des mes maladies chroniques j’ai ce jour là vraiment mal partout et le dit lieu étant assez inconfortable, j’hésite même à mettre en œuvre mon projet.

Il me faudrait déjà utiliser une partie de mes forces physiques et énergétiques pour aller jusqu’à la station qui n’est pourtant pas très loin, juste en haut de la rue. Je décide donc d’appeler un tacot mais cela n’en finit pas, ni au téléphone ni une fois fait à l’attendre sur le trottoir et comme je n’ai pas de téléphone portable, cela complique encore pour moi ce genre de situation !

La voiture arrive enfin et comme je dis en montant selon mon habitude Bonjour Monsieur, la chauffeure une femme noire, corrige. Elle est fort peu aimable, stressée et au bord de tout envoyer dinguer. Grâce à mon expérience croissante je fais ce qu’il faut pour que ça aille quand même le plus agréablement possible. Ne serait-ce que dans mon propre intérêt.

Elle me dit alors qu’elle veut abandonner cet emploi-là. Je lui demande pourquoi et elle m’explique que les clients sont vraiment trop désagréables. Elle me donne l’exemple d’une teigne comme il y en a tant. Inutile de lui fournir mes réponses habituelles notamment cette phrase du psaume Si tu retiens les fautes, qui donc en réchappera ? Ce serait totalement inapproprié.

Plus pragmatique et plus pratique je lui demande si elle a un autre job en vue. Elle me précise qu’auparavant elle était dans les services à la personne et qu’elle préférait parce qu’au moins les personnes qu’elle aidait lui en étaient reconnaissantes. Je m’abstiens de faire remarquer qu’il y autant de grincheuses parmi les personnes âgées que dans la clientèle des taxis.

Le reste du voyage est plus détendu et la conversation roule sur le fait que les hommes ne prennent pas soin des femmes alors qu’elles mêmes doivent s’occuper d’eux comme si c’était des enfants et particulièrement lorsqu’ils sont malades. Pour la suite je me livre à mes commentaires habituels concernant la beauté de la ville, les embouteillages et la bêtise de la fermeture des quais.

Je lui raconte mon émotion lorsque j’y roulais au petit matin pour me rendre à l’hôpital Saint Antoine subir mon traitement de chimiothérapie anticancéreuse, et combien rouler au ras de l’eau comme il faisait encore nuit passant devant la Conciergerie illuminée – spectacle d’une beauté sublime - me donnait le courage d’affronter la dévastation qui m’attendait.

Elle ne comprend pas ce que j’explique et il faut que j’ajoute alors qu’il s’agissait d’un traitement extrêmement douloureux mais il me semble que cela ne fait pas sens pour elle. De même lorsque j’exprime l’amour fou que j’ai pour cette ville dans laquelle je suis née et j’ai passé presque la totalité de ma vie. Puis je coupe court craignant l’échec émotionnel complet. Je suis soulagée d’être arrivée dans Le Marais, 48 Rue Vieille du Temple.

 

 

Au retour je prends le taxi à l’endroit habituel où je sais qu’on en trouve toujours et tombe sur un type uniquement préoccupé des questions de circulation. Je ne sais comment j’en viens à lui dire que je ne conduis plus du tout alors que j’adorais cela et que c’est parce que je n’en ai plus eu l’occasion que j’en ai perdu l’habitude.

Il tente alors de me convaincre de m’y remettre en me dressant quasiment un programme par jour et par endroit où je devrais - selon son projet - m’exercer. Je lui explique que je n’ai plus besoin de conduire et que du coup cela ne se justifie pas d’entreprendre de pareils efforts. Je constate que comme presque tous les types, il est incapable d’admettre que j’ai un point de vue différent du sien. Sans doute même de se le représenter, c’en est étonnant ! J’abandonne le terrain.

Nous roulons Rue de Rivoli. Il occupe tout le champ de la conversation en cherchant le magasin C and A dont il me dit qu’on lui a parlé car il doit s’acheter un blue-jean. Nous guettons scrupuleusement les boutiques tout au long de l’artère. Nous finissons par découvrir l’enseigne et je lui confis en avoir été moi-même cliente avec bonheur.

Je lui vante les articles vendus par cette firme. Ils sont solides, faciles à entretenir et plutôt jolis. Il me fait remarquer qu’ils sont chers. Ce à quoi je rétorque que les vêtements importés d’Asie ne supportent même pas le premier lavage et que du coup ils coûtent davantage qu’un article solide et durable. Néanmoins je ne parle pas du rayon des grandes tailles pourtant bien adapté à mon gabarit…

A partir de la Place de la Concorde, il se plaint de sa fatigue au travail se réjouissant d’avoir enfin devant lui quatre jours de repos consécutifs, alors qu’il est sur la brèche en continu depuis des mois à cause de ses problèmes financiers. La conversation roule sur ses difficultés jusqu’à la fin du voyage.

Il me dit être tunisien et divorcé. J’évoque les enfants. Les siens ont treize et quatorze ans et je conseille la réconciliation comme à chaque fois qu’on me parle des conflits familiaux. Je développe habituellement le thème du contentieux qui n’est peut-être pas si grave… Avec le recul c’est moins ceci, moins cela, on peut voir les choses autrement etc

Mais il me parle de la Tunisie bien que n’ayant pas un faciès particulièrement arabe. J’évoque mes beaux souvenirs de Sidi Bou Saïd qu’il ne connait pas et Tunis à peine, précise – t- il. Il craint de s’y perdre lorsqu’il y va et n’en connait vraiment que la gare. Il se dit de Sfax dont de mon côté, j’ignore tout.

J’évoque Kairouan et mon admiration pour sa mosquée. Il m’explique qu’il allait y acheter des gâteaux pour le Ramadan. Je crois comprendre à sa description qu’il me parle des Cornes de gazelle mais ne prononce pas cette appellation de crainte de me tromper. Il commence à m’expliquer le Ramadan mais je luis dis que je suis au courant car instruite. J’évoque aussi Nabeul mais me retiens d’évoquer le beau kilim rouge et orange que j’en ai rapporté et qui n’a pas pu trouver une place adéquate dans l’appartement, en raison justement de ses coloris pourtant très réussis.

Comme je lui demande s’il est né en Tunisie et qu’il l’affirme je comprends d’à quel point il est de ce qui est recouvert par l’expression de la Campagne. Comme je pousse comme d’habitude au rapprochement avec sa femme il m’explique c’est lui qui n’en veut plus.

M’enquérant de la cause de ce rejet il précise qu’il l’a fait venir du bled, l’a installée dans un HLM qu’il avait demandé auparavant, lui a fait avoir des papiers, lui a fourni l’équipement de la maison qu’il fallait, qu’elle ne travaillait pas et qu’il ne l’empêchait pas de sortir mais que le soir elle n’était pas là… Je m’enquiers de l’heure qu’il recouvre sous le vocable de soir…. Pour apprendre qu’il s’agit de vingt heures. J’admets que si elle ne travaillait pas et qu’elle avait la liberté de sortir dans la journée, il pouvait quand même être mécontent qu’elle ne soit pas là !

Il ajoute qu’elle grattait financièrement. Je crois comprendre et lui demande si c’était qu’elle se constituait une réserve financière pour elle seule dans son dos comme le font beaucoup de femmes dans celui des types lorsqu’elles n’ont pas de revenus autonomes… Mais non ce n’était pas cela !

Elle grattait au sens de chercher à obtenir des subsides injustifiés de la part des Pouvoirs Publics. Il se plaint qu’elle déclarait être seule … Je comprends qu’il s’agissait d’obtenir l’Allocation de Parent Isolé mais ne dis rien. Il apparait que cet homme émouvant et rural a été blessé dans son honneur et dans son honnêteté.

Il raconte qu’il a été le dire à son beau-père. Je lui demande quel âge avait la femme à ce moment-là. Elle 27 ans et lui 35. Il ajoute que le père de sa femme était d’accord que le comportement de sa fille était inacceptable et qu’il l’a bannie de chez lui. Il ne paie pas de pension alimentaire et elle n’a pas demandé de prestation dont il ne se rappelle pas le nom qu’alors je prononce. Globalement je crois comprendre qu’il a eu affaire à une fille qui a voulu s’émanciper selon le modèle occidental qu’il était incapable de concevoir pour des raisons de société traditionnelle.

Du coup je lui demande pourquoi il l’a fait venir du bled. Il dit qu’il a été roulé et qu’elle l’a eu au baratin en lui faisant croire des choses qui n’étaient pas. Sans doute de son côté la tunisienne du bled n’a elle eu que ce moyen là pour améliorer sa condition. Ce qui après tout, n’était aussi pas forcément la règle mais avait aussi lieu dans ma génération – celle de l’errance dans le désert - avant celle des sabras du féminisme, celle de ma fille.

 

 

18 Novembre 2016

Pour aller chez l’acupuncteur je réserve le tacot habituel mais cette fois à quatorze heures et non plus quatorze heures cinq car les embouteillages sont devenus désormais inextricables à cause de la fermeture à la circulation automobile des voies sur berges. Malheureusement le bateau devant le garage étant indûment occupé par une voiture sans gêne, le tacot a été obligé d’aller se garer au bout de la rue, ce qui m’a singulièrement compliqué la vie étant données mes difficultés de marche.

Le chauffeur asiatique très calme et silencieux se dégèle un peu au fur et à mesure du trajet notamment comme je déroule les politesses habituelles sur la beauté du monde, de l’automne et le chaos ambiant faute de respect de la loi…

 

 

Au retour, je suis prise au milieu du carrefour à la sortie de chez le toubib, ce qui est le meilleur des cas possibles. Je croyais le tacot vide mais il en sort un subsaharien. Le chauffeur outré me fait remarquer que je suis la seule blanche dans tout ce quartier. Il m’explique ensuite qu’il faudrait un Adolph ou un Benito !... Pour coller au terrain tout en m’en distançant, je réponds froidement ou un croisement des deux…

Ce chauffeur blanc est un fasciste convaincu qui commence par détracter le passager noir qui était auparavant dans son véhicule parce qu’il a un passeport suisse au motif qu’il y est né et qui vient dans le quartier des coiffeurs spécialisés là où il m’a chargée pour se faire traiter ses cheveux blancs!

Il y a entre lui et moi une conversation personnelle comme c’est souvent le cas dans les tacots mais le charme habituel ne peut pas cette fois opérer car ce conducteur là s’est mis en tête que je n’allais pas bien et veut pour mon bien – selon la formule qu’il emploie – m’aider à guérir en changeant ma nutrition !

Il est assez invasif dans le domaine en question. Quand on me connait, on imagine son succès. Je tiens bon et refuse d’entrer dans son jeu. Il se prend pour un druide et me confie avoir abandonné ses études de Droit en deuxième année. Il a été du coup mis à la porte par ses parents qui n’ont pas accepté sa conduite, de même que pour sa sœur qui elle avait une liaison avec un homme marié.

Son racisme, sa volonté de me dominer, son absence totale d’empathie ont fait en fin de compte de ce voyage une épreuve désagréable alors que par ailleurs ses analyses de la situation du pays aurait pu produire autre chose, mais non !

Outre le fait de nommer le quartier du toubib où il m’avait chargée Tombouctou, son racisme s’exprimait de façon insupportable comme il ne manquait de me dire chaque fois qu’il voyait un taxi Uber de ses concurrents : Un Uber rien que des Arabes, des escrocs, ils paient rien, ils fraudent etc… mélangeant ainsi les questions ethniques, les classes sociales et les problèmes politiques.

 

 

30 Novembre 2016

Pour aller au dispensaire de la MGEN Rue Vaugirard je vais prendre le taxi à la station, d’une part parce que je veux prendre de l’argent liquide à la BNP juste à côté car sur l’ensemble du chemin à parcourir dans la journée, je peux là l’assumer. Par ailleurs j’ai expérimenté qu’il n’est pas plus facile d’attendre debout sur le trottoir devant la porte, un temps incertain. Enfin le prendre à la station me permet d’y attendre sur le banc, une voiture qui me convienne alors que si j’attends en bas, le modèle m’en est imposé. Or on a de plus en plus affaire à des camionnettes parfois infâmes qui ne justifient plus le supplément de prix de la commande qui est loin d’être négligeable.

Ce chauffeur là au fort accent de l’Europe de l’Est a l’air agréablement surpris comme il me demande si j’ai un trajet à lui indiquer que je lui réponde selon mon habituelle formule de politesse qu’il peut faire comme il veut puisque c’est lui qui tient le volant. Sa réaction me donne à penser que mon attitude n’est pas si fréquente que je le pensais néanmoins je ne vais pas m’engager dans une explication de fond sur mon art de vivre en en limitant les inconvénients.

Pour le reste il n’y a pas non plus de conversation que je ne recherche pas en dehors de mon habituel mot coutumier sur les difficultés de la circulation qui ne cessent d’empirer. Je lui dis donc pour le mettre à l’aise que je n’attends pas de miracle !

Lui ayant indiqué que ma destination de la Rue de Vaugirard est difficile à atteindre à cause du sens unique de la voie en question, je suis admirative de constater qu’il fait exactement ce qu’il faut faire et aboutit au plus court. Il se gare juste devant l’entrée du Centre Médical de la Mutuelle et m’aide à descendre. Je lui dis mon contentement, ce dont il a l’air heureux. De toutes façons je donne toujours un pourboire important aux tacots car assez au fait de leurs difficultés, pratiquant ainsi une sorte de distribution.

 

 

Au retour je tente d’aller déjeuner au restaurant situé dans l’immeuble d’à côté. J’en suis refoulée au motif que c’est complet et ne suis pas en état d’aller plus loin car j’ai déjà beaucoup attendu debout. Je me plante donc à la sortie du lieu où je n’ai pu trouver place mais sur le trottoir d’en face à cause du sens de la circulation.

Ayant vu de loin la lumière verte d’un taxi vide, j’arrête au vol une camionnette sinistre avec une porte coulissante comme je les déteste et un chauffeur peu avenant. L’angoisse qu’il génère ne m’empêche pas d’engager la conversation, tout au contraire car c’est un moyen de la surmonter et de la dissiper.

Le type me parle du bonnet qu’il a sur la tête et qu’il n’a pas l’habitude de porter, mais là me dit-il il fait froid, ce qui me donne à penser qu’il n’est pas habitué à nos climats. Je m’efforce de plaisanter sur le thème que son couvre-chef n’a pas les oreillettes qu’on trouve habituellement sur les chapkas, lui faisant remarquer à quel point, celles-ci elles sont efficaces. Il me rétorque que c’est déjà bien qu’il s’habitue au bonnet, réponse dans laquelle je trouve confirmation de mon intuition.

C’est assurément un causeur car notre conversation ne cesse pas jusqu’à mon arrivée chez moi. Malheureusement elle n’est pas intéressante. Ce ne sont que des clichés et des lieux communs un peu en dessous du Café du Commerce. Je suis déçue ! ...

 

 

2 Décembre 2016

Commandé comme d’habitude pour aller chez l’acupuncteur, j’ai été retardée par l’opportunité d’une de ces conversations de voisinage que je ne refuse jamais, car j’aime bien mes voisins et tiens à entretenir les liens avec eux, même ténus. La conversation a cette fois roulée sur le caractère interlope d’une des boutiques de la rue. Laquelle agite notre Landerneau. Les uns ont prévenu la Police, les autres la Mairie. Le tout avec un égal insuccès.

Comme après m’être péniblement hissée en montant les quelques marches j’émerge à la hauteur du trottoir, le chauffeur garé en face de l’immeuble me hèle et manifeste un peu d’impatience. Lui aussi porte un bonnet de laine et il est plutôt extraverti.

Je suis à peine installée sur la banquette et ai déjà dit deux ou trois choses qu’il m’entreprend illico sur le fond, dit qu’il partage ma vision de la vie ainsi que tout le bien qu’il pense de moi. Il ouvre le toit pour que la lumière illumine mon sourire qui le ravit. C’est du moins ce qu’il affirme. Je pourrais croire qu’il a lancé une opération de drague mais je pense qu’il a en fait besoin d’approbation et qu’il s’arrange de cette façon-là pour en obtenir.

Il me parle alors de l’attentat du Bataclan où l’ayant appris au moment même il est allé ramasser les blessés qu’il a mené à l’hôpital. Il en avait trois sur sa banquette arrière qui me dit-il pissaient le sang. Il a également empêché des Roms de dévaliser des Chinois et s’est disputé avec sa femme sur ce sujet, laquelle trouvait que c’était déplacé voire même que cela lui faisait honte.

Il n’a pas non plus apprécié son service militaire au moment des Islamistes mais je n’ai pas compris s’il était français ou algérien car ce n’était pas très clair. Il a deux enfants en très bas âge et me dit à quel point il a apprécié le voyage avec moi qu’il a trouvé très bien. J’ai eu l’impression qu’il avait compris ma vision du monde sur le thème d’une résistance politique que je définis moi-même comme une variante de la fameuse injonction biblique Tu choisiras la vie (Deutéronome 30,19).

 

 

Au retour c’est un chauffeur noir auquel je crois avoir déjà eu recours. Au-delà des politesses d’usage il parait peu désireux de faire la conversation et se contente de grognements pour me montrer qu’il m’écoute mais jamais au-delà. C’est dommage ! Du coup nous traversons Paris en écoutant à la radio parler d’un célèbre sculpteur sénégalais qui vient juste de mourir. L’émission est tout à fait intéressante mais le chauffeur n’a pas envie d’en parler et mes tentatives d’amorcer un échange plus fourni tombent complètement à plat.

J’écoute avec bonheur ce que j’entends mais suis tout de même un peu frustrée de l’attitude de mon compagnon de voyage appointé. Il est vraiment trop réservé à mon goût mais peut être craint il d’être rabattu sur les caractéristiques ethniques car j’ai récemment commis cette erreur avec un haïtien qui voulait résolument être considéré comme hexagonal, ce à quoi en fait je ne trouve rien à redire dans ma logique républicaine.

 

 

Vendredi 16 Décembre 2016

Comme d’habitude pour aller chez le toubib le tacot est réservé pour 14h en raison des embouteillages croissants. Le chauffeur a les traits asiatiques avec un look parfaitement occidental. Il n’y a pratiquement aucun échange en dehors du fait que je lui explique qu’il doit m’arrêter exactement devant la porte car je ne peux pas marcher. Du coup il me répond que c’est pour cela qu’il est passé par les Boulevards. Je lui fais compliment de sa compétence et ris pour détendre l’atmosphère mais nous en restons là.

 

 

Le voyage de retour est bizarre. Je suis ramassée dans le carrefour et heureusement car j’ai vraiment très mal aux jambes enflées comme des poteaux. Je ne vois pas tout de suite que j’ai affaire à une femme. Je suis donc ensuite obligée de reprendre un Bonjour Madame qui succède à mon premier bonjour habituel. Ce Bonjour Madame est destiné à lui montrer que j’ai bien pris acte de la singularité de la situation car dans cette profession, les femmes y sont très rares.

Désirée de part et d’autre, la conversation s’engage tout de suite et suit son cours habituel selon l’ordre coutumier. La pollution. Les embouteillages. La fermeture des quais. L’incurie de la classe politique. La fracture sociale. Etc… Nous sommes bien d’accord sur les différents sujets et je déroule mes explications pédagogiques qui produisent normalement un effet miracle sur la personne qui les écoute… C’est qu’elles lui font comprendre d’un seul coup le lien entre les différents éléments qu’elle a déjà analysés par elle-même mais dont elle n’a pas encore compris la cohérence et qui du coup deviennent un puzzle dont je fais apparaitre le dessin.

Mais là c’est différent. Elle me raconte qu’elle a traité de Sale Noir un automobiliste qui stationnait dans le couloir du bus et avait apparemment méprisé les remontrances qu’elle lui avait faites auparavant lui disant qu’il gênait la circulation et l’empêchait, elle de faire son propre travail. Elle m’explique ensuite qu’il n’aurait pas osé se comporter ainsi dans le seizième ou septième arrondissement et qu’il ne se l’est permis que parce qu’il se sentait sur son territoire!

J’approuve qu’elle fasse appel à la notion de territoire qui me parait de plus en plus juste dans l’appréhension des problèmes actuels mais je lui dit qu’elle a quand même eu de la chance qu’il n’appelle pas des comparses à la rescousse face à une injure manifestement raciste, ce qui du coup aurait pu dégénérer. Elle ne répond pas.

Nous nous lamentons de concert sur l’état social. Conformément à mes habitudes je tente néanmoins de restaurer le courage et l’espoir. Je renonce quand même à citer le fameux Il n’y a aucune raison d’espérer, alors on espérera sans raison du Cardinal Lustiger - même en cachant le nom de l’auteur - car elle ne me parait pas dans l’état d’esprit capable d’apprécier cette finesse métaphysique.

Nous sommes à la hauteur du métro Villiers comme je lui affirme qu’il est impossible qu’il n’y ait pas de redressement. Elle me rejoint d’un Oui auquel elle ajoute Mais à quel prix ! Dans ma perspective anthropologique, je tente d’en savoir davantage en lui demandant comment.

Elle se lance alors dans des explications très confuses. Elle parle de guerre, de chaos et de faibles qui seront éliminés. Cette clarification qui n’en est pas une me parait plus que bizarre. Elle pense en fait que ceux qui ont généré la situation sociale telle qu’elle est seront éliminés parce qu’alors la population en les découvrant se liguera pour réussir à se débarrasser d’eux !

Elle continue à parler de l’élimination des faibles et des fous qu’elle accuse par ailleurs d’être en situation de diriger les autres. Peut-être veut-elle alors mettre en cause leur pouvoir de nuisance envers la société sans l’exprimer pour autant dans les structures de représentation constitutionnelles telles que nous les vivons nous, à savoir en termes politiques.

On arrive au pied de mon immeuble, elle s’arrête et demande comme je m’apprête à descendre Si ça va aller ? Assommée sans doute par la conversation – si on peut dire – précédente j’ai l’effet dénommé familièrement coup de calcaire et lui réponds Pourquoi vous trouvez que j’ai un grain ?

Après un moment de stupeur de sa part et de silence durant lequel je parviens péniblement à m’extirper de la voiture elle se retourne et me regardant sur la banquette en rigolant, elle m’explique qu’il s’agit du rétroviseur ou de je ne sais quel problème technique auquel là non plus je ne comprends rien.

Je lui découvre alors un faciès tahitien ou mélanésien qui expliquerait probablement l’incompréhension culturelle qui a créé le malaise pendant tout ce long et pénible voyage.

 

 

Vendredi 6 Janvier 2017

Commandé d’avance, le tacot ne peut pas comme c’est le meilleur des cas stationner sur le bateau du garage qui lui-même est occupé par une berline sans chauffeur ni clignotant. Le mien est garé plus loin dans la rue. Il a l’air soulagé de me voir sortir de l’immeuble et lui faire un signe.

Tout le voyage a lieu dans la plainte habituelle et consensuelle de la situation sociale. Mais comme à chaque fois que je veux aller plus loin dans la réalité personnelle de l’angoisse qui est le fond de l’air social, il apparait qu’il n’y a pas moyen et du coup cela fait apparaitre le reste comme conventionnel.

 

 

Au retour un chauffeur qui est peut-être russe grogne à chaque fois pour approuver mes plaisanteries caustiques sur l’état de l’agglomération. Il y a un lumineux soleil d’hiver sur la plus belle ville du monde. La plus belle à cause de son harmonie unique. Celle dont on entend l’écho dans les chansons de Léo Ferré …

 

 

Vendredi 20 Janvier 2017

Commandé comme d’habitude pour 14 heures, je prends le chauffeur pour un Mongole de Mongolie tant il a le faciès à la Yul Brynner, cet acteur étrange que j’aimais tant dans mon enfance, aussi bien dans le rôle du Pharaon des Dix Commandements que dans d’autres films moins grand spectacle comme Le Voyage. Cette idée m’a sans doute été suggérée par la présence sur le tableau de bord d’un moulin à prière en laiton qui tourne, rutilant.

L’ambiance étant plutôt lourde, je me tiens à carreau et d’autant plus que je dois tout en roulant régler les factures prises en sortant dans la boite à lettres afin de pouvoir les expédier confortablement car allant peu en ville je n’ai guère l’occasion de croiser les fameuses boites jaunes…

Or après la séance chez l’acupuncteur, au prix d’un petit détour qui m’est déjà assez pénible car je ne tiens pas debout longtemps et marche difficilement, je peux en atteindre une et même éventuellement dans la foulée, tiré de l’argent au distributeur de billets encastré dans la façade derrière.

Dans le rétroviseur le chauffeur me jette des coups d’œil réguliers qui ne correspondent à rien de ce que je sais décoder. Comme mon angoisse augmente, je me jette à l’eau en lui demandant si c’est un moulin à prière qu’il a là. Du coup il s’illumine et me le confirme. La conversation non seulement ne cesse pas jusqu’à la fin mais va en s’intensifiant tout au long du trajet qui avec les embouteillages dure désormais jusqu’à trois quarts d’heure.

Tout y passe. Lui il est vietnamien et c’est sa femme qui vient du Tibet mais il l’a rencontrée en France. Je dis le connaître à cause des documentaires que j’ai eu l’occasion de voir à la Télévision. Je lui parle aussi des beaux tissus que j’ai d’achetés à la boutique de la rue Saint Jacques dénommée justement la Route du Tibet et que j’utilise chez moi pour protéger les lits et les fauteuils des aléas de la vie quotidienne, divers et nombreux.

Je développe que certes je n’ai pas visité la fameuse région dont nous parlons mais au moins l’Ouzbékistan. Je lui raconte même l’histoire de ma bouilloire artisanale achetée dans les souks de l’une de ses villes Boukhara, Samarcande ou Tachkent, je ne sais plus laquelle des trois. Comme le mot bouilloire semble lui poser problème je reprends l’idée avec le terme cafetière expliquant que l’artisan l’avait façonnée en assemblant des éléments de récupération disparates et qu’elle était actuellement sur l’étagère de ma cuisine.

Il me dit alors qu’elle vaut de l’or. Je reprends que ce n’est pas la question mais que mon attachement envers elle est affectif. Il se lance alors dans une explication sur les artisans qui font de la série, alors que là j’ai vraiment eu affaire à une pièce unique. Nous avons alors ensemble exprimé notre admiration pour la chose. J’ai trouvé que tout ce que le chauffeur disait était très intelligent et très juste.

J’explique que moi-même j’ai rencontré mon époux à l’Université et que nous avons maintenant cinquante deux ans de mariage. Du coup on parle de l’évolution des mœurs sur laquelle nous sommes d’accord et d’à quel point le monde a changé. Il précise que la transformation a encore été plus grande au Viet Nam. Il dénonce l’adoption des enfants par des couples mariés homosexuels au motif qu’ils entraînent un troisième individu dans leur affaire sans pour autant lui demander son avis. Ce que d’ailleurs je confirme.

Nous sommes donc à l’unisson comme cela m’arrive souvent lors de mes voyages en tacots. Nous médisons de la classe politique qui laisse tout aller à vau-l’eau et c’est une litote.

Il dénonce l’insécurité et avoue même de ne pas avoir de téléphone portable pour ne pas se le faire voler. Puis tout à trac il me dit voter pour Le Pen ou pour Nicolas Dupont-Aignan parce que lui, il dit la vérité. Il me demande le nom de son parti. Je réponds Debout la France et confirme qu’il est bien un des rares politiciens à ne pas mentir. J’ajoute qu’on pourra ainsi penser chacun l’un à l’autre lorsqu’on votera aux Elections Présidentielles dans quelques semaines. Du coup on rigole franchement tout à fait heureux.

Nous sommes désormais dans le Boulevard de Strasbourg et je lui dis que demander le nom du parti de l’un des candidats aux élections, c’est une vraie question de parigot mais comme je ne suis pas sûre qu’il connaisse ce terme qu’on entend moins qu’autrefois, je reprends une question de vrai Français ! Pour plus de sécurité je répète Que lui le chauffeur est un vrai Français !

Pour finir il me dit qu’il s’inquiète surtout pour ses enfants qui ont neuf et onze ans parce que lui il sait se débrouiller dans la vie mais que ce n’est pas leur cas à eux à cause de l’Ecole dans laquelle Lionel Jospin a introduit les Parents, ce qu’il trouve nocif !

Je n’en reviens pas, car c’est exactement mon analyse ! La loi sur l’Ecole de 1989 mettant prétendument l’élève au cœur du système et judiciarisant les relations entre les usagers et l’Institution en question n’a pas facilité son redressement !

 

 

Au retour, j’attends dans le carrefour angoissée parce qu’une automobile s’y est également installée et que je n’ai pas osé - parce que ce n’était pas légitime - lui demander de se déplacer. Heureusement je n’ai pas eu trop longtemps à attendre pour qu’un tacot s’arrête cette fois franchement au milieu de la circulation, faute de pouvoir se ranger comme d’habitude au moins sur le bord. Je monte aussi vite que je peux mais ce n’est pas facile…

Le chauffeur est très jeune, maladroit et dépressif. Je tente de débloquer la conversation sur le thème des embouteillages comme on passe la rue La Fayette. Il me répond en bafouillant quelque chose d’incompréhensible. Je suis obligée de le relancer en lui demandant un complément d’explication.

De fil en aiguille on en arrive au chaos ambiant et du coup, sa parole s’éclaircit. Je lui dis être contrariée que les Jeunes ne sachent pas que la situation sociale n’a pas toujours été celle-là. Il me dit oui, qu’il sait bien que Giscard d’Estaing, lui a démissionné. Je dis que non, c’est De Gaulle. Je lui raconte comment cela s’est passé sur le thème de A l’époque je votais déjà car je suis née pendant la Guerre.

J’adore dire que je suis née pendant la Guerre, cela redonne de la profondeur au temps et à l’Histoire en exorcisant du même coup mes fantômes qui persistent à errer. Néanmoins je ne vais pas jusqu’à préciser comme - je le fais quelquefois - que c’était pendant La Bataille de Berlin.

Je lui explique le Gaullisme, le Général payant de sa poche, les frais des goûters de ses petits enfants lorsqu’ils venaient à l’Elysée - même si c’est une image d’Epinal - les Services Publics et les grandes entreprises performantes. Naturellement dans la foulée je raconte Mai 68 et place ma formule préférée que je ne manque pas de recaser chaque fois que j’en ai l’occasion pendant quinze ans les patrons nous ont parlé poliment… Les neuf millions de grévistes, l’augmentation des salaires de 10%, l’absence de chômage et tout le déroulé du bouleversement qui s’en est suivi.

Bref je restaure l’espérance sur le thème de la lutte et que moi on ne m’a pas eue. On dénonce les mafieux qui sont au pouvoir, on s’enhardit et il me dit que je n’imagine pas à quel point je lui fais bien mais je réponds que si, je le sais car ce n’est pas la première fois qu’on me le dit.

Il m’explique que son patron l’escroque et ne lui paie pas ce qu’il lui doit. Tout ce que je ne sais que trop. Il me dit qu’on lui a proposé un contrat à durée indéterminé pour moins de mille quatre cents euros par mois sur la base de douze heures par jour pendant trente jours par mois ! Et qu’il a dû refuser!

Je fais mon cours d’Economie Politique habituel : La déréglementation a commencé en 1985. Il n’en revient pas ! La chute de l’URSS. Le capitalisme financier devenu fou de puissance, la globalisation et dans la foulée en saisissant les opportunités, le rétablissement d’un quasi esclavage.

Il a l’intuition d’un manque d’Etat mais n’a pas les concepts qui lui permettraient de penser. Je les lui fournis en forme de ce que j’ai moi-même reçue à l’Université en 1962-63. Je lui résume l’affaire d’une idée simple et essentielle L’Etat et les frontières défendent la Nation. Il répète plusieurs fois cette phrase pour se la graver dans le crâne. Il répète plusieurs fois Vous n’imaginez pas le bien que vous me faites !

Il dit qu’il va aller manger – il est seize heures – parce qu’il n’a rien avalé depuis ce matin. Je lui verbalise l’angoisse ambiante dans l’ensemble de la société qui sent qu’elle coule.

On arrive à la maison. Je dois presque seize euros mais lui en donne vingt en lui disant de tout garder, ce que j’accompagne d’un C’est ma contribution à la Jeunesse. Il ne se fait pas prier. Descend pour m’ouvrir la portière et extasié me répète encore une fois Vous ne pouvez pas vous imaginez le bien que vous me faites ! Et comme nous sommes tous les deux debout devant l’entrée de mon immeuble, je me retiens de l’embrasser pour qu’il n’y ait pas de confusion puisque j’ai déjà donné un pourboire et qu’il ne croit pas que je cherche un gigolo. Je me rattrape d’un Mais si je le sais vous êtes très nombreux à me le dire. Ce qui n’est d’ailleurs que la stricte vérité !

 

 

2 Février 2017

Partie chez le cardiologue en autobus, le 43 s’arrêtant juste devant sa porte ne justifiant pas l’usage d’un taxi, je suis assaillie par des difficultés sanitaires consécutives à ma prise de médicaments. J’ai donc été obligée de changer mon plan et d’en prendre un sur le parcours après avoir réglé le problème du mieux que j’ai bu dans une de ces fameuses cabines Decaux qui malheureusement ces derniers temps ont tendance à disparaître.

Le chauffeur jeune m’est apparu déprimé ce qu’a confirmé notre survol de la situation politique et sociale. Il est convaincu du bénéfice qui a résulté du Mouvement de Mai 68 mais ne pense plus que cela soit possible tant il est convaincu de la disparition du sentiment de l’existence d’un collectif. J’oppose à son analyse que l’Histoire elle-même est une longue succession d’évènements imprévus mais il n’y croit pas.

Il constate la Révolution Cybernétique mais ne trouve rien à dire à la fabrication des enfants dans des bocaux selon l’expression que j’ai inventée pour faire la synthèse des nouvelles techniques de procréatique. Il pense même que les femmes devraient déposer leurs ovules à la banque du sperme et que tout le monde pourrait y avoir accès. J’essaie en pure perte de lui faire comprendre le côté monstrueux de l’affaire mais il me prend pour une illuminée croyante. J’ai beau démentir, cela demeure sans effet.

Je viens de rencontrer l’homme simplifié !

 

 

Au retour, c’est un chauffeur de Côte d’Ivoire avec qui comme d’habitude nous commentons la situation et l’évolution des mœurs. Je lui dis que les hommes impressionnent les femmes parce qu’ils possèdent la force physique à laquelle ils peuvent toujours recourir comme ultime argument…

Pour me porter la contradiction et me montrer que ce n’est pas toujours le cas, il me raconte à n’en plus finir les péripéties de son divorce avec une Guyanaise qui avait fait venir chez eux la Police à la suite d’une scène de ménage, l’entrainant du coup dans des tribulations juridiques terribles.

D’après ce que je parviens à démêler d’éléments confus, je crois comprendre qu’il s’agit d’une histoire de vaudou car il m’a dit précédemment qu’il y avait en Guyane beaucoup d’Haïtiens !

Il m’explique ensuite les difficultés qu’il a eu à renouer avec son fils à qui sa femme avait monté la tête mais que cela s’est arrangé depuis les sept ans qu’ils sont divorcés. Il me donne même la date exacte de la séparation. In petto je pense à la chanson de Brassens Le 22 Septembre aujourd’hui…

Par ailleurs en tant que chauffeur, il se plaint que les gens montent dans son taxi sans lui demander son accord et qu’il se retrouve ainsi avec des indésirables sur la banquette arrière. Notamment des travestis peu habillés dont je crois même comprendre qu’ils ont carrément le cul à l’air ou bien des poivrots qui vomissent dans le véhicule ce qui l’oblige ensuite à nettoyer. Il résume sa situation d’un J’aime bien travailler mais tout de même pas à ce prix là ! Il déclare que du coup eu égard à la situation, il préfère circuler les portières verrouillées.

 

 

3 Février 2017

Commandé d’avance je crois avoir déjà eu affaire à ce chauffeur là mais je n’ose pas le lui demander. De type arabe il est du genre que je qualifie de ceux qui ne parlent pas aux femmes. Il me parait surtout d’une extrême timidité bien qu’il se dégèle au carrefour Saint Augustin lorsqu’il me demande s’il faut passer par les Boulevards ou par une rue qu’il me décrit et dont il me demande le nom. Je suis contente de pouvoir nommer celle des Mathurins. Il est heureux car selon lui c’est bien celle-là. On a encore quelques échanges sur le fonctionnement et les effets des feux de signalisation mais cela ne va pas au-delà !

 

 

Au retour un gugusse noir à qui - comme il me demande par on passe - j’ai répondu comme à mon habitude pour faciliter la relation par où vous voulez a à son tour tranché par Ouagadougou. Je comprends qu’il veut parler de l’Afrique et j’embraie sur Bobo-Dioulasso où mon mari enfant a séjourné en ce qui s’appelait alors La Haute Volta. Il me précise qu’il n’en est pas. Je rattrape le coup en affirmant comme on passe devant Oui ! Vous et moi, on est de la Gare de l’Est !... Il abonde en rétorquant C’est ça !

A partir de là en parfaite empathie, on déroule tous les problèmes économiques et sociaux de l’Afrique, de la France et ceux de la Françafrique qui dure toujours… On parle même de Thomas Sankara qui a été assassiné alors que c’était un type bien. On est d’accord là-dessus.

A partir de là on passe à la métaphysique, la problématique dominant/dominé celle du bien et du mal et j’expose mes idées habituelles sur la nature du vivant. Je l’intéresse. Il me demande si depuis les débuts de l’Humanité, il y a eu du progrès. Je l’affirme en citant en exemple la suppression de la peine de mort. Il l’admet. Enhardie je continue avec la contestation de la légitimité de la torture mais il objecte que Trump lui, est pour. Je contrecarre l’argument en lui faisant remarquer que justement l’ensemble de la Planète le critique à ce sujet là, ce dont il veut bien du coup convenir !

De son côté, il donne l’existence de l’ONU comme un signe d’amélioration. On approfondit le débat en tombant d’accord sur le fait que concernant l’intervention américaine en Irak, il était scandaleux que Colin Powell ait raconté des mensonges sur la présence dans ce pays d’armes chimiques qui en réalité ne s’y trouvaient pas.

On passe ensuite bien sûr à celle de Lybie et à l’assassinat de Kadhafi. Je lui fais remarquer que les Français et les Anglais alliés dans cette guerre ont outrepassé le mandat humanitaire donné par l’Organisation Internationale en question. Il met sur le tapis le soutien de la Russie à Bachar-El-Assad, le Président de la Syrie.

J’explique le lien entre les deux affaires et étend même mes explications à celle de l’Ukraine disant simplement que l’ancienne URSS en a assez d’être traitée comme un paillasson, ce que là aussi il admet. 

J’embraie sur mon cheval de bataille, l’apparition de la Science qui permet de ne plus céder aux superstitions ni à l’angoisse de l’omniprésence des démons. J’expose mon argument phare en racontant ce que j’ai lu dans les Mémoires d’Elias Canetti à savoir que lorsqu’il était enfant en Bulgarie au début du XXe siècle, au passage de la comète les gens pensaient que cela allait être la fin du monde, que tous les habitants se rassemblaient alors dans la cour de la ferme et qu’on donnait des bonbons aux enfants pour les consoler. Il est touché de mes arguments et je lui en ai de la reconnaissance.

Nous parlons à bâtons rompus en parfaite harmonie. Comme on arrive à l’avenue de Villiers qui est un tournant du voyage car le paysage change pour entrer dans sa dernière phase en traversant cette sorte de ville nouvelle inventée non pas par le Baron Haussmann comme on le croit mais bien plutôt par les Frères Pereire, il me dit froidement Passons à la politique intérieure ! ce qui montre qu’on était bien sur la même longueur d’ondes.

Il me fait part de sa déception concernant le scandale des mensonges du politicien François Fillon, qu’il en débat avec sa femme mais qu’il ne sait plus ce qu’il faut faire parce qu’il comptait sur cette présidence là pour redresser la France. Je lui fais valoir que si on n’a pas de candidat pour nous représenter, on n’est pas obligé de voter et que moi-même je n’y vais pas tout le temps même si un proche me critique parce que lui pense qu’il faut de toute façon utiliser ce droit.

Il me trouve très au courant et semble s’en étonner probablement parce que je suis une femme. Je lui confirme que je suis l’actualité et cela depuis l’enfance. Je suis contente de pouvoir même dire que c’est mon père qui m’a mis le pied à l’étrier me donnant une formation politique dès que j’étais fillette. Je m’abstiens de lui dire que je lis le journal Le Monde depuis que j’ai onze ans.

En fin de compte je n’ai jamais eu une conversation aussi dense en survolant tous les problèmes dans une pareille harmonie, échange qui a démarré en montant par hasard dans un tacot comme si cela allait de soi. C’est en fin de compte un peu l’atmosphère onirique des films qui ont illuminé ma jeunesse comme Le manuscrit trouvé à Saragosse de Wojciech Has en 1965 ou en 1969 La Voie Lactée de Luis Bunuel.

Mais tout de même ce Passons à la politique intérieure est unique comme exemple de maitrise mentale de la situation, au sens où nos amis de l’autre rive – comme je les appelle – utilisent eux l’adjectif approprié !

 

 

8 Février 2017

Ce tacot là n’était vraiment pas prévu. Sortant du restaurant le Rostand où je venais face au Luxembourg de passer un excellent moment avec mes amis de Bradford je m’apprêtais comme d’habitude à prendre le 84 dont le terminus m’amène direct quasiment au pied de chez moi. Mais cette fois voyant annoncé au fronton Service Partiel Courcelles, le découragement m’a pris.

Je ne me voyais pas débarquée n’importe où - à un arrêt dénué de possibilité de s’asseoir - à attendre la voiture suivante un temps qui sur cette ligne là en milieu de journée peut friser la demi-heure et cela après les efforts qu’il m’avait fallu faire pour descendre deux fois au sous-sol de la brasserie pour les raisons qu’on imagine … et en remonter, cela dans un escalier particulièrement raide et dépourvu de rampe. Avec l’âge la vie se structure autour de contraintes rudimentaires.

La station de taxi du bas de la rue de Soufflot étant juste de l’autre côté du Boulevard Saint Michel, il suffit de le traverser pour échapper à ce malheur limité mais pénible, la tentation d’y avoir une fois de plus recours étant du coup plutôt forte.

De plus je me suis opportunément souvenue que la dite station était juste devant une papeterie dans laquelle j’avais également à l’occasion mes habitudes et que j’avais bien besoin de faire le plein de fournitures ! ... Certes je préfère celle de la Porte Champerret - nettement plus artistique - mais je ne dois pas perdre de vue que le gros des articles utilisés dans la vie quotidienne sont rangés au sous-sol, le rez de chaussée étant réservé pour les amateurs de jolies choses bien extérieures à ce cadre-là ingrat mais fondamental …

Je découvre donc opportunément que je suis au bord de la rupture de stock des bâtons de colle et que ma pile de cahier vierges prêts à l’emploi baisse dangereusement c'est-à-dire qu’il ne doit pas m’en rester d’avance plus de deux ou trois de chaque catégorie et encore je ne dis rien de la nécessité de choisir librement la couleur de la couverture si je veux pouvoir mettre de l’ordre dans le volume divers et varié de ma production !

Quant aux crayons billes – article de base s’il en est – quoique je puisse toujours me contenter de ceux qu’on peut commander par Internet chez Auchan entre le champagne nécessaire pour supporter l’arthrose – propriété vérifiée par l’expérience et par la Faculté-- les rouleaux de Sopalin à tout faire et les bocaux de Nescafé dont je crains pire que tout l’absence force est d’admettre que je préfère écrire avec une variété d’engin un peu plus sophistiquée.

C’est donc au nom de mon foutrement urgent besoin de papeterie que je me suis autorisée cette fois encore à rentrer en tacot et qu’après mes achats de superbes cahiers Clairefontaine - fabriqués en France cela mérite d’être signalé – je me la suis agréablement coulée douce pour rentrer chez moi après un magnifique voyage aller dans le giron de la RATP ! Traversant la ville je suis comme à chaque fois sidérée de sa beauté mais de plus cette fois du mouvement brownien de mes contemporains en pleine mutation technique.

Le chauffeur arabo-subsaharien est plutôt réservé tandis que nous roulons mais la conversation s’engage alors qu’on n’a pas encore fini de descendre la totalité du Boul Mich, bien sûr sur les embouteillages, la fermeture des quais, les méfaits de la Municipalité et le rejet de la caste qui nous dirige en nous méprisant. Le chauffeur parle d’un manque de respect et moi d’un manque de cœur.

La conversation roule bientôt sur la carence de transports en banlieue. Mon chauffeur dit que c’est plutôt là qu’il aurait fallu construire le tramway plutôt que sur Les Boulevards des Maréchaux. Il me dit que partout les boutiques ferment parce que les gens ne peuvent plus accéder. Je ne comprends pas exactement le lieu dont il veut parler.

Arrivés Rue de Courcelles presque à la hauteur du Parc Monceau que j’aime tant et d’autant plus que j’y ai passé mon enfance, le quartier est quasiment bouclé autour de l’Hôtel du Collectionneur nouvellement construit. Je m’étonne en faisant remarquer que d’habitude les huiles sont installées au Centre-Ville.

Mon chauffeur me dit qu’en fait c’est parce qu’on est près des Champs Elysées. Je découvre alors que cela est vrai bien que je n’en ai pas conscience vivant dans mon quartier qui pourtant n’en est pas loin, comme dans un coin ordinaire et ne circulant hélas plus à pied en raison de mon état alors que j’aimais tant cela. Au point même d’en tenir autrefois une chronique quotidienne publiée dans mon texte Le marchoir !

J’évoque les plaintes de ses collègues concernant les incidents qui émaillent le service nocturne. Il les confirme notamment la quantité de poivrots et de gens qui ne paient pas mais il refuse de s’étendre sur les autres aspects pénibles de ce qu’il nomme globalement La Nuit.

Je retrouve là la réserve dont il a fait preuve dès le début, me tenant en fin de compte une conversation de politesse globalement sans charme ni information. Y compris lorsqu’on nous tombons d’accord sur la nécessité de bien se comporter parce que cela améliore la situation globale.

 

 

17 Février 2017

A peine installée sur la banquette arrière du véhicule que j’ai réservé d’avance et l’annonce faite au chauffeur de l’adresse où nous devions nous rendre un peu en dessous de la gare de l’Est, il me dit alors Vous allez en Afrique ? Pour couper court au déferlement de racisme qu’il n’est pas difficile de prévoir, je confirme que je vais bien à Tombouctou et fais semblant de me demander si c’est oui ou non la capitale du Mali, pour finir par corriger que Non, la capitale du Mali c’est Bamako !

Mauvaise pioche car il trouve alors le moyen de me raconter qu’il a chargé une femme venue de Bamako qui a trouvé le moyen - en lui faisant croire qu’elle n’avait pas d’argent - de ne lui payer qu’une partie de la course.

Je ne me démonte pas et continue à haute et intelligible voix à rechercher le nom de la Capitale de la Côte d’Ivoire puis de celle du Burkina Faso. J’en profite pour lui raconter l’histoire de l’enfance de mon mari à Bobo-Dioulasso lorsque ce pays-là s’appelait encore La Haute Volta.

Il parait un moment intéressé de découvrir que les pays peuvent changer de nom mais hélas ne se laisse pas prendre à mon petit jeu afro-africain pour désamorcer la déferlante raciste. Il faut donc que je trouve autre chose pour occuper efficacement le terrain de la parole. Je pare au plus pressé l’informant que je vais chez le toubib qui se trouve exercer à cet endroit à la suite d’un déménagement.

Du coup il embraie sur des anecdotes médicales très confuses concernant le peu de confiance qu’il a dans le monde médical. S’en suit une quantité d’histoires invraisemblables. En fait il est assez pénible à écouter et son discours m’ennuie. Je suis bien contente d’arriver à bon port même s’il ne fait pas l’effort de m’arrêter juste devant le porche comme je le lui ai expressément demandé en raison de mes difficultés et comme ses collègues le font eux avec bonne grâce. La plupart m’ouvrent même la portière, protègent ma descente et offrent même de m’aider physiquement ce qui heureusement n’est pas encore nécessaire.

En résumé j’ai eu là affaire à un chieur ce qui n’est pas fréquent dans la corporation mais se produit tout de même de façon non significative.

 

 

Au retour pour tenter de rester connectée à la société dont je sens malheureusement que je m’éloigne tous les jours davantage, je prends l’autobus en face de chez le toubib et jusqu’à la gare de l’Est. En entrant dans le bâtiment à droite, une boutique Marks and Spencer a hélas remplacé le marchand de journaux, de livres et de souvenirs chez qui j’allais auparavant systématiquement et avec plaisir … J’y trouvais une bonne partie des articles nécessaires à ma vie quotidienne y compris des écouteurs pour la radio de nuit lorsque l’angoisse est insupportable et qu’il est essentiel de ne pas réveiller l’autre dont le sommeil est rare.

Malheureusement cet établissement plus efficace en matière de rentabilité que le précédent ne vend plus que des articles alimentaires destinés à constituer des casse-croûtes ou des encas pour les voyageurs qui prennent le train, ce qui finalement est non seulement logique mais utile.

Je n’y retrouve même pas les joies que je pouvais éprouver en traversant le Marks and Spencer qu’il m’arrivait de fréquenter Boulevard Haussmann, au sortir du Lycée après avoir descendu à pied la longue rue La Fayette. Les experts de la mercatique pourrait analyser que là l’effet de séquençage du marché aboutit presque à une contre-performance. A moins qu’il s’agisse d’une affaire qu’on nomme désormais générationnelle … Bref il n’y a pratiquement rien pour moi dans ce magasin. Tant pis ! Je dois seulement à partir de cette nouveauté, réorganiser mes parcours.

Par contre l’intérêt de ce circuit qui me fait faire un détour par la gare, outre l’émotion de me souvenir à chaque fois comment au début des Années Soixante lorsque nous accompagnions en famille ma sœur qui rentrait à Munich où elle faisait ses études, prenant ce qui était encore à l’époque L’Orient Express, mon père cachait son émotion en lui criant lorsque le train s’ébranlait Tu essaieras de descendre avant Belgrade… Du temps de la Guerre Froide, cette ville apparaissant alors le bout du monde qu’il était possible d’atteindre et en recouvrait tous les dangers.

Les autres avantages en sont la boîte à lettres accrochée à la façade tout de suite à droite ainsi que la station de taxi à laquelle les voitures défilent en continu et où à même été prévu un passage spécial pour les personnes en difficulté, entrée à laquelle il m’arrive même d’avoir recours lorsqu’il y a vraiment trop de monde à faire la queue et que je ne pourrais pas tenir debout aussi longtemps… Ce qui est autrement plus confortable que de devoir en arrêter un au vol et monter dedans en plein carrefour au milieu du chaos.

Le chauffeur est jeune et la conversation s’engage immédiatement, comme je lui explique où se trouve ma rue qui est notre destination en ajoutant comme je le fais habituellement qu’il s’agit d’une toute petite rue de rien du tout pour mettre à l’aise les chauffeurs ignorant où elle se trouve, il croit à tort que je la dénigre – ce qui n’est pas du tout le cas – mais plutôt ma forme de politesse, il commente que le quartier est très bien. Ce que je confirme.

Pour désamorcer tout ce qui pourrait surgir en raison d’une situation sociale de plus en plus tendue et qu’on voit proliférer de tous les côtés, comme il me demande si nous habitons là depuis longtemps, je lui raconte que c’est mon père qui nous a trouvé ce logement alors que nous travaillions loin de l’Hexagone et que nous devions y rentrer bientôt.

Puis dans la foulée je lui raconte toute la série de nos déménagements qui n’est pas mince et en quoi ont consisté nos différents établissements. J’y ajoute force commentaires pour expliquer à chaque fois à quelle situation cela correspondait… De fil en aiguille on en arrive comme d’habitude - si j’ose dire - à la durée du mariage, au mode de vie et à l’état des mœurs qui ont bien changé. Ce sujet de conversation est récurrent avec les chauffeurs de taxi sur le même plan que l’état de la circulation et celui de la classe politique.

 

 

2 Mars 2017

Arrivée à la station en haut de la rue j’en profite pour aller chercher à la BNP devant laquelle elle est installée les carnets de chèques que j’ai commandés la semaine dernière. Habituellement à cette heure là lorsque les actifs sont déjà à leur poste, la queue des voitures est très longue, parfois même excessivement jusqu’à la teinturerie. Cette fois elles ne sont que deux à attendre et j’y vois une anomalie. Elle n’a d’ailleurs pas échappée au chauffeur qui me le fait remarquer dès que je suis installée et me demande si j’habite à côté. Nous débattons de ce qui nous apparait à tous les deux une bizarrerie.

Du coup la conversation est engagée sur les thèmes habituels qu’il alimente avec une certaine réserve qui m’intrigue. Notamment il me dit que la sagesse consiste à ne pas parler de la fermeture des quais pour éviter de s’énerver. Je lui réponds que de mon côté l’avantage de l’âge est qu’on a du recul, une autre forme de sagesse. Il me dit que c’est bien le seul avantage de la vieillesse. Mais en fait il est plus jeune que moi et c’est pourquoi il ne sait pas de quel trésor il s’agit.

Il se détend tout de même comme nous roulons Boulevards Malesherbes et que nous parlons comme souvent de nos enfants. Il me montre la photographie de ses deux petites filles et il me dit tout le mal qu’il pense du mariage homosexuel.

Du coup je lui explique la Révolution Cybernétique en cours et l’invention du droit de voir tous ses désirs réalisés y compris et au besoin par l’Etat. Il me raconte les démêlés qu’il a avec sa fille. Je lui rapporte ce que je raconte dès que j’en ai l’occasion à savoir ce que mon paternel à moi me disait régulièrement Si tu as besoin de quelque chose, demande-le moi et je t’expliquerais comment s’en passer. Il trouve cela épatant ! Tous ceux à qui je l’ai répercuté ont d’ailleurs eu la même réaction !

Nous parlons de la beauté de Paris et je lui dis comme tous les chauffeurs de taxi en sont comme moi amoureux. Il avoue n’être dans le métier que depuis onze ans. Du coup comme c’est souvent le cas, je le devine reconverti après un accident professionnel mais je me retiens de l’interroger sur ce qu’il faisait avant me contentant de lui dire que c’est le cas de beaucoup de ses collègues qui gagnaient auparavant leur vie autrement.

Il enchaîne en se plaignant de la désindustrialisation générale. Je lui dis que je suis tout à fait au courant. Il me raconte avoir été dans la mécanique de précision pour l’aviation. Son entreprise était une sous traitante de celle qui faisait des moules absolument gigantesques pour les engins volants.

Il décrit par quel processus la firme a périclité après la contraction du trafic aérien consécutive à ce que c’était passé en Amérique. Je comprends à cette périphrase qu’il évoque l’attaque de 2001 sur les Twin Towers de New York. Comme son entreprise faisait des bénéfices confortables ils ont pu tenir encore quelques années mais pour finir ils ont quand même été licenciés.

Je lui raconte ma visite dans l’une des usines de Soissons lors de ses journées portes ouvertes, comme celle-ci venait d’être rachetée par un concurrent australien qui n’était intéressé que par la reprise du Bureau d’Etudes tout en fermant l’entreprise pourtant performante installée dans l’Aisne et fabricant des pièces de précision pour les satellites. Cette situation m’avait d’ailleurs à l’époque parfaitement scandalisée.

Mon conducteur me précise alors qu’il était lui le chef du Bureau d’Etudes de son entreprise. De mon côté je n’ai pas prononcé le nom de la firme soissonnaise car je n’étais pas tout à fait sûre que ce soit Ottawa comme je pensais pourtant m’en souvenir.

Je dis quand même à mon interlocuteur que les pièces fabriquées étaient de purs joyaux et qu’en ayant fait des compliments à la personne qui nous faisait visiter, il m’en avait donné une pleine poignée que j’avais considérée alors comme un tel trésor que j’en avais fait un collier que j’avais porté en ville pendant des années.

Comme il ne réagit pas à une annonce que je ne considère pourtant pas comme banale, je crains un moment qu’il me prenne pour une vraie dingue ou qu’il n’est pas du tout compris ce que j’avais expliqué car après tout il n’est pas évident d’imaginer ce dont il s’agissait. Il se plaint alors de n’avoir pas à me montrer des photos de celles qu’il fabriquait lui. Je me retiens de lui signaler que le collier en question est visible sur mon site Internet.

On arrive à destination à la Brocante de la Place de la Bourse puisque c’est le premier jeudi du mois, date à laquelle elle se tient régulièrement.

 

 

Au retour je reste un moment assise sous l’abri en attendant que la voiture de tête ait trouvé un client, car elle est trop haute et je crains les difficultés pour y monter moi-même. Mais comme cela dure et que personne ne se présente, je finis par me décider en raison du fait que le second taxi ne cesse de me jeter des coups d’œil interrogatifs.

Ayant beaucoup de paquets mal ficelés comme c’est souvent le cas lorsque je fais à cet endroit des achats nombreux variés et mal emballés par les vendeurs qui n’y sont pas tenus autrement que par leur gentillesse assez générale, je crains qu’il ne me prenne pour une clocharde qu’il n’aimerait pas voir squatter l’abri de sa station et donc à regret, je lève le camp.

Je réussis quand même à monter dans cette voiture haute plus facilement que je l’avais pensé et d’autant plus que je suis lestée d’un pénible barda. Mais le chauffeur à cheveux longs lui-même franchement négligé ne me manifeste aucun intérêt ce qui me choque, me déçoit et me blesse.

De fait il écoute à fond la radio qui traite de la classe politique purement et simplement comme si je n’étais pas là. Je n’ai plus d’autres possibilités que d’écouter moi même. Heureusement je parviens à saisir la balle à bond comme l’animateur dit que l’ambiance actuelle rappelle celle des années Soixante. Force m’est de le contredire en affirmant qu’il s’agit à d’erreurs profondes car cela n’a rien à voir et que les fameuses Sixties étaient celles du livre de poche et des électrophones Teppaz.

Coup de pot il ajoute opportunément et des yéyés, ce qui est rigoureusement exact. Je me dis que la partie est gagnée et déroule du coup toute la fiche technique insistant évidemment sur Mai 68 qui n’a pas été que le charivari des excités du Quartier Latin mais un mouvement populaire de 9 millions de grévistes aboutissant à une augmentation de salaire de 10% !

J’ajoute comme j’ai l’habitude de le dire chaque fois que j’évoque les évènements en question que le résultat principal de l’opération a été que pendant quinze ans les patrons nous ont parlé poliment. Il me fait comprendre qu’il est courant. Ce qui est plutôt rare…

La conversation vient sur le candidat François Fillon. Le chauffeur me dit qu’il est triste de ce qui leur arrive, particulièrement pour Pénélope sa femme. Nous débattons de sa dépression nerveuse, le chauffeur mettant en cause l’ambiance familiale nécessairement délétère impactant l’ensemble des membres, affirmant que même le chien doit en être troublé, ce que je confirme sans pour autant avoir mon diplôme de vétérinaire !

Je dis que de toute façon la personnalité de François Fillon est un mystère incompréhensible pour le moment mais qui s’éclaircira nécessairement plus tard. Je prends comme exemple celle d’Alain Delon qui paraissait incompréhensible jusqu’à ce qu’une biographie non autorisée apprenne que quasiment abandonné par sa mère il avait été placé dans une famille d’accueil dont le père était gardien de prison ! A l’occasion de quoi il avait pris l’habitude de jouer dans la cour avec les taulards, ce qui explique la suite de ses tropismes. Je dis qu’un jour on découvrira le cœur de l’énigme de Fillon. Je crois l’avoir convaincu.

Du coup nous devisons sur la situation ahurissante de la classe politique actuelle qui tourne en rond en roue libre et sans nous. Il pense que cela va finir en Révolution ! Je lui confirme que c’est plus ou moins le cas. Il dit que cette Révolution là prendra des formes nouvelles et que c’est peut être bien l’ensemble de toutes les réformes qu’on voit déjà.

Je lui explique que c’était pareil pour les Révolutions passées de 1789 et de 1917 et que les gens n’avaient pas conscience qu’il s’agissait de cela que pourtant les historiens ont ensuite mis en ordre. Je lui précise que ceux qui sont entrés dans la Bastille le 14 Juillet, chercher de la poudre pour les fusils qu’ils avaient pris aux Invalides ne se disaient pas que c’est de cela qu’il s’agissait. Même chose pour la Russie.

 

 

3 Mars 2017

Bien que commandé d’avance comme habituellement dans ce cas de figure arrive au dernier moment un véhicule parfaitement antipathique avec une porte coulissante comme je ne les aime pas. A l’intérieur le chauffeur à un bonnet enfoncé jusqu’aux yeux et ne fait rien pour m’aider. Toute la voiture est dans un état lamentable avec du scotch marron sur la banquette en plastique crevée et laissant apparaitre son bourrage intérieur de mousse jaunâtre. Comme c’est aussi malheureusement le cas du lit d’examen médical du toubib chez qui je vais, je me dis que la pauvreté et la débine se généralisent…

Le chauffeur est plutôt joyeux voire hilare. A ce que j’en vois dans le rétroviseur, il me semble que non seulement il me drague mais qu’il s’imagine qu’il va aboutir rapidement. Il embraie rapidement en me demandant tout de go quels sont aujourd’hui les nouveaux soutiens qui ont abandonné le candidat François Fillon en proie à ses scandales.

Je cite Nadine Morano mais il est déjà au courant. J’ajoute le porte parole Solère et Bussereau lui faisant accuser le coup. Il s’inquiète de savoir s’il y a également des défections parmi les Barons. Je cite les principaux pour savoir si nous sommes bien d’accord sur l’identification de la catégorie que nous évoquons. Je confirme que non qu’ils sont bel et bien encore là.

Il m’explique qu’il n’ose même plus écouter la radio dans sa voiture étant donnée la situation. De mon côté j’avoue que j’aurais bien le même comportement mais que comme je suis à la retraite, je m’ennuie un peu chez moi car ne travaillant que le matin, les après-midis sont quand même longs. Comme il est un peu trop entreprenant à mon goût j’en profite pour préciser que mon mari rentre tard, de telle sorte qu’il ne m’imagine pas célibataire et disponible.

Rue des Mathurins nous restons un moment coincés derrière une belle voiture dont le chauffeur tire du coffre une valise violette sur la beauté de laquelle je m’extasie. Mais comme le client lui tend un billet de banque, mon chauffeur à moi en profite pour m’expliquer qu’il s’agit d’un VTC qui est en fraude car dans ce genre de véhicule l’argent liquide y est interdit dans les transactions, tout devant être payé par carte bancaire au moment de la réservation obligatoire.

Je me livre à mes habituelles considérations sur l’état de la société qui n’est pas adverse de la fraude tout au contraire. Néanmoins pour ne pas le froisser, je m’abstiens d’expliquer que c’est en raison de cette complicité générale qu’on en est arrivé là… ce dont je suis pourtant intimement persuadée.

La conversation repart sur la situation des Elections Présidentielles qui approchent. Il croit dur comme fer à l’existence d’un complot pour éliminer François Fillon au profit du candidat Emmanuel Macron. Je rectifie le tir en précisant qu’il ne s’agit pas d’un complot comme il le dit mais d’une coalition de fait de tous ceux qui ont intérêt à son élection. Ce qui est tout à fait différent.

Je m’embarque alors dans un de mes cours d’Economie Politique populaire dont j’ai l’habitude dans cas là et qui font ma joie car j’adore enseigner et depuis ma mise à la retraite en 2005, cette partie de ce qui a été ma vie me manque. L’explique donc la totalité de la Révolution Cybernétique y compris la procréatique que j’ai regroupée sous le vocable de la fabrication des enfants dans des bocaux ainsi que les conséquences de La Mondialisation.

On arrive dans le carrefour où habite le toubib mais il ne met aucune bonne volonté à m’arrêter comme je le lui avais demandé juste devant la porte, contrairement à ce que font ses collègues. Je suis donc obligée d’appuyer sur le fait que je ne vais pas descendre par la porte de gauche comme il le faudrait.

Je montre déjà mon appréhension et mes difficultés à ouvrir celle de droite en pleine circulation rapide et intense, la descente y étant interdite parce que dangereuse. Mais néanmoins je ne peux pas faire autrement. Il se décide quand même à quitter son volant pour venir m’aider.

J’évite de croiser son regard, un peu mal à l’aise.

 

 

Au retour le carrefour est dans un chaos inextricable. Dans un maelström très dense, des gens affolés crient dans une sorte de quasi panique généralisée à laquelle s’ajoutent les embouteillages habituels aggravés par le stationnement d’un camion grue dans le couloir du bus, lequel barre de fait par cette position la moitié du carrefour.

Je vois bien un tacot libre avec sa lumière verte qui arrive par la rue transversale mais il s’agit d’une camionnette noire mortifère comme on en voit de plus en plus et dans laquelle je pense que j’aurais du mal à monter étant donnée ma semi invalidité et d’autant moins qu’en pleine circulation il faut agir vite. Je prends la décision de ne pas lui faire signe quitte à regretter par la suite mon erreur.

Du coup j’en attends longtemps un autre qui s’arrête pile poil juste un peu devant l’endroit où je suis installée pour décharger quelqu’un d’autre. Je me dis que cela va aller et qu’il va venir me ramasser ensuite après avoir franchi le carrefour mais malheureusement comme il s’approche de moi et que je lui fais signe tout en m’accrochant au lampadaire tellement je sens que je vais m’écrouler mais il ne s’arrête pourtant pas. J’attribue ce comportement au fait que le camion grue a mis en place des plots qui interdisent une partie du Boulevard. Je suis furieuse et dépitée.

Un garçonnet subsaharien me demande si je veux un taxi. Je confirme à tout hasard surtout pour qu’il ne se méprenne pas sur autre chose entrainant de nouvelles complications. Je vois alors le gars avancer dans le carrefour au milieu des voitures et faire signe à certaines qui allumées en rouge sont néanmoins occupées, montrant ainsi qu’en fait il ne connait rien à la question. Du coup je me dis que ce n’est vraiment pas la peine et je m’en vais plus loin retournant vers le Sud pour échapper au harcèlement dont je crains qu’il survienne.

Je reflue donc bien au-delà de l’arrêt de l’autobus profitant un moment de son banc pour m’asseoir sous l’abri et me reposer, car j’en ai vraiment besoin. J’hésite à prendre l’autobus pour aller Gare de l’Est où j’en trouve toujours stationnant sur le parvis mais je suppute que je n’aurais pas les moyens physiques de l’atteindre en descendant de l’autobus étant donné qu’il y a toute l’esplanade à traverser en plus des voies de circulations auxquelles manquent manifestement quelques feux rouges. Au point où j’en suis c’est plutôt une vue de l’esprit.

Je reprends donc ma marche vers le Sud pour être sûre que je suis bien débarrassée du garçon et qu’il ne va pas me retrouver pour m’engluer sans doute à la recherche d’un pourboire. Par bonheur je découvre sur le trottoir un bateau que je ne connaissais pas encore et qui peut donc permettre aux voitures qui roulent dans le couloir de bus de s’arrêter là pour me charger, alors que sans cette possibilité cela ne serait pas possible du tout. Je commence à être en difficulté ne tenant cette fois plus du tout debout.

Force m’est de réfléchir à un plan B. Je peux aborder un passant et lui demander s’il peut avec son téléphone portable – moi-même n’en ayant pas – m’appeler un taxi. Mais je réfléchis qu’il voudra certainement me commander un uber réputé moins cher et que du coup ma situation sera encore plus compliquée. Effectivement je ne sais pas du tout comment tout cela fonctionne et je n’ai par ailleurs pas les outils cybernétiques, ce qui de surcroît est absolument incompréhensible pour des gens jeunes. Je rejette donc cette idée contre performante.

Il est par ailleurs irréaliste de penser que je peux trouver un policier qui va me tirer de là car je n’en ai jamais vu dans ce quartier complètement livré à lui-même. J’en arrive donc à la pénible conclusion qu’il faut que je tienne le coup et que va bien finir par arriver un taxi. Dans Paris intra muros, on finit toujours par en trouver un. La seule fois où cela ne fut pas le cas était en banlieue.

Je surveille un peu plus loin en face la sortie d’un hôtel où je vois du va et vient car on y charge et décharge des clients. Je fais des grands signes aux véhicules concernés sans aucun succès. Passe encore devant moi un tacot allumé en vert à qui je me signale sans que pour autant il ne s’arrête. J’étais en train de sombrer dans le désespoir lorsque j’ai quand même abouti.

Une fois montée je dis Ouf, je suis sauvée ce qui me permet de lâcher la pression émotionnelle. Je lui explique la situation. La conversation s’engage sur les sujets habituels et ne va pas cesser jusqu’à la destination. On passe en revue la malheureuse situation du pays, celle de la classe politique, celle des animaux qui se comportent mieux que nous qui est l’un des thèmes qui me sont les plus chers, la dévirilisation des types dont la plupart n’ont même plus l’idée qu’ils ont à maintenir le territoire et à l’appui je fais l’apologie des béliers qui eux assurent la sécurité du troupeau tant des brebis que des agneaux dont elles doivent elles, s’occuper.

J’évite le sujet glissant de l’absence de frontière. On en arrive naturellement à parler de la guerre d’Orient. Je raconte évidemment mon voyage en Syrie en 1964 comme j’avais dix neuf ans, ma stupéfaction devant la beauté de la mosquée des Omeyades dont je lui demande s’il la connait. Il dit que non mais qu’il en a entendu parler…

La conversation vient sur la situation actuelle dans la région. Il met en cause la position de la Russie, j’essaie de la lui faire comprendre mais il n’y a pas moyen. Je préfère alors qu’on parle d’autre chose plutôt que de voir l’échange se rompre après s’être envenimé.

Nous en revenons donc à la situation sociale qui nous parait à tous les deux insupportable et nous tombons d’accord pour dire qu’il n’y a dedans rien du tout pour nous. Je lui confie même avoir dit à mon mari que je ne pouvais pas vivre dans un environnement pareil.

Un mot a même été dit sur l’état du métro. Je lui que ne suis plus en état d’y descendre étant donné la faiblesse de mes jambes mais que mon conjoint m’en a parlé affirmant même que des gens défèquent directement sur les quais !

Il se plaint ensuite du fait qu’il ne voit son frère que deux ou trois fois par an. Je lui confis alors que le mien apparemment ne veut plus du tout avoir affaire à moi et que je souffre de cette rupture incompréhensible qui m’est imposée. Je lui ai résumé la situation en lui disant seulement qu’il s’était mal conduit lors de la vieillesse de nos parents mais c’est quand même une drôle de litote.

Il interprète la chose en me disant que c’est probablement parce qu’il a honte, ce qui n’est en effet pas exclu car j’ai déjà moi-même émis pour m’apaiser cette hypothèse la plus favorable. Il me dit aussi qu’il faut tenter la réconciliation. Ce que je n’ai cessé de faire une fois le contentieux réglé. Néanmoins je me sens frustrée de ne pas avoir pu lui dire toute la vérité de cette abominable histoire.

Nous débouchons sur la Place Pereire en venant de l’avenue de Villiers. Autant dire que nous ne sommes pas très loin du but. J’évoque le monde ancien dont je suis issue dans lequel les sexes n’étaient pas confondus. Il approuve puis petit à petit on s’achemine vers la métaphysique et il me dit que de toute façon les bons seront récompensés.

Ce que de mon côté je crois profondément car cela en est une bien grande de répandre la lumière comme ils le font. Je le lui dis mais il croit de surcroît comme le lui a enseigné sa mère qu’ils sont récompensés par le fait que Dieu les fait mourir jeunes – ce que de fait j’ai en effet observé – laissant au contraire les méchants s’enfoncer dans le mal jusqu’à la fin de leurs jours pour qu’ils aillent en Enfer.

Je trouve la thèse inédite, et comme nous arrivons à destination et qu’il me débarque devant chez moi, je lui dis Rendez vous au Paradis ! Il confirme.

 

 

Vendredi 17 Mars 2017

A l’aller un chauffeur aux traits asiatiques à qui je crois avoir déjà eu affaire et au retour un autre dénonçant la fermeture des quais. Comme je commence à me lasser de ce récit qui me prend quand même beaucoup de temps, alors que je suis physiologiquement dans des difficultés de plus en plus grandes, je décide d’arrêter bientôt cette chronique dont de surcroît le charme s’en épuise en raison de la répétition. Mais ce n’est pas la seule raison.

C’est que la situation est devenue si difficile que si on en croit la pertinence des observations que Maslow a synthétisé dans sa fameuse pyramide, il faut déjà que les besoins de base soient satisfaits avant de s’occuper de ceux qui sont accessoires. Or même les fondamentaux ne le sont plus.

 

 

Samedi 25 Mars 2017

Voilà bien une semaine que je ne suis pas sortie et les derniers jours ont été d’autant plus sinistres que le climat social ne cesse de se dégrader. A l’occasion de la disparition non seulement de l’Etat dont Raphaël Draï disait très justement qu’il se méritait, loi de la Nature et de l’Humanité néanmoins impossible à expliquer à la plupart des gens faute d’instruction et d’expérience, mais aussi à cause de l’effondrement de la société qui heureusement n’est pas encore totalement achevée de telle sorte qu’il est encore possible d’espérer un redressement.

J’ai tiré un plan sur la vente paroissiale d’une école privée sise dans le Marais. Cette virée est dans mes possibilités. Ce genre de vide grenier est dense, n’exige pas beaucoup de marche, je peux donc consacrer une partie de mes crédits d’énergie à aller à pied à la station et même à faire un détour par la boite à lettres. Mais je dois m’abstenir d’entrer à la Maison de la Presse, ce serait trop !

Beaucoup de taxis sont à la station, malheureusement la voiture de tête monstrueuse et haute sur ses roues ne m’attire pas particulièrement. Je mets en place ma stratégie habituelle. M’asseoir sous le banc de l’abri et attendre qu’un autre client ou cliente - pour la parité - n’étant pas comme moi semi handicapée y entre tout naturellement.

J’attends un bon moment mais cela ne se produit pas. Je ne peux pas attendre indéfiniment car si on y ajoute la durée du voyage je risque de me trouver en difficulté lorsque j’aurais besoin d’accéder à des lavabos sans pour autant en trouver étant donné la brillante politique d’aménagement de la ville qui a la fâcheuse tendance à les supprimer pour éviter l’installation des sans abris

Je m’approche donc de la deuxième voiture, une berline abordable me penchant à la fenêtre avant dont - sans la descendre - le chauffeur ultramarin me fait signe comme il se doit de prendre celle de devant. Je suis obligée d’insister pour pouvoir lui parler et lui dire de quoi il retourne lui demandant d’aller l’expliquer à son collègue.

Il sort donc de sa voiture me disant de m’installer pendant ce temps là. Ce qu’il fait un peu rapidement à mon goût mais sans doute en ont-ils l’habitude car c’est un cas correspondant à une catégorie.

Je donne donc l’adresse exacte de ma destination et d’autant plus que non seulement je ne connais pas cette rue, pas même de nom. Je précise qu’il s’agit d’une école trop contente de pouvoir me servir de ce mot pas encore comme un sésame mais déjà comme un alibi dans ces temps sociaux ou plutôt antisociaux où le droit des femmes à une vie autonome est en régression visible non pas d’année en année ni de saison en saison mais de jour en jour !...

Quant à la conversation elle est d’ores et déjà engagée, ce qui fait qu’elle se déroule sans difficultés. Echanges de vue sur le problème des grosses voitures pas nécessairement adaptées à toutes les clientèles. Il me fait remarquer - ce que je ne sais que trop - que ces voitures multiplaces sont de plus en plus nombreuses et le seront toujours plus car il m’explique que les gens veulent désormais voyager à plusieurs…

Je parle des petites camionnettes qui à Fort de France servaient de transports en commun pour la population non blanche et qu’on appelait les bombes. Il ne relève pas bien qu’ultramarin. J’en déduis sans peine à cause de mon expérience que ce n’est pas dans ce sens que la conversation va se dérouler.

On débouche sur le Rond Point des Champs Elysées. Je m’extasie intérieurement de la beauté de cet endroit que je connais parfaitement évitant de penser aux jours heureux que j’y ai passés lorsque je fréquentais assidument les expositions du Grand Palais, sidérée de constater à quel point la vie à pu se dérober sous moi ! L’éclatant soleil de printemps et le début d’émergence des feuilles hors des branches me comblent de joie.

Au-delà de la Concorde on emprunte les quais et je ne peux que déplorer de n’être pas au ras de l’eau, tant était magnifique ce passage qui tant de fois m’a rendu le courage d’être et de persévérer. J’en profite pour débiter mes diatribes habituelles contre la volonté d’imposer une ville sans voitures au mépris de tous ceux qui ne peuvent se contenter de la marche à pied et du vélo. Surtout lorsque cette volonté dogmatique est couverte par la langue de bois, l’expression circulation douce cachant l’extrême violente du mépris des besoins d’une partie non négligeable de la population.

J’essaie de dire que je crois savoir que la pollution automobile n’est qu’une partie de celle de l’ensemble dont les usines et les feux de bois sont également responsables, sans que personne ne s’en émeuve.

Sans doute en confiance le conducteur commence à se laisser aller en me désignant les taxis ubers qu’il injurie copieusement m’expliquant qu’ils sont conduits par des dealers. Il se moque de ceux qui défendent le point de vue qu’il vaut mieux qu’ils soient conducteurs de taxis même ubers plutôt que de dealer. Il m’explique que désormais la vente de drogue a lieu dans les berlines elles mêmes et que les clients n’ont ainsi même plus besoin d’aller en banlieue pour acheter leur dose, elle leur est en quelque sorte proposée en même temps que le service du trajet. Il ajoute d’ailleurs que les patrons de la firme Uber, ce sont les enfants de ceux qui sont au pouvoir.

Sur sa lancée il s’énerve de plus en plus contre les mauvais conducteurs tandis que nous roulons sur les quais du haut le long du Louvre, du Chatelet et de l’Hôtel de Ville. Il klaxonne furieusement et peste brutalement contre les écarts de conduite des autres automobilistes qui déboitent sans mettre le clignotant ni sans aucune précaution. La queue de poisson violente est devenue une sorte de règle…

J’avance mon explication habituelle à savoir que dans leur tête, ils sont seuls au monde, que l’exemple vient de haut, qu’ils ont oublié le code de la route, qu’ils ne l’ont peut être même jamais appris. Je vais jusqu’à suggérer qu’ils n’ont pas le permis de conduire.

Ce qu’il me confirme en m’expliquant le plus tranquillement du monde que c’est normal puisque c’est trop cher alors qu’il faut bien se débrouiller ! Tout cela avec un rire gras qui me met mal à l’aise tant il a l’air d’être lui-même le roi de la dite combine et ne faisant que conforter ce que j’ai dit depuis longtemps, les Français ont non seulement la classe politique qu’ils méritent mais surtout celle qui leur ressembleAprès tout non seulement ils les ont élus mais ils les réélisent.

Dans la rue François Miron, on reprend le thème de la pollution. J’objecte être étonnée qu’on soit capable d’envoyer des hommes sur la Lune mais pas d’inventer des voitures non polluantes. Il m’explique doctement que ce n’est pas un problème technique puisqu’existent déjà les voitures électriques mais que c’est un problème de taxes auquel je ne comprends rien. Il affirme que la question sera résolue lorsqu’ Ils auront trouvé le moyen de taxer l’électricité lorsque les voitures en question seront rechargées à domicile. Je m’étonne in petto mais ne comprenant rien je n’insiste pas.

Je note toutefois que lui aussi emploie le fameux Ils contre lequel peste mon alter égo lorsque j’en fais usage en me demandant brutalement Qui Ils alors que ce chauffeur de tacot lui le sait très bien comme tous ceux de la ville à qui j’ai affaire au ras des trottoirs.

Il ajoute d’ailleurs par référence aux problèmes que nous avons évoqués tout de suite après avoir quitté la station Champerret qu’il serait possible de fabriquer un modèle de voiture spécial pour les taxis, lequel conviendrait à toutes les sortes de clientèle, et que les constructeurs automobiles pourraient fabriquer tout spécialement à leur intention. Mes préoccupations d’économiste montent immédiatement au créneau faisant valoir que je serais bien étonnée qu’il y ait un marché suffisant pour que cette formule soit rentable. Il m’objecte que dans le monde les taxis sont très nombreux…

Dans la rue Saint Antoine il passe sur l’espace piéton pavé m’affirmant qu’il y a droit mais que même s’il y a quelqu’un d’assis par terre, il doit le respecter. Je fais l’idiote rappelant qu’on s’assoie sur les bancs. Ceci dans le cadre de ma lutte contre l’entropie pour empêcher cette idée de s’installer dans ma tête et ne pas perdre complètement de vue ce que doit être une société organisée.

On arrive bientôt à la rue de ma destination. J’en lis le nom sur le panneau en émail bleu à l’entrée de ce qui est presque une venelle, ne laissant de passage que pour la largeur d’une berline ! Je suis ébahie de la beauté de la rue avec de chaque côté des hôtels particuliers. Je n’en reviens pas. Je rappelle qu’il s’agit d’une école pour faciliter qu’on la trouve. Mais avec étonnement, je découvre que je n’en vois moi-même pourtant attentive et avec une bonne vue, aucune.

Je la devine pourtant – à mon grand étonnement – à cause des quelques adultes qui attendent devant le portail d’un magnifique immeuble en pierre de taille. Je n’ai jamais vu ainsi un établissement scolaire qui n’en ait pas l’air et cela me trouble légèrement. Je suis contente d’être arrivée car finalement cette conversation n’était pas très intéressante et le chauffeur pas totalement sympathique dans la mesure où plus on avançait plus il parlait tout seul.

Le soleil de printemps sur les murs de ces hôtels particuliers me soulève. Je demande qu’on me laisse au coin de la rue. Devant la porte un homme se tient avec à la main une poupée qu’il apporte pour alimenter les rayons de la vente paroissiale comme c’est la règle dans ce genre de situation…

Son voisin a mis lui ses apports dans un sac plastique franchement défraichi qui me parait un signe net non d’avarice puisqu’il donne mais plutôt de pingrerie comme je l’ai écrit dans Sauver les meubles, il est franchement de mauvais goût d’offrir en cadeau des objets qu’on méprise et dont on cherche à se débarrasser…

Je dois arbitrer entre attendre un peu loin de l’entrée dans le rayon de soleil mais la place est déjà occupée par une femme qui apparemment attend elle aussi l’ouverture ou m’approcher de l’entrée et me mêler à ces hommes qui attendent. Heureusement la porte en verre et fer forgé s’ouvre, une tête en dépasse et débloque plus largement le vantail mouvant.

On entre. Comme c’est mon tour je demande au type qui est debout à côté de la statue en pierre du saint patron de l’établissement si je dois ouvrir mon sac. Il ne comprend pas de quoi il s’agit. Je prononce le mot clé car je me suis déjà adaptée à la situation sociale en m’efforçant de parler non pas la langue de bois mais de me contenter du mot clé. Cette fois c’est Vigipirate. Le type comprend ce qui prouve que ma méthode est la bonne et me répond tranquillement Si ce n’est pas ça, ils trouveront autre chose !

Je m’étonne d’une pareille absence de conscience professionnelle chez un type qui dans mon esprit est chargé de fouiller les sacs à l’entrée, je le regarde avec curiosité découvre d’abord son col romain qui me donne l’alerte dans la contradiction qui ne m’échappe pas, puis descendant le long de son corps, je le découvre en soutane et rectifie mon analyse au profit d’une foi dans la Providence qui s’explique et que d’aucuns autour de moi qualifierait de fatalisme!

 

 

Sortie de l’école je débouche après un moment de marche un peu pénible dans mon état sur un carrefour aménagé entre jardin et pistes cyclables particulièrement bien agencées y compris les feux de signalisations et les passages protégés où sont arrêtées quelques voitures.

Voyant de loin venir dans l’autre sens la fameuse lumière verte symbole pour moi de survie confortable, je me jette dans la traversée du Boulevard au mépris de la prudence mais pour saisir la chance d’autant plus que dégagée, la placette lui permettra de s’arrêter sans difficulté et que j’aurais tout mon temps pour monter. Installée dans la voiture pour ma plus grande satisfaction, j’indique l’objectif de la Porte Champerret ajoutant comme j’en ai l’habitude et plus précisément le nom de ma rue accompagnée de ma formule rituelle si vous ne la connaissez pas, je vous l’explique.

Je ne comprends pas tout de suite pourquoi il n’enfile pas directement le Boulevard. Mais il y est bientôt acculé à cause de la circulation et du coup me demande simplement si je connais le chemin. Je suis étonnée mais déjà presque adaptée au Nouveau Monde, je réponds simplement que oui, tout droit puis le Boulevard jusqu’à telle place, puis tel chemin et j’ai alors le plaisir de l’entendre dire qu’on prend ensuite le Boulevard Malesherbes, ce que je confirme très contente qu’il retrouve ses billes.

Il n’a pas la machine qu’ont habituellement les taxis. Il parle couramment le Français avec un très fort accent et un visage européen qui ne permet pas de l’identifier. Avec l’éducation que j’ai reçue je me sentirais déshonorée de le lui demander. Engagée dès le début où j’ai dû lui expliquer le chemin, la conversation se poursuit sur le caractère agréable du XVIIe arrondissement que je confirme. Je développe ce que j’en dis habituellement le côté provincial de la Porte Champerret autour de la Gare Routière faisant fonction de la Grand Place, je dis que tout de même cela se dégrade que c’était mieux avant, mais il dit que c’est encore vraiment très bien.

Puis me dit qu’il aime bien aussi le XVe dont je lui vante également le charme discret. Nous tombons d’accord que c’est mieux que le XVIe dont je lui éprouver que l’ambiance n’y est pas amicale. De ce côté il trouve qu’il y a dans cet arrondissement trop d’immigrés, ce qui me donne à penser qu’il ne maitrise pas complètement les nuances de la langue française…

Je m’abstiens de le contrarier sur le fond pour ne pas faire échouer une conversation qui me parait bien partie. Et en effet elle continue sur les deux 17e. J’en profite pour lui caser mon enfance aux Batignolles autrefois populaire et les trois quarts de ma vie vécue dans le même l’arrondissement. Les trois quarts si ce n’est les quatre cinquièmes, si je fais exactement le compte. Je tente d’embrayer sur mon caractère casanier - disons stable - aéré néanmoins par de nombreux et grands voyages, mais il ne semble pas que ce soit dans ce sens que la conversation doive aller !

Il embraye sur l’état du pays, point de passage obligé de chaque voyage car toute la ville pense la même chose. Il passe en revue les différents candidats aux Elections Présidentielles et n’en dit pas de bien. Georges Marchais surgit tout à coup au milieu de cette conversation. Je lui demande s’il votait communiste car de plus son accent, son allure et sa façon d’être me donne à penser qu’il vient de l’Est. Il dit que c’est parce que Marchais le faisait rire.

Du coup je saute dans le grand bain et lui explique que c’est depuis l’écroulement de l’URSS que les travailleurs sont foulés aux pieds parce que les patrons ainsi que les Etats Unis ne sentent plus de limite à leur puissance et j’évoque les menées d’extension du capitalisme financier, les nouveaux états entrant dans l’OTAN voire qu’on pousse jusque au sein de l’Union Européenne.

Il approuve et dit du bien de Poutine qui veut redresser la situation. Je dis qu’il n’y a en effet pas de raisons de traiter la Russie comme un paillasson. J’évoque même l’affaire de l’Ukraine. Il me trouve épatante et nous roulons en parfaite harmonie.

Il résume que tout est de la faute de Gorbatchev. Je mets de l’ordre dans la conversation expliquant ce qu’il en a été et qu’il a été débordé au-delà de ce qu’il prévoyait, étant lui même dépassé par la situation. J’en profite pour parler de mon père comme j’aime tant le faire car il me manque terriblement depuis son décès il y a douze ans et rappeler qu’il avait dit concernant le dit Gorbatchev lorsqu’il avait lancé sa fameuse Perestroïka : J’espère qu’il sait ce qu’il fait !

Apparemment il ne partage pas mon émotion, mais après tout ce n’est pas son père à lui. Alors du coup je déballe tout, tout ce que j’ai compris de ce qui s’est passé à savoir l’accident de Tchernobyl, l’impossibilité pour l’URSS de faire face seule aux problèmes posés ainsi que la nécessité de faire appel à l’Agence Mondiale de la Sécurité Nucléaire avec l’obligation dans la foulée de s’ouvrir sur l’extérieur ce qui lui a été fatal. Il en convient. Entre temps il a trouvé de moyen de me dire tout le mal qu’il pensait d’Eltsine.

Il me demande ce que je faisais dans le Marais. La vérité est indicible. Je botte en touche disant que je me promenais mais il n’y croit pas. Il a raison et pourtant c’est vrai. Aurait-ce été mieux si je lui avais expliqué qu’il s’agissait d’une expédition anthropologique, ce que le mot promenade couvre par pudeur car je n’ai jamais eu la tête enflée, la difficulté de ma vie quotidienne me l’interdisant absolument. Mais surtout le contentieux homme/femme reprend le dessus et j’ai trop l’habitude de tous ceux qui veulent me régenter pour lui dire ce qu’il en est.

Nous arrivons. Je lui fais remarquer la beauté de la Place Pereire. Il approuve.

Je laisse comme d’habitude un pourboire excessif. Il en est très content et comment ne pas l’être ? Il me dit très gentille, ce qu’ils disent presque tous. On se dit à bientôt dans l’espérance de se revoir ce qui est bien possible, tant je voyage désormais en tacot.

Merci la vie!

 

Jeanne Hyvrard 6 mai 2017

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Mise à jour : novembre 2017