O R D R E  D E  M I S S I O N

 

Récit d’une expédition littéraire

au Chili et en Uruguay

en 1987

 

Jeanne Hyvrard

 

 

 

PREAMBULE

Le coup d’Etat du Général Pinochet mettant fin le onze septembre mille neuf cents soixante-treize au gouvernement d’Unité Populaire de Salvador Allende a traumatisé l’opinion publique française. Particulièrement sanglant, il a sonné le glas des espérances d’une évolution pacifique vers un régime socialiste et a - de ce fait - pesé sur la vie politique française après la victoire de François Mitterrand en mille neuf cents quatre vingt un. Le Chili de cette époque n’était pas le seul pays de dictature d’Amérique Latine, c’était aussi le cas de ses voisins Brésil, Argentine, Uruguay et quelques autres. De nombreux militants révolutionnaires avaient trouvé refuge en France, une partie exfiltrée par nos services diplomatiques.

En mille neuf cents quatre vingt sept, l’œuvre de la dictature était accomplie, à savoir l’ouverture par la force du Chili au commerce international selon l’idéologie des Chicago Boys qui initièrent derrière Milton Friedmann la dérégulation qui s’est par la suite imposée comme l’idéologie dominante de notre société.

Le régime chilien a alors commencé à s’assouplir en vue d’une transition vers une formule moins caricaturale. Ainsi a été décidé en mille neuf cents quatre vingt sept, le Premier Congrès de Littérature Féminine sud-américaine qui a eu lieu à Santiago du Chili. Le Ministère des Affaires Etrangères m’y a envoyée à l’initiative des Editions des Femmes, avec extension au pays voisin.

J’avais durant cette période déjà touchée une petite bourse du Centre Nationale des Lettres en mille neuf cents quatre vingt un, L’Ambassade de France au Canada avait payé mon premier voyage l’année suivante - en tant qu’antillaise supposée - invitée à Ottawa par l’Association des Professeurs de Français du pays. Contrée dans laquelle j’étais déjà retournée en mille neuf cents quatre vingt quatre …

J’avais d’ores et déjà publié six livres dont quatre aux Editions de Minuit et venais de le faire aux Editions des Femmes chez Antoinette Fouque avec un recueil de nouvelles Auditions musicales certains soirs d’été,(1984) une parole La baisure suivi de Que se partagent encore les eaux (1985) Et surtout mon grand-œuvre métaphysique Canal de la Toussaint (1986) qui n’avait pu l’être que grâce à la subvention du Centre National des Lettres, traité de philosophie qui racontait entre autres, le voyage de Magellan en route vers la découverte de son détroit.

Je n’étais donc pas une inconnue pour les Pouvoirs Publics qui m’avaient déjà apporté leur concours ainsi que grâce aux des Editions des Femmes qui me soutenaient de leur mieux. Je m’entendais bien avec leur directrice dont je partageais notamment le maternalisme. Jacobine dans le cadre d’un Etat/Nation, j’envisageais mon activité sur le modèle féodal. Je servais la France qui me soutenait et cela me paraissait normal. Ce n’était pas ma culture d’origine, mais des acquis et des acquêts.

Opérée d’un cancer du sein l’été 1982 suivi de presque deux mois de cobaltothérapie et d’un an de chimiothérapie avec à l’époque des traitements très brutaux qui m’avaient laissée dans un état physiologique épouvantable qui ne s’est jamais résorbé complètement, ma santé était précaire. Lors de ce mémorable voyage je n’étais pas physiquement dans la plénitude de mes moyens. Je n’avais même pas encore atteint la phase de consolidation, comme ce fut le cas l’année suivante de nouveau au Canada, en Colombie Britannique

C’est vingt cinq ans après, en deux mille douze que j’ai pris la décision de mettre au propre ce carnet en retrouvant la problématique habituelle de ce genre d’exercice. A commencer par la nécessité d’arbitrer entre les notes prises au jour le jour au fil de la plume, le plus souvent dans mon cas en argot, et un texte écrit qui renonce à sa causticité au bénéfice d’une meilleure tenue, ainsi que dans la même logique la question de l’homogénéisation des temps du récit dans lequel le présent ayant triomphé, il a fallu modifier le début autrement rédigé.

La problématique des noms propres n’a pas pu être résolue, pas plus que celle de la publication de ce texte, ici ou en Amérique du Sud. Pas plus que la question de la conservation du carnet original comportant autant d’inconvénients que d’avantages et que j’ai fini par détruire comme tous ceux du même genre et pour les mêmes raisons. La spécificité en étant là que la rédaction de ce texte a collé totalement à l’original sans qu’il y ait eu besoin d’en éliminer des parties pour une raison ou pour une autre, et que le manuscrit en tant qu’objet, rédigé sur du papier de mauvaise qualité et dans de mauvaises conditions pratiques, n’avait aucune particularité esthétique qui plaide pour sa conservation …

Il était prévu qu’à Santiago du Chili je ferai deux conférences, l’une au Premier Congrès de Littérature Sud-Américaine et l’autre à l’Institut Français et qu’en Uruguay j’aurai des contacts avec la Faculté des Humanités et des Sciences et que je rencontrerai des groupes de femmes. J’ai passé les vacances d’été à préparer à la villégiature mes deux conférences que j’ai fait taper dans un lotissement de Millau, soulevant l’enthousiasme du mari de la secrétaire pour le contenu même de ce qu’il avait lu ! ... Elles ont depuis circulé en samizdat sous le titre Ce que la littérature des femmes peut apporter aux Sciences et De la littérature à la philosophie y a-t-il une pensée femme? (1)

 

 

I. UN CHILI NOIR D’ARBRES EN FLEURS

- Va pour Montevideo !

Ainsi se nomme mon consentement à ce qui me dépasse, aller enfin voir si ma description du Rio de la Plata dans Canal de la Toussaint correspond à la réalité. C’est donc ma réponse au Ministère des Affaires Etrangères qui m’a trouvée adéquate après notre contact et vient de m’informer de l’extension de la feuille de route à l’Uruguay !

Ainsi commence mon carnet Sud-Américain.

Je suis réveillée en pleine nuit, on m’appelle de Santiago du Chili. Il faut dire sur le champ de quoi je parlerai à l’Institut Français ! Cela ne peut pas être le même sujet qu’au Congrès ! En pleine nuit ! Séance tenante ! La grâce est peut-être d’être toujours prête et disponible tant pour l’œuvre que pour la vie quotidienne une seule et même chose. L’idée vient ainsi libellée : De la littérature à la philosophie. Y a-t-il une pensée femme ?

J’ai arraché la première page de ce carnet car le programme est changé. L’escale à Buenos Aires vient d’être supprimée en raison des Elections et des difficultés de trouver des partenaires. Cela n’a aucune importance, je vais où on me dit d’aller. On me corrige donc le programme. Je ne suis ni déçue, ni soulagée. Je ferais le tour du monde dans les étapes qu’ILS m’assigneraient.

Ce qui est stupéfiant dans cette affaire, c’est de ne pas avoir peur. Tout au plus le vertige en découvrant en me penchant, le chemin parcouru.

Partir de la villégiature aveyronnaise pour une terre aussi lointaine a quelque chose de déroutant. Je repense à ce village péruvien atteint du choléra ou de la peste - j’ai oublié lequel des deux - dont on nous avait dit lors du voyage de soixante neuf, qu’il fallait déjà quatre jours de cheval avant d’atteindre la route. Là on n’est qu’à quelques kilomètres de la gare.

La famille m’accompagne et je leur dis de ne pas rester jusqu’au départ du train, car je sais bien que je vais pleurer. De Millau, le Chili paraît vraiment très loin. Je n’ai pas peur, plutôt un sentiment d’accablement devant tout ce qu’il a fallu faire pour en arriver là et ce qu’il faudra encore faire pour que cela fonctionne.

L’accablement, c’est bien le sentiment. L’accablement devant l’extrême dureté à laquelle il a fallu se résoudre pour que cela soit possible. Les mille aiguillages qu’il a fallu assumer et la colossale souffrance que leur somme représente. Personne n’en veut rien savoir. Il a fallu fabriquer un cancer pour le faire entendre et cela n’a pas suffi. Je ne cherche plus maintenant ni à me faire entendre, ni à partager ! Convaincre, j’y ai renoncé depuis bien plus longtemps encore !

Oublier, c’est déjà fait pour la majeure partie de tout ce que j’ai traversé. Une vie précédente dans un continent que j’ai quitté. Je n’ai pas peur, plutôt l’accablement de cet aller simple face à eux tous qui tout le temps croient que je vais revenir et ne comprennent pas que les choix qu’ils m’ont acculée à faire, sont définitifs … Du Chili je ne reviendrai pas. Pas plus que je ne suis revenue du Canada où je suis entrée quittant la France, dans l’Economie Monde et la Transnation

Eux partis, je m’allonge sur ma couchette du plus rapidement que je peux pour éclater en sanglots. Si quelqu’un me demandait pourquoi, je répondrais que je pars pour un très long voyage, mais sans doute ne pourrait-il pas comprendre pourquoi cela m’attriste. C’est que je sais qu’au retour, ma conception du monde en sera modifiée. Il faut quelque chose qui ressemble à du courage pour accepter une nouvelle fois de fondre dans le chaudron quand on sait ce que coûte d’efforts et de souffrances, la constitution de nouveaux alliages.

Pour surmonter le chagrin, je me récite intérieurement le journal de bord de Pigafetta quittant Séville avec l’équipage de Magellan : Nous partîmes le jour de la Saint Laurent et faisant voile du trinquet, nous tirâmes de toute notre artillerie. C’est bien à un jour près, la Saint Laurent et ces larmes sont quelque chose qui ressemble à l’artillerie, l’éloquence des navires.

La nuit agitée ressemble aux songes que font les bateaux qu’on change de port. On y meurt alternativement de chaud et de froid, de désir également pour le beau jeune homme dans la couchette d’à côté …

Dans le métro à Paris le lendemain, l’agressivité des gens pour ma robe à fleurs, mes barrettes à cheveux et mon sac à dos.

Je vais chercher mon billet d’avion au Ministère des Affaires Etrangères. Il s’y fait un lapsus qui dit tout. On y parle d’Exposition de Femmes au lieu d’Exposition de livres de Femmes. Je souris parce que je sais bien que cette confusion est la vérité.

Financièrement plutôt juste en raison de mon temps partiel cette année-là, je veux qu’on m’y donne de l’argent pour payer cette extravagante garde-robe que j’ai mise au point au fil des années, marchant vers ce lapsus depuis aussi longtemps que j’écris. Les développements de la féminité et de l’écriture ont chez moi, suivi le même chemin et depuis longtemps je projette d’écrire le récit de l’évolution de ma parure, dès que l’urgence cessera.

Assurément ce lapsus du fonctionnaire des Affaires Etrangères n’en est pas un. Ce sont bien des femmes qu’on va exposer. Cela ne me gêne pas, je dirais presque au contraire ! Tout cela racine dans l’archaïsme même dans lequel geste aussi ma littérature.

Non pas la soumission des femmes (car soumise - d’aussi longtemps que je me souvienne - je ne l’avais jamais été) mais une sorte d’atavisme dont la langue et la pensée russes rendent compte et elles seules ! Une façon de faire corps avec les autres, avec la Terre, avec les habitations et avec les rites.

J’aime cette relation avec l’Etat, vécue comme l’expression de l’effort d’organisation collective. J’ai L’Etat biologique, si cette expression peut avoir un sens. Et le fait qu’aujourd’hui c’est moi qu’il ait choisi pour représenter la France au Premier Congrès de littérature Féminine sud américaine n’est pas un hasard mais au contraire une confirmation du sens de cet Etat biologique.

Nous nous sommes choisis comme dans le chaos deux particules s’articulent pour la constitution d’un corps commun. Je sers l’Etat par tradition de service public. Dans mon enseignement, dans mon écriture et dans ma vie dans la Cité. C’est dans le domaine institutionnel, la formulation du Grand-On ou - de toute façon compréhensible par tous - l’idée de servir l’espèce.

Il n’y a dans cette démarche aucune naïveté (la part de nuit ne m’en échappe pas), je l’assume avec le reste. C’est parce qu’elle ne m’est pas inconnue que inversement, la partie lumineuse en est possible. Un pari sur la vie !

J’ai déjà vu dans la bourse du Centre Nationale des Lettres et plus encore dans la subvention accordée pour l’édition de mon Canal de la Toussaint les signes de ce choix. L’Etat m’a choisie parce que je l’ai choisi. Que l’Etat paie la publication de ce que je considère comme mon chef d’œuvre - qu’Antoinette Fouque a qualifié de monstrueux car défiant les lois du vivant, impubliable et illisible, en était la preuve. C’est que moi-même face au chaos du monde, je ne me suis pas dérobée, j’ai seulement tenté d’en décrypter le sens.

Je me souviens avoir vu un bateau colombien faisant escale dans le port de Fort-de-France. C’était une Foire-Exposition ambulante. J’en avais été émue et charmée. C’était il y a maintenant presque vingt ans. Ce que le Ministère des Affaires Etrangères fait là, c’est la même chose dans les techniques d’aujourd’hui. La Foire-Exposition, c’est cette transnation brownienne s’agitant dans les aérogares.

Tout cela ne me blesse pas, tout au contraire. J’ai le sentiment d’être enfin épaulée dans un effort que je fais seule depuis toujours : Tenter de redresser la barque qui chavire. Mettre le doigt pour boucher le trou de la digue. Eux tentent d’exporter, moi je m’appuie sur eux.

Tous les morceaux de moi se rejoignent alors car comme économiste j’approuve leur effort de redressement d’autant plus émouvant qu’il ne peut s’agir que de quelque chose à très long terme. Cette simple préoccupation, perspective éloignée touche par elle-même au sacré parce qu’elle dépasse ce que chacun peut espérer retirer comme fruits de son travail : le rayonnement d’une culture ou l’établissement de courants commerciaux dépassant les échéances de carrière des fonctionnaires qui y ont travaillé.

En ce lieu là, nous nous trouvons ensemble. Je n’ai de mon côté jamais espéré retirer quelques fruit que ce soit de tout cet effort. Je le fais pour servir l’espèce et honorer en moi le vivant ! Je prends bien garde à ce que l’état d’écriture reste un devoir et ne donne jamais lieu à des privilèges. C’est parce que j’ai conservé cette ligne depuis le commencement que j’en suis là aujourd’hui…

Eux et moi servons l’Etat et il y a dans ce service, cette servitude quelque chose de sacré parce que le mot Etat recouvre là un autre mouvement qui n’existe pas et que je ne sais comment inventer. Un mot qui exprimerait la transcendance du collectif éternel et historique sur l’individu précaire et douloureux.

Ils exportent eux, ce que la France produit. Comme économiste je les approuve et puis cela est vrai. C’est bien la France qui m’a produite. Je ne cesse de le répéter à Jennifer Waelti-Walters qui ne veut pas le croire !...

A Paris, trois jours entiers j’accumule les bêtises avec obstination. Sang, eau de Javel, fuites en tous genres, machines coincées, eaux renversées. Pendant trois jours cela ne cesse pas. Je n’éponge une sottise que pour en commencer une autre. Seul lors de ces trois jours, l’achat du pantalon me réjouit authentiquement.

Il est exactement adéquat à l’excursion à la campagne qui peut se produire. Le mot adéquat est volontairement repris de l’homme du Ministère des Affaires Etrangères qui l’a employé. Il m’a trouvée exactement adéquate à la situation dans laquelle j’allais me trouver. J’ai l’orgueil de penser que cela est vrai !

Le pantalon en question a coûté les yeux de la tête et encore il n’a été accessible que parce que ces yeux de la tête étaient le solde de la moitié de la valeur initiale. J’achète souvent ainsi les laissés pour compte des couturiers, au prix de nombreuses heures et jours de quête. Il ne faut pas chercher quelque chose, mais prendre ce qu’on trouve. La démarche est complètement différente. On ne choisit rien, on a des coups de foudre devant la beauté. Et le fait est que ce qui reste, c’est ce qui me va, tout ce qui n’entre ni dans les normes, ni dans la mode. Ces parures, c’est ce que le monde me laisse !...

Quel souffle m’a donc poussée à acheter un bouquet de fleurs et à parier sur sa survie ? Parce qu’elles étaient serrées les unes contre les autres, étroitement comme se prêtant main forte, je pense que le voyage ne les dérangera pas davantage ! Je dis à la fleuriste ce qu’il en est et que j’emporte ce bouquet de fleurs au Chili, mais elle ne partage pas ma joie.

Ce n’est pas de l’indifférence non plus. La détestation plutôt de découvrir qu’il y a quelque chose auquel elle n’a pas accès. Comme si le monde vivant se révélait à elle et qu’elle en éprouvait tout à coup une espèce d’horreur. Et comme j’explique comment je vais m’y prendre, l’intérêt professionnel reprend le dessus et elle me donne des conseils. Rentrée à la maison je mets les fleurs dans un verre d’eau, attendant le moment ultime de l’empaquetage.

J’emballe. Je finis tout ce qui reste à faire. Et il en reste des choses, tant et si bien que je finis juste à temps. L’amie qui doit m’accompagner à l’aéroport arrive déjà. J’ai en vue du diner, fait chauffer le four, reste à y mettre la nourriture préparée, surgelée. Malheureusement je bois l’eau du verre dans lequel ont reposé les fleurs. C’est le goût qui m’avertit de la dernière, l’ultime bêtise que je viens de faire ! Elle les couronne toutes en les résumant !...

Je peux bien débarquer de France à Santiago du Chili, un bouquet de fleurs à la main, mais il me faut d’abord en avoir bu l’eau !! Comme le prêtre le vin de la messe pour que rien ne soit perdu ! Pour être sûre aussi sans doute de ne pas oublier la maladie, son angoisse, son éventualité et qui sait, même sa présence.

Je reconnais immédiatement une action sournoise de l’Inconscient, mais comme depuis longtemps le cancer en a pris la place, je découvre que j’ai cessé de me surveiller sur ce sujet. Or il m’a là heurtée de plein fouet sans que je l’aie vu venir. Tout au long de ces trois jours, il a néanmoins tenté d’en arriver là …

Nous quittons la maison le vendredi quatorze Août à dix-neuf heures, arrivant à Roissy à vingt heures quinze, et à vingt et une heures, toutes formalités faites, je suis seule dans la salle d’embarquement. La panique commence à me prendre avec l’envie de vomir et des brûlures dans la gorge.

Je me vois déjà empoisonnée par l’eau des fleurs et emmenée à l’hôpital hors de l’avion. Je reconnais à temps l’ultime manœuvre de mon Inconscient pour empêcher un voyage dont ma mère a tenté de me dissuader. La conscience se rendant de nouveau la maitresse, je reprends les commandes !

Je n’ai pas aimé les conversations tenues entre la maison et l’aérogare, elles ne préparaient pas à ce qu’il va falloir affronter. Y prépare davantage l’éclectisme des passagers en attente d’embarquement. On peut discerner au milieu d’eux ceux dont c’est le travail.

Je me réjouis d’un jeune homme encombré de plans dans des rouleaux en carton. Hélas il n’a sur lui aucun manteau et pensant qu’il ne va qu’au Brésil, mon cœur d’économiste se serre. Ces rouleaux de plans ne peuvent aller qu’au Brésil car le Chili est trop pauvre pour se les payer. Je n’ai jamais cru au développement à la chilienne.

De tous ceux qui sont là épars, c’est celui-là pourtant le plus proche de moi. Nous nous regardons, mais je me tiens volontairement à distance, parce que je sais bien qu’il va descendre avant moi ! Ce n’est pas la peine d’entreprendre une histoire qui va tourner court ou qui est trop grave pour n’être que d’une seule séquence ! ...

Il y a aussi des vacanciers bardés de mallettes vidéo. Ceux-là s’inquiètent d’arriver en pleine nuit locale. Tellement ostensiblement grossiers que je leur dis avec un grand sourire Vous devriez aller à Bruxelles, ce serait moins compliqué ! Je ne peux supporter cette consommation exotique du Brésil comme du reste ! ...

Un homme aussi que j’imagine – cinéphilie aidant - agent secret. Tout dans sa dégaine dit chez lui l’habitude de ces vols transcontinentaux lors desquels plus rien ne l’émeut ni ne l’inquiète. Lui n’est pas adéquat, il se fond complètement dans la nouvelle donne, en attendant l’embarquement.

Il n’est pas plus intimidé que les étudiants des années Soixante dans l’ascenseur de la station Saint Michel du métro parisien. En rencontrant son regard gris, l’intelligence évidente est telle que je me dis que non, ce ne peut pas être un agent secret, mais plutôt un chercheur ou un intellectuel qui s’en va faire des conférences. Mais pourquoi au juste une trop grande intelligence empêcherait elle d’être un honorable correspondant ? Je m’en veux à la mise au propre de ce carnet de rétroactivement me découvrir encore à l’époque en proie à la bêtise de ce cliché …

On embarque d’abord des handicapés dans leur fauteuil. On voit passer une femme portant des béquilles. Puis un homme serré de près par trois policiers. Il a des cheveux longs et noirs. Il ne porte pas de menottes.

Clandestin refoulé ? Délinquant extradé ? La foule regarde et ne dit rien. On voit revenir les policiers. Deux au moins. Je suppute que le troisième l’accompagne. Je ne peux m’empêcher d’émettre quelque chose comme un cri, une protestation, une souffrance. Un homme entre deux gendarmes me bouleversera toujours !

Dans l’avion, je commence à me détendre. Je ne l’ai pas raté. J’ai déjoué tous les mauvais coups de mon Inconscient et résisté au stress comme à la panique. Mais je n’ai pas encore pu simplement penser à ce voyage. Je n’en ai eu encore ni le loisir, ni l’occasion, tout entière accaparée par les démarches, les achats et l’harassant effort de mise au point des textes de mes conférences.

J’ai vissé les boulons, comme je sais si bien le faire lorsque je concentre toutes mes forces sur un seul objectif. En dehors des problèmes pratiques – nombreux – et du contenu des conférences, je n’ai pas eu le temps de penser.

On nous distribue le programme et les menus. L’accablement me prend. Du temps de vol avant cela je ne savais rien, mais je comprends là que c’est une terre très lointaine puisqu’on n’a pas pu l’imprimer sur le même carton que la ville de départ. Cette terre est comme hors d’atteinte. Elle dépasse les limites de l’imprimerie.

Je l’ai déjà bien senti dans la salle d’embarquement. Les passagers étaient en chemisettes équatoriales, nul lourd manteau n’encombrant leurs bras. J’ai cherché en vain dans leur vêture ou leurs bagages quelque chose qui parle de l’hiver austral. Sauf un ou deux, ils n’avaient rien ...

L’idée me vient que si cela se trouve, je suis la seule à aller aussi loin ! Il me faut alors le dire à quelqu’un. Comme le steward annonce au passager devant moi des heures d’arrivée qui ne peuvent pas être les miennes, j’en profite pour lui dire Et moi, je vais à Santiago !? Parce qu’il faut que cette chose-là soit dite.

Il sort sa petite feuille et s’emmêle entre les heures locales et les heures d’ici. C’est manifestement au-delà de sa circonscription ! Cela ne sert à rien de m’attacher à lui. Je sais déjà que l’équipe sera relayée avant le terme du voyage. Il s’emmêle dans ses calculs disant qu’il faut ajouter six heures ! Mais il n’ose pas annoncer le résultat !

Non seulement le voyage n’entre pas dans la feuille, mais l’imagination recule devant l’addition. Et comme je lui dis d’un ton plaintif de petite fille dans la cour de récréation Je ne suis pas prête d’arriver ! Il me répond Santiago, c’est loin ! L’abstraction peu à peu prend corps, c’est le lieu qui n’entre pas dans la feuille, le terme d’un voyage dont on ne peut pas calculer la durée.

Et je me demande si dans cet avion, il y a quelqu’un d’autre qui va dans ce lieu-là, comme moi pour son travail. Le respect du personnel navigant pour ma personne, une déférence même qu’on ne m’a jamais jusque là adressée, dit que non. La chose doit être assez rare pour qu’ils en soient intimidés.

Je découvre alors que ces beaux jeunes gens pourraient être mes fils. C’est surtout cela qui a changé. J’ai affaire à des plus jeunes que moi et n’ai pas vu les choses se transformer. Je pense à Magellan qui a mis quinze mois pour atteindre son détroit ! Que sont-ce donc alors ces vingt quatre heures ?

Exceptionnellement je bois une bière pour m’anesthésier. Après le diner, on s’installe pour la nuit. Je pense à mes fleurs étroitement enfermées dans mon sac de voyage. Je pense aussi à la surveillance de mon sac à main, installée que je suis près de l’homme expulsé entre deux gendarmes. Je ne suis pas très fière de ce vieux réflexe. La place à côté de la mienne est vide et j’ai mes aises.

Pendant la projection du film, alors même que je viens de m’endormir, en s’installant à côté de moi un homme me réveille. Je replie précipitamment mes affaires, il s’excuse en me disant de ne pas me déranger, mais c’est fait ! Je me rendors rassurée par cette chaude présence masculine érotisant vaguement mon effort …

Je dors sans rêve, réveillée par des turbulences au milieu desquelles on entend cliqueter les boucles de ceintures qu’on attache comme des fusils qu’on arme !... Il me vient un commencement de poème que je n’ai pas le courage d’accomplir. A cette heure-là, l’essentiel est absolument de dormir. L’angoisse commence à sourdre ou plutôt, elle a dû être refoulée depuis le commencement pour pouvoir mettre en œuvre ce qui permet au bout du compte de la surmonter !

On arrive à Recife et son ancien nom de Pernambouc, m’obsède ainsi qu’une phrase de Pigafetta également reprise dans mon livre Canal de la Toussaint La terre de Verzins est d’une richesse sans égale… De l’escale de Recife, je ne vois que de nombreuses lumières qui clignotent, sans comprendre pourquoi et les ombres des cocotiers que je reconnais à leurs formes…

Les vacanciers sont descendus et comme je m’en étais doutée, l’équipage aussi ! L’étonnant est pour moi qu’à neuf heures, le jour ne soit pas encore levé … Je ne comprends pas encore pleinement pourquoi le petit déjeuner tarde tant. Obtenir un café a toujours été les matins hors de chez moi, la principale difficulté. J’ai quand même réussi à me procurer les trois tasses nécessaires à mon propre décollage …

A l’escale de Rio, j’apprends qu’à Buenos Aires, il faudra changer d’avion, et cela commence à me paraître bien compliqué … Je m’efforce surtout d’empêcher la panique de me gagner, et j’y parviens sans trop d’efforts … Sans doute grâce à cette anesthésie interne que je sais maintenant déclencher à la demande, comme le passage des bilans hospitaliers afférant au cancer, ont rendu cette pratique, obligatoire.

De Rio je ne vois qu’une salle de transit semblable à cent autres … Avant de descendre j’ai sorti les fleurs de mon sac. Elles étaient fatiguées mais non fanées. Je les ai mises dans un verre et installées sur la petite tablette prévue pour retenir les objets en cas de turbulence ….

Dans la salle de transit, je m’applique à marcher pour parer à mes difficultés de circulation sanguine. Rester assise aussi longtemps n’est pas bon pour moi. J’ai fait bien attention à semer des cailloux de reconnaissance, pour retrouver le chemin de l’avion. Je serais même bien restée dedans si je n’avais craint les suites physiologiques des compressions sanguines.

Dans les vitrines des boutiques de l’escale de Rio, on trouve les articles internationaux libellés en dollars ainsi que le type de broche que mes parents m’ont précédemment rapportée de leur propre voyage. Cela m’émeut, je ne suis donc pas en terre complètement inconnue !...

Dans le verre trouvé sous les fauteuils de l’avion, les fleurs ont repris forme et m’encouragent. Elles sont restées dans l’eau de Rio à Buenos Aires. L’équipage ne s’intéresse guère à ceux qui continuent vers Santiago. Non seulement cela ne les concerne pas professionnellement mais en plus cela sort apparemment de leur cadre mental ...

A Buenos-Aires, je m’inquiète un peu mais nous sommes plus nombreux que je le pensais. Longtemps j’ai craint ou fantasmé d’arriver seule. Le transit dure longtemps … Je n’ai pas envie d’aller boire, en dépit du bon d’Air France délivré à cet effet. Je suis trop préoccupée par la nécessité de veiller au grain de mes intérêts.

Pour tromper l’angoisse, je noue conversation avec des femmes. L’une d’elle va retrouver son mari avec ses deux enfants dont le plus jeune est odieux. La réalité de l’attente dans les aéroports lui est insupportable, comparée au monde de fusées dans lequel la Télévision le fait baigner.

Ce retour à la réalité est manifestement pour lui dramatique. Il est le paradigme de sa génération. Je lui explique que Magellan a mis quinze mois pour ce trajet et que ces vingt quatre heures, finalement, représentent déjà un grand progrès. Cela ne lui apporte rien ! Je lui dis alors que les fusées il n’a qu’à les construire lui-même…

Le coucou de la compagnie d’aviation chilienne qui prend le relais du voyage n’est guère encourageant. Il pleut même apparemment à l’intérieur. Les hôtesses me fascinent par leur type humain qui m’est inconnu. Surtout l’une d’elle qui fait des gestes ne ressemblant à rien de ce que j’ai déjà vu, mais plutôt aux peintures égyptiennes qu’on voit dans les tombeaux. Mes voisines lient conversation avec moi. Je me tiens un peu à distance pour ménager mes forces, comme je sais bien devoir le faire. Je vois d’avion la steppe décrite par les navigateurs, ainsi qu’un étrange lac rose. Uniformément blanche et tassée la Cordillère des Andes me déçoit. Mes fleurs se sont effritées lentement mais ont tenu courageusement le choc. Des pétales se sont répandus un peu partout et j’ai honte d’avoir tout sali.

On débarque ! Aucune image frappante comme celle du milan dans le ciel du Caire en 1976 ou le soleil à Rabat en Décembre 1983. Tout est ordinaire ! Le choc a eu lieu avant : autour de l’aéroport, les champs inondés, les vaches les pieds dans l’eau et des cabanes humaines tellement misérables que j’ai eu envie de pleurer. Je me suis contenue. Ma voisine a vu mon émotion.

Il ne se passe rien de particulier avec la femme policière et j’en suis un peu stupéfaite. Par contre le douanier me confisque les fleurs qui ont là une fin tragique, bien dans la note ! Leur importation en est interdite sans doute comme en Angleterre, en raison des risques de maladie botanique. On ne me demande pas d’ouvrir ma valise.

J’avance confiante et regarde, on vient vers moi ! Nelly R et Michèle G sont venues m’attendre. Elles n’ont pas l’air content, ce que je ne comprends pas puisqu’elles ne me connaissent même pas. Je me dis alors que c’est simplement parce qu’on est Samedi et qu’elles tiennent à disposer de leur week-end !

Alors que je suis abrutie par la longueur du voyage, elles abordent immédiatement le sujet de mes conférences. Ce n’est malheureusement pas une nouveauté car cela se passe toujours ainsi.

Regardant mon texte prévu pour l’intervention au Congrès Ce que la littérature des femmes peut apporter aux Sciences, Nelly R essaie de me demander de faire autre chose de plus littéraire, portant plus ou moins sur l’écriture féminine …

J’éprouve alors un énorme malaise mais je tiens bon pour qu’on en reste à ce qui a été décidé, or cela n’a pas l’air évident. Je vois venir le moment où en fait je ne vais pas pouvoir faire les conférences que j’ai passé l’été à préparer …

On entre dans la ville par les Quartiers Ouest. Une impression terrible à cause de la fatigue, je suis sur les rotules depuis vingt sept heures et résiste surtout à l’envie de somnoler. Dans le même temps, comme on me parle de mes communications à venir, je n’ai pas toute mon attention. Mon impression est celle d’une termitière humaine, boueuse, misérable et surpeuplée.

J’ai envie de crier qu’on s’arrête pour regarder cette forme absolument inédite qui ne ressemble à rien de ce que je connais ! Mais c’est impossible ! On roule vers le Centre ville. On me dit alors que c’est La Moneda !

Cette bâtisse provinciale avec une pelouse tondue, quelle déception par rapport au mythe qui nous en est parvenu en France ! Image légendaire de Salvador Allende avec son revolver, sortant sur le perron. L’horreur du Onze Septembre Mille Neuf Cents Soixante Treize et maintenant cette place proprette et sans grand intérêt !... Il y a même des parterres de fleurs bien entretenus.

 

Installation à l’Hôtel Canciller

Nuit de Samedi à Dimanche : La chambre est un peu crasseuse et démoralisante en dépit de la salle de bains et des toilettes. Je me renseigne sur le prix qui va me donner l’échelle du coût de la vie. Je suis fort préoccupée de cette question depuis le début.

J’ai engagé des frais qu’il me faut couvrir et surtout tout cela est d’une telle dureté et d’une telle fatigue, qu’à la limite sans la compensation financière, c’est insupportable puisque de toute façon … il n’y en a pas d’autres …

On me prête de l’argent local, on me donne rendez-vous pour le lendemain et on me laisse. J’éprouve beaucoup de gratitude pour cette attention si rare et pourtant si nécessaire en cas de long voyage et de décalage horaire, les deux allant ipso facto de pair !

Je dors douze heures avec deux interruptions. Comme prévu, je crève de froid. L’hôtel n’est absolument pas chauffé. Vent de panique auquel s’ajoute l’idée qu’on va me voler ma garde-robe que je juge d’ailleurs parfaitement déplacée dans un tel contexte !... De fait elle l’est et elle mériterait bien qu’on me la soutire ! 

Je me vois par les yeux des quartiers populaires que j’ai traversés. Je me trouve indécente en dépit de mes propres difficultés. Je m’organise quand même pour limiter les risques et dégâts d’un vol que je sais inévitable et auquel je me prépare.

Je dresse un inventaire pour l’assurance (voir en annexe). Cette masse m’épouvante et sa valeur me donne le vertige. J’en enferme une partie à clef dans la valise que je relègue dans un coin de la chambre, espérant faire comme si cela n’existait pas !

 

Dimanche 16 Août 1987

Au petit déjeuner, cette étrangeté de la servante allumant à la torche, le poêle de la salle de restaurant. Je n’ai donc pas rêvé le froid ! Quoique ne parlant pas l’espagnol, je le dis à la réception, demandant – après consultation de mon petit dictionnaire - une couverture supplémentaire !

Sortant seule dans le rue, le froid polaire me saisit, j’ai mon châle en laine sur la tête, et de la buée se forme au sortir de ma bouche ! Des cactus en fleurs, les primevères et des arbres tropicaux. Contraste étonnant ! Je fais le tour du pâté de maison. Cela ne ressemble à rien de connu. Une atmosphère de sports d’hiver par le soleil clair et bas, le ciel bleu, le froid. Ce n’est ni Lima ni les Antilles...

Un oiseau inconnu qui pourrait bien être le merle d’Amérique, le fameux moqueur de Patagonie gris avec le bec jaune et une longue queue. Un parc. Des chênes sans feuilles ; Des étiquettes annonçant la provenance européenne et la date de plantation Mille Neuf Cents Quarante Deux.

Des vigiles avec des révolvers, gardant le métro. Le torrent. Sa traversée. Un flot boueux marron, déchaîné, ultrarapide. Comme la rivière à la Martinique après le cyclone. Un flot pas trop encourageant. Le marché : Des fruits, des légumes, des fleurs de belle qualité. De la viande et du poisson.

Des gens ni hostiles ni accueillants, le même comportement que chez nous. Sauf les gestes, déjà vus dans l’avion, ces gestes curieux. Ils installent leurs étalages vers neuf heures trente. Je retourne à l’hôtel attendre le coup de téléphone prévu.

On m’invite à déjeuner en me donnant l’adresse et les moyens d’y parvenir. J’opte pour le métro de l’avoir déjà repéré un quart d’heure auparavant. De fabrication française sans doute, tant j’y reconnais les mêmes formes que chez nous ! Je m’habille de ce que j’avais prévu et déjà mis à défriper hors de la valise, la veille au soir.

Je prends le métro et me résigne difficilement à lâcher ma précieuse monnaie. Prendre pour la première fois le métro à Santiago du Chili est une affaire grave, et on ne peut pas le faire à la sauvette. J’attends donc le suivant. Cela se passe comme partout. Il y a deux lignes. Je décide d’en explorer déjà une. Je relève le nom des stations Salvador : Baguedano. Université Catholique. Santa Lucia. Université du Chili.

Je descends à la Moneda. Impossible de faire autrement ! Tellement a été fort l’impact affectif du Coup d’Etat symbolisé par Allende sortant sur le perron. Je n’ose pas trop m’en approcher, mais de toute façon, c’est barré !

J’emboite l’artère principale. J’achète un chausson fourré pour faire de la monnaie. Parc Sainte Lucie, des arbres en fleurs, des palmiers qui se détachent sur fond des Andes abruptes, proches et extrêmement enneigées. Beaucoup d’amoureux qui se manifestent ouvertement une forte tendresse.

Beaucoup de monde dans les rues, des boutiques ouvertes et nombreuses, des confiseries, des fish and ships... Enormément de journaux et de cireurs de chaussures… Plutôt fermés, les gens ne parlent pas. Je regarde incrédule le mystère des arbres en fleurs. Il me faut un certain temps avant de comprendre qu’il s’agit du printemps débutant à la fin de l’hiver austral !

Je remonte à pied vers l’Est. Une église ancienne et le Musée Colonial dont on m’a dit en y passant la veille, qu’il était beau. J’y entre pour me renseigner sur les heures d’ouverture que je note précautionneusement. Puis cela devient plus terne. Je passe devant l’Université Catholique et le Parlement désormais transformé en Palais des Militaires. Je commence à fatiguer et reprends le métro pour arriver chez Michèle G l’Attachée Culturelle chez qui je dois déjeuner…

Je suis conquise par sa chienne folle d’amour. Un enfant vient de naître. On le pouponne. A table avec Nelly R à qui ma communication ne semble décidemment pas convenir et qui voudrait - comme elle me l’a déjà dit en venant me chercher à l’aéroport - quelque chose de plus littéraire, sans doute mieux adapté à la réalité du Congrès.

Cela pour une interprétation optimiste mais il serait plus réaliste de dire - comme la suite l’a montré - que le propos l’en dépasse légèrement ! Elle se contente de réciter un catéchisme paléo-gauchiste de la façon la plus simpliste qui soit.

L’après-midi, je cours au Musée qui me déçoit par son infinie répétition des mêmes objets religieux et des statues identiques qui ne dépassent pas en esthétique la moyenne de la catégorie… Je pense au film Mission de Roland Joffé - palme d’or de l’an dernier - nettement mieux que ce que je vois là. Sans doute les objets exposés sont ils trop raisonnables…

Je rentre faire une sieste à l’hôtel et la suite montre que j’en ai bien raison. J’ai la surprise de trouver dans ma chambre un radiateur électrique et la couverture supplémentaire que j’ai demandé en espagnol… sans pensé avoir été comprise.

Je me réjouis d’abord de ce que je pense être une marque de gentillesse dont je crédite le Chili avant de penser que cela va peut-être dangereusement figurer sur ma note, car si j’ai bien demandé une couverture, ce n’est pas qu’on m’installe le chauffage. Et là un précédent voyage en Amérique du Sud me fait craindre le pire…

De surcroît j’ai toujours peur de l’électricité comme c’est le cas depuis mon traitement de chimiothérapie alors que ce n’était pas le cas auparavant. Je surmonte quand même ma crainte pour constater que l’appareil ne marche pas. J’appuie alors au hasard sur un bouton dont je pense qu’il commande la prise… La femme de chambre apparait me proposant du thé. Je lui montre l’engin, elle va en chercher un autre et du coup j’accepte le thé, me disant qu’il faut enfin prendre soin de moi.

J’écris à mon mari. Mais la pause est de courte durée ! Je me précipite à nouveau dans le métro pour aller chez l’Attachée Culturelle. Je me suis prise d’amour pour ce métro dans lequel j’ai reconnu la forme française que je maitrise parfaitement et qui est ici à la fois le moyen de mon émancipation et son signe.

Je ne me suis pas trompée, car le soir, les deux femmes ont trouvé assez sidérant que je me sois promenée toute seule comme cela dans Santiago. Je peux dire en effet que des promenades que j’ai faites seule, la marche de la Villa Médicis à la Chapelle Sixtine en mille neuf cent quatre vingt un et celle-là maintenant sont les plus remarquables… J’ai pris cinq fois le métro dans la journée avec une véritable jouissance…

J’arrive à dix-huit heures trente chez Michèle G qui pouponne, le chien y mettant également tout son cœur ! Nous conversons jusqu’à l’arrivée d’Eugénia N – la première romancière de sa génération - vers vingt heures trente. On me dit que je vais aller diner avec elle en ville ! Vu mon état de fatigue, le désespoir me prend, bien que je sache être là pour cela et qu’il s’agisse de mon travail ! Disons plutôt ma mission.

C’est le devoir qui me tient debout, car si je n’accepte pas les contraintes, il n’est pas honnête d’accepter le voyage… Mais quand même !… De surcroit il paraît impossible de trouver un restaurant ouvert le dimanche soir ! On n’en finit pas de téléphoner pour aboutir enfin en taxi Chez Henry sur la Place d’Armes, centre historique de la ville. La conversation est immédiatement sur le fond. Elle me dit qu’elle n’en revient pas et qu’elle respire enfin !

Elle m’explique l’histoire récente du Chili et sa mise en connexion brutale avec l’économie mondiale alors qu’il était très replié sur lui-même avec des industries nationales protégées. Elle me raconte l’apparition d’une classe moyenne qui s’enrichit sous Pinochet, et les erreurs qu’a faites l’Unité Populaire en négligeant la réalité. Elle m’explique également la transformation de la structure économique en vue des exportations agricoles vers les Etats Unis et la faim qui en résulte dans les bidonvilles.

Nous sommes très contentes l’une de l’autre et de cette conversation. Sur un plan plus personnel, elle évoque ses cantines qui - retour d’exil en France – sont arrivées délestées de toutes ses affaires… De mon côté je lui dis que j’ai fermé le service de la douleur formule qu’elle reprend à son compte en la trouvant très utile…

Elle me dit aussi qu’ici les femmes écrivains se suicident ! Et que la Politique remplace l’Economie, l’Histoire et la Sociologie, qu’il y a un vrai manque de connaissances et que c’est pourquoi l’Unité Populaire a échoué.

Etant donné mon état de santé, et la difficulté de la mission, je demeure ferme dans ma position de rentrer le plus tôt possible en taxi et parviens à être effectivement dans mon lit à vingt trois heures quarante cinq. Crevant de froid, je me décide en dépit de la terreur électrique, à allumer le chauffage. Naturellement je suis réveillée à cinq heures vingt cinq

 

Lundi matin 17 Août 1987

Je me dis qu’il faut absolument me rendormir si je veux tenir le coup et que cela est pratiquement une contrainte professionnelle, un savoir qu’il me faut acquérir à peine de ne pas pouvoir continuer dans cette voie. Y parvenant, ayant suffisamment dormi, je me lève soulagée, victorieuse et heureuse à huit heures. C’est toujours la même problématique à savoir s’adapter ou mourir

Je tente une expédition à la Poste. J’ai du mal à obtenir des timbres, et les cartes postales sont introuvables, sauf deux vieilles jaunasses et défraîchies chez un libraire qui liquide son stock… Cette absence de cartes postales me fait froid dans le dos, car par ailleurs dans ce pays on trouve tous les articles industriels à des prix comparables à ceux de la France…

Je découvre que c’est parce qu’elles symbolisent la liberté de circulation, l’amour des lieux, de l’art, de l’histoire, de la culture et des liens entretenus que je les aime tant !

La pollution est insupportable. On a du mal à respirer sur l’artère principale. Une kyrielle de vieux autobus et de vieilles guimbardes asphyxient tout le monde. Des charrettes à bras, des marchands de babioles et pas plus de mendiants qu’à Paris !...

Des types ethniques différents dans cette partie riche de la ville. On n’y rencontre plus ces métis si prenants qu’on voit au Centre Ville. Là, rien que des Blancs, des banques, des commerces pareils à ceux de chez nous.

Mais on n’y trouve pas non plus cet accablement colonial qu’on voit à Lima ou à La Paz. Mis à part une vieille église typique, ce pourrait être n’importe où en Hollande ou en Espagne. Ce qui n’est pas le cas de l’Ouest de la ville.

Je retourne sagement me reposer. Ma survie et mon développement sont à ce prix. J’écris assise au soleil devant l’hôtel, en regardant passer les gens. Si j’avais eu un appareil, ce sont eux que j’aurais photographiés, ces Indiens blancs magnifiques et terrifiants. Le contentieux radical contre les Etats Unis. Je déjeune dans un restaurant chic, mais pas tellement extraordinaire !...

A l’Ambassade de France pour entrer, il faut se faire ouvrir deux grilles successives qui donnent à l’établissement l’allure d’une prison. La secrétaire est occupée depuis le matin à traduire le texte de ma communication. Elle se fait houspiller de ne pas aller plus vite, alors qu’il me semble qu’elle fait vraiment le maximum. Je sers la main du Conseiller Culturel avec qui j’échange trois mots.

On me paie ce qu’on me doit en pesos tout en m’informant que c’est à un taux de change défavorable particulier auquel je ne peux néanmoins pas me soustraire et qui d’ailleurs s’applique à tout le personnel. Je suis contrariée sans être en situation de protester. Et d’autant moins que comme on veut me payer par chèque je dois déjà lutter pour qu’on me donne de l’argent liquide. Je n’ai pas la possibilité de me préoccuper de refaire les comptes, ni même de soupçonner les services de l’Ambassade de ne pas me verser mon dû !

La suite m’a d’ailleurs montrée que j’aurais mieux fait d’être vigilante et d’autant plus que certaine plaisanterie m’avait déjà mis la puce à l’oreille … Mais comment l’aurais-je pu, eu égard à la masse des problèmes que je devais affronter ?

Je retourne faire une pause et bien m’en prend, car même ainsi elles sont insuffisantes face à la rupture qui menace, tant la situation est complexe … De la chambre d’hôtel, j’entends des bruits d’hélicoptères, des klaxons, des aboiements et des sirènes… La terreur me prend. On ne voit rien mais on entend !

A dix neuf heures je découvre que la bizarrerie de ce pays tient au fait que le sourire n’y est pas compris comme un code amical, et que l’absence apparente de sexualité y est remplacée par la tendresse.

On vient me chercher pour le Congrès, la soirée ayant lieu au Théâtre de la Comédie. Il y a un retard dû aux embouteillages. Ce qui me frappe tout de suite, c’est que l’assemblée comprend autant d’hommes que de femmes, ce que je mets sur le compte de la nécessité présente de regrouper les forces.

Les interventions sont en Espagnol, je ne le comprends pas mais entrevois autrement à mille autres choses dont je m’imbibe par divers canaux. Après les discours d’ouverture et le vin d’honneur, je rencontre Marie Christine R qui s’occupe de l’Institut Français et revient du Pérou. Les photographes commerciaux tentent de nous saisir.

Eugénia N m’emmène chez elle avec quelques amis. Il est vingt et une heures. Je m’inquiète pour le diner sans trouver de solutions. Nous prenons des taxis mais arrivés chez elle, elle s’aperçoit qu’elle a perdu sa clef qu’elle se propose de retourner chercher au Théâtre en nous laissant là à l’attendre, ses amis et moi. Ils ne parlent pas français, ni moi l’espagnol. Le projet me parait par trop pénible autant physiquement que psychologiquement et je demande qu’on me raccompagne en taxi. Ce qu’elle fait sans s’offusquer.

J’arrive à mon hôtel à vingt deux heures comme on ferme juste le restaurant, alors que je n’ai pas le moindre biscuit dans ma chambre ! (C’est bien la première fois que je n’ai pas un stock de précaution !) Je me couche sans diner ! Pénibilité compensée par le fait que j’ai réussi à m’arracher à quelque chose qui me déplaisait.

Dans la rue, ont été jeté des carrés de papier avec quatre informations du genre Assez de misère ! Suivies de l’indication du jour et de l’heure de la Protesta. La concision m’en frappe ainsi que l’absence de discours. Je n’ose pas en ramasser quelques exemplaires, en dépit de mon désir de collectionner les papiers historiques. Mais cela me parait dangereux, étant peut être même un délit pénal à éviter, en raison du contexte !

 

Mardi 18 Août 1987

Réveil à cinq heures trente ! J’ai presque dormi le temps qu’il faut. Mon souci principal est de faire face à la fatigue engendrée par la masse des difficultés de tous ordres qui doivent être surmontées sans déclencher la panique. J’y parviens depuis presque une semaine que je suis partie. Je tiens la route tous azimuts à condition d’accepter l’à peu près qui me permet - à ce prix - d’être présente sur les différents fronts à la fois !...

Bonjour l’organisation ! Je me retrouve quand même vers dix heures du matin sur les lieux du Congrès après y avoir été emmenée par le chauffeur de l’Institut Français… Une belle tête d’aigle, un peu indien occidentalisé seulement par le costume… C’est avec lui que j’ai le sentiment du lien le plus fort, comme s’il avait senti dans ma façon d’être que je n’étais pas comme les autres Français d’ici (Peut-être parce que je regarde au dehors de la voiture !)

Nous arrivons. Le bâtiment est celui d’un couvent, nous allons dans une grand salle – genre chapelle – avec au fond un immense tableau représentant un Christ crucifié ! Au devant une sorte de palissade avec une tribune pour l’orateur.

Je souris à une femme à laquelle ensuite on me présente. Nous marchons dans le jardin en parlant, sous un heureux soleil. Elle me raconte l’Ambassade, les réfugiés, l’exil, l’exfiltration hors du Chili, récit que j’entends ensuite dans la bouche de chacun et qui me remplit de chagrin, comme la grosse éponge que je suis !

Eugénia N a retrouvé sa clé ! Elle refuse de me traduire les communications qui sont faites, car me dit-elle, le contenu ne lui convient pas. Je proteste, bien que je trouve cela plutôt humoristique. Des conversations avec d’autres femmes dont l’une du Surinam se sentant marginale en raison de sa langue hollandaise.

J’achète deux affiches et explique ma démarche qu’elle trouve intéressante, ce qui m’encourage. Je fais la commission qu’on m’a commandée, à savoir apporter des programmes pour l’Institut. Comme on n’a l’air de ne me croire qu’à moitié, je sors le papier officiel et demande Vous pouvez me donner un coup de tampon ? La femme rit et commente Ah ça, c’est bien français ! Comme elle a raison ! Mais je ne sais pas comment lui dire que c’est notre forme de collectif à nous et peut-être même l’expression de notre amour d’être ensemble !

Comme convenu, le chauffeur me ramène à treize heures pour faire connaissance de l’Institut Français. On traverse les quartiers populaires du Centre Ville. Il ne s’agit pas de bidonvilles et c’est accablant. Dans la rue des gens groupés comme s’ils allaient attaquer la voiture, ou en tous cas, quelque chose de cet ordre là. Je regarde catastrophée. Le chauffeur regarde que je regarde. Muette communication. Une forme d’amour entre nous.

Le choc esthétique de l’Institut Français dont on me dit qu’il est installé dans une ancienne maison close. Un rêve absolu de beauté et de fantasmes. Je ne peux m’arracher à cette contemplation. Troisième coup de foudre chilien après le métro et la chienne de l’Attachée Culturelle.

On déjeune à côté dans une petite cour également de toute beauté avec un balcon en bois. Nous sommes trois, La Directrice de l’Institut Français, l’Attachée de Presse chilienne et moi-même… Dans le dossier concernant mes livres, je découvre trois critiques dont j’ignorais l’existence : Deux concernant Auditions musicales certains soirs d’été et une La baisure, deux en provenance du Canada et une de Témoignage Chrétien. Mais la fureur de n’en avoir pas été en temps utile informée, m’en masque le plaisir... Je me souviens avoir dû supporter le silence absolu concernant Que se partagent encore les eaux et ce qu’il m’a coûté. J’exprime cette souffrance en quelques mots.

L’Attachée de Presse explique qu’elle a voulu me connaître pour bien faire son travail. Je lui dis à peu près qu’elle voit directement là ce qu’il en est de la vie réelle des écrivains et qu’on en meurt à petits feux avec des affaires de ce genre ! Je doute fort que ces deux femmes m’aient comprise, néanmoins nous parlons.

La jeune chilienne attachée de presse vide alors son sac en ce qui concerne la réalité. Elle parle d’un pays découpé en morceaux entre la dictature et les pauvres assistés par les autres pays, complètement dépendants et soumis. Elle dit que la société se désagrège et qu’il n’y a aucune articulation nulle part. Elle fait état de la fractura le nouveau concept qui s’est inventé ici. J’entends même le mot apartheid...

Une femme vient près de nous vendre les mitaines noires qu’elle a tricotées et que personne ne veut ou ne peut acheter. Ses incantations déchirent le cœur. Cette voix vient de la terre et la traverse. C’est la voix des Indiens lançant des malédictions dans la plaine. Personne ne bouge. Cette dureté me donne envie de me trouver mal mais heureusement on s’en va !

Moi-même je n’ai pas osé bouger pour ne pas commettre d’impair. Je vais en face voir les heures d’ouverture du Musée. Au retour, elle est toujours là et me les propose encore. Cette fois je les achète et me dis que je les mettrai cet hiver à Paris. (2)

Il est trop tard pour retourner au Congrès. On va à l’Institut pour parler de l’organisation. Ca traîne un peu. Je cherche à changer ces invraisemblables pesos et apprends qu’ils sont inconvertibles. Une sorte de rage me prend. J’ai l’impression de subir un rapport de forces tellement défavorable qu’il ne me laisse aucune chance, quels que soient mes propres efforts !...

Au téléphone, on me propose d’aller au vernissage du peintre Guillermo Nunez qui expose en face. Et d’y aller seule, ce que je refuse car je n’aime guère cette façon de me mettre en première ligne, tout en se dérobant…

Je ne perçois pas tout de suite ce qui dysfonctionne, mais je l’éprouve. Intuitivement cela ne me parait pas normal et j’ai l’impression qu’on veut me faire faire le travail de quelqu’un d’autre.

Je vais au Musée Indien. J’y vois des choses décrites par Pigafetta et déjà écrites dans mon Canal de la Toussaint. Notamment les petits sacs dans lesquels les autochtones rangeaient leurs poudres de couleurs, ce qui est pour moi tout à fait émouvant ! Mais globalement il n’y a pas grand-chose à voir. Je trouve quelques cartes postales médiocres et me jette dessus. Je regarde aussi les souvenirs dans l’espoir de trouver quelque chose à rapporter mais ils ne sont pas beaux.

Je retourne à l’Institut rêver complètement et très fort et surtout écrire un peu littérairement, ce que je ne parviens aucunement à faire… Je souffre même de cette impossibilité d’être avec moi-même en littérature. Je m’installe et commence pour mon amie Chantalle la chronique poétique puis j’attends dans la cour. Je me fais draguer. On parle un franco-espagnol approximatif…

Michèle G arrive et nous allons ensemble au vernissage du peintre Guillermo Nunez dont les tableaux sont absolument intolérables. Un hurlement de la douleur et de la torture. Un Bacon qui aimerait la vie et qui n’y aurait pas renoncé ! J’apprends qu’il y a quelques années, il a déjà exposé des objets dans des cages, que la Police est venue avec des camions et a tout embarqué ! Le peintre a dû s’enfuir par l’Ambassade de France et je comprends du coup pourquoi on m’envoie ainsi seule en première ligne. Comment l’ai je senti ? Mystère ! Sa peinture est une admirable provocation !

Je rencontre parmi les visiteuses une psychiatre très méprisante et qui me prend de haut. C’est une Française dont je me demande bien ce qu’elle fait là. J’écris sur le livre d’or du peintre quelque chose d’engagé et de chaleureux, je ne peux en effet pas me dérober ! Le peintre me donne son catalogue !...

On boit ensuite un pot au café parisien, le seul parait il de la ville, lequel m’avait pourtant semblé naturel… Nous parlons et je crois un moment qu’un lien plus intime va s’établir. Il apparaît que Michèle G ne s’habitue pas à la torture et souffre de la situation contrairement à d’autres Français que cela ne semble guère déranger.

On évoque les prisonniers officiellement au nombre de huit cents mais en fait masqués sous la catégorie des Droits Communs. Après le coup d’Etat de 1973, il y aurait eu trois cents mille morts, disparus ou exilés.

En sortant nous voyons une voiture mal garée qui gêne la circulation. Un jeune gandin chic va chercher la police qui accourt aussitôt. Michèle G me dit que l’automobiliste fera de la prison. Je comprends ainsi le maintien de l’ordre au quotidien.

On me dépose en taxi à l’hôtel, pour la première fois au Chili, j’y dîne seule. Je me sens très bien et réussis à me faire comprendre. Le cumul de ce que j’ai appelé La Grande Florescence, est bel et bien là. Diner seule dans un hôtel de Santiago du Chili, sous une abominable dictature. J’en ai fait du chemin depuis l’impossibilité de diner seule chez moi Rue Lamarck l’année de mon mariage. Ce soir là, je crois avoir réussi à m’extirper de ma tragédie.

 

Mercredi 19 Août 1987

Je me suis heureusement couchée avant vingt deux heures, car je me réveille à cinq heures trente. Je prépare la mise à jour de ma conférence pour tenir compte des réalités observées sur le terrain et des contraintes de traduction.

Je fais par ailleurs mes paquets puisque nous devons changer d’hôtel en raison de l’arrivée d’Antoinette Fouque qu’on va chercher à l’aéroport. On retraverse les quartiers populaires qui me paraissent moins accablants qu’à mon arrivée, peut être parce qu’il n’y a pas la même animation que le Samedi et/ou que je m’habitue !

Antoinette arrive avec Marie Claude et le chien dans un sac. Derrière Elisabeth avec les bagages. Antoinette est contente de me voir et moi aussi. On va au nouvel hôtel que Michèle G a réservé mais il ne convient pas non plus et l’Editrice des Femmes qui veut aller au Crowne Plaza propose alors de me payer la différence, ce que j’accepte…

On s’y installe donc ! Mes sentiments sont partagés car je ne suis pas encore à l’aise dans le ghetto hôtelier international et de toutes façons mal à l’aise d’y être à l’aise dans ce qui signe un bouleversement social qui ne me plait pas.

Je sais trop ce qu’il recouvre non de compromission, car je n’en fais jamais mais de compromis, d’intégration sans assimilation, de position dominée et d’insurrection. La question de l’argent continue à se poser, sans doute est elle le cache d’autre chose…

J’étais surtout bien habituée à l’Hôtel Canciller, j’y avais fait mon trou, grâce à mes propres forces. On me propose d’aller avec les Editrices en excursion à l’Ile de Pâques mais l’heure du retour ne coïncide pas avec mon programme et je refuse.

Je déjeune seule au buffet du Crowne Plaza où nous sommes installées, un peu déçue de devoir à nouveau trouver mes marques dans un lieu qui n’est pas complètement le mien. Je suis aussi un peu inquiète pour ma conférence de ce soir car j’ai tout juste le temps de manger et pas celui de me préparer psychologiquement. Néanmoins, c’est ainsi !

Par ailleurs j’éprouve de la satisfaction pour l’adaptation que je réussis à faire sur le plan professionnel, alors qu’au début, cela n’avait vraiment rien d’évident.

Le chauffeur m’emmène. On passe chez Michèle G l’Attachée Culturelle prendre les cent exemplaires de mon texte en espagnol qu’on a fait préparés dans la perspective de mon intervention. On me fait attendre à la porte qu’on referme en me laissant dehors, venant par deux fois me redemander mon nom, alors même que j’ai rendez vous et suis là à l’heure dite.

Il s’agit donc d’une humiliation voulue, infligée par une personne plus jeune que moi et apparemment peu au courant du mouvement des intellectuelles féministes. Je n’ai pas compris pourquoi mais mon côté animal a été mis en alerte. A partir de là, cela a été de mal en pis.

Au Congrès, la journaliste de Tercera fait les cent pas dans le couloir et demande à interviewer Antoinette. Comme celle-ci n’est pas là, je me propose à sa place ! L’entrevue est sans intérêt, mais je suis contente d’en avoir eu l’opportunité par mes propres moyens. Ensuite j’attends la traductrice qu’on m’a désignée, et avec qui j’ai rendez vous.

La mise au point de la traduction avec Soledad est agréable et elle prend son travail tout à fait au sérieux. Nous examinons les différents problèmes qui peuvent se présenter. On achoppe essentiellement sur l’impossibilité de traduction du terme acculer. Je fais référence à la logique du rodéo qu’on m’a présenté la veille comme fondamentale dans le fonctionnement mental chilien : Acculer la vache à la paroi de bois !

Je fais ma conférence au Congrès. Je passe après une femme Galloise qui tient des propos paradoxaux du style Les femmes écrivent trop et sont de mauvais écrivains !..

En ce qui me concerne cela se passe bien. J’ai le bon goût de m’excuser de ne pas parler l’espagnol, mais précise que j’en connais l’essentiel avec Muchas gracias ! Ce qui plait bien aux auditeurs qui manifestent bruyamment leur enthousiasme.

A ce qu’on me répercute par la suite, je suis bien reçue, entendue et comprise mais de mon côté je ne suis pas trop contente du côté bâtard de ma prestation. J’ai en effet tenu compte de la réalité de mon auditoire pour situer ma démarche tout en tentant quand même de faire passer le fond de ce que j’ai prévu, ce qui n’est guère satisfaisant.

Heureusement le texte que j’ai rédigé et qui a été traduit en espagnol, est distribué. J’ai vu avec contentement qu’elles se promettaient les unes aux autres des photocopies et que tout cela allait circuler allègrement. Je me sens au moins payée de la peine que j’ai prise à les rédiger in extremis et à les faire taper au propre.

Les questions qui suivent tentent de m’entraîner sur le terrain politique me demandant pour ceci ou pour cela des conseils que je me suis bien évidemment refusée à donner. Je précise que je parle pour moi et n’ai de leçon à donner, à personne. Cette position leur convenant, je plais !

Soledad est merveilleuse et nous nous aimons. Elle me glisse cette phrase bouleversante Si tous les Français étaient comme toi, je serais restée en France, car c’est une exilée qui vient de rentrer !

Je me fais raccompagnée de bonne heure à l’hôtel dans laquelle ma chambre donne sur l’avenue sur laquelle doit avoir lieu La Protesta annoncée. Les images vues l’an dernier à la Télévision ont été d’une telle violence, que je meurs de peur. Il ne s’agit pas là de manifestation mais d’état de guerre.

Je m’installe à la fenêtre qui donne sur l’avenue, pas du tout contente de me découvrir dans cette posture sans aucun risque, même si ce n’est pas du voyeurisme ! Finalement je ne vois rien et n’entends à un moment que des slogans et des cris…

Le diner a lieu au Crowne Plaza. Grand moment d’esthétique sociale rassemblant autour des trois femmes des Editions, l’attachée de presse, la directrice de l’Institut Français, l’attachée culturelle, Nelly R et Ana V.

Tandis que personne n’écoute l’exilée de service relatant encore une fois son drame, c’est à qui se placera auprès de l’éditrice Antoinette Fouque pour pousser ses pions. Du coup le diner est un peu difficile bien que gastronomiquement parlant très agréable. La discordance entre les deux augmentant d’autant les déchirements de la soirée.

 

Jeudi 20 Août 1987

A minuit, je me suis malheureusement couchée trop tard, étant réveillée à cinq heures trente. Je n’ai pas assez dormi et suis dans le coaltar. Je me console sur le breakfast à sept heures et les trois tasses de café que j’obtiens sans difficultés !

J’essaie de faire contre mauvaise fortune bon cœur, passant la matinée à m’installer, ranger et laver… et même à faire de la gymnastique car je commence à ne plus pouvoir bouger en raison des séquelles de mon opération du sein. Etant donnée la difficulté, je ne pense pas pouvoir trouver de piscine pour pratiquer mon habituelle natation. Je prépare les cartes postales, très réussies avec de beaux timbres… Mais en raison de l’atmosphère, je ne parviens pas à écrire de lettres.

Je pars à pied chez l’ambassadeur d’Uruguay, chez qui je suis invitée à un pince-fesse. Je suis reçue plus que gentiment, à bras ouverts et de plus en plus au fur et à mesure que se déroule la réception. J’y retrouve les femmes dont j’ai fait la connaissance au Congrès.

Une poétesse Soledad Farina me fait brutalement part de son enthousiasme, pour me dire qu’elle pense comme moi, travaille sur la même chose mais qu’elle n’arrive pas savoir dans cette pensée ce qui vient de la femme et ce qui vient des Indiens !... Je lui réponds que cela revient au même car cette question là dépasse largement celle des femmes.

Nous sympathisons également avec humour sur la condition des écrivains qui se rencontrent… Elle confirme qu’avoir déjà entendu parler ou se souvenir de la couverture d’un livre d’un confrère est déjà remarquable.

Je me sens très bien dans cette société. Mais j’ai rendez vous avec les Femmes dans le hall de l’Hôtel entre quinze heures et quinze heures trente pour aller ensemble à l’Institut Français, à la conférence sur les Editions des Femmes. Je rentre ventre à terre en taxi. Le chauffeur ne comprend rien à l’adresse que je lui indique et que je dois la lui montrer inscrite sur un style bille !

J’arrive à quinze heures zéro trois et j’attends pour rien, car il n’y a personne. Je fais appeler dans les chambres et le réceptionniste va même en vain, voir au restaurant. Le désespoir me prend et la déréliction.

J’appelle l’Ambassade mais cela parait bien tard pour faire venir le chauffeur. On appelle l’Institut. On s’enfonce dans un imbroglio qui me conduit, la mort dans l’âme à annuler le projet. Je suis déçue, car j’aurais bien aimé assister à la conférence d’Antoinette et d’autant plus que l’histoire des Editions des Femmes, je ne la connais même pas !

Ce contretemps n’est par ailleurs pas favorable à ma propre concentration nécessaire à la seconde conférence que je dois prononcer. Je m’applique à me calmer – ce que je fais d’ailleurs depuis mon départ - en me répétant le formule de l’humoriste Guy Bedos On se calme, on se calme ! et décide de rejoindre à pied l’Institut Français où je dois le soir, moi-même intervenir…

Je m’achète deux bananes et découvre deux ou trois vieilles maisons coloniales qui donnent à rêver, parce que les éléments de ce genre sont bien rares ici qui ressemble plutôt à une ville de l’Europe de l’Est. J’ai par ailleurs rendez vous avec le journaliste Ernesto Saul Cauce.

L’entrevue est très prenante car il a terriblement aimé le texte et me pose des questions précises. Il s’intéresse authentiquement à la pensée que j’explore. C’est la première fois que je vois cela chez un journaliste. Il dit même que mes idées s’appliquent au Chili et que quand Pinochet dit Moi ou le chaos ! On pourrait répondre Le chaos, on n’a pas peur, on le connait ! Et que le dictateur serait alors sans prise !

Je suis stupéfaite de cette application qui montre en même temps à quel point il m’a comprise… Transnational lui aussi, il rapporte dans son pays les ouvertures des transnationaux. Revenant du Canada, il en rapporte lui une tolérance masculine au féminisme qui me touche terriblement. Me vient alors l’idée que de cela pourrait sortir un mouvement culturel fabuleux mais tout aussi bien rien du tout, dans la mesure où la dictature a cassé la société et où le Chili est comme un corps dont on a arraché la tête et qui pourtant bougerait encore. Les deux options me paraissent équiprobables. En tous cas, cette entrevue là est la meilleure de toutes celles que j’ai pu réaliser.

Je lui offre de choisir un de mes poèmes manuscrits, il prend Ferme bien ton plumier (3) et j’y trouve du coup une connotation que je ne soupçonnais pas lorsque je l’avais écrit. Une autre personne fait des photographies et le journaliste me dit qu’il pense pouvoir réaliser un article convenable qui ne trahira pas ma pensée. Nous sommes heureux l’un de l’autre et de cette rencontre.

Prévue à dix-neuf heures, ma conférence à l’Institut Français ne commence qu’à vingt car il a fallu attendre une personnalité. Les choses se passent bien. Je parle et Eugénia traduit au fur et à mesure. Les gens opinant du bonnet, j’en déduis qu’ils comprennent.

J’ai commencé mon intervention par la lecture debout du début de Que se partagent encore les eaux. A la fin, quelques questions me permettent de préciser certains points mais je ne peux pas entrer dans des développements théoriques, car l’objet de ma conférence est ma propre démarche littéraire, ce qui n’empêche pas une jeune philosophe d’insister pour obtenir des réponses à ses questions théoriques.

Ce que j’ai particulièrement aimé dans cette conférence, c’est la possibilité que j’ai eu de faire des effets de voix avec les syllabes ON EN UN indispensables pour me faire comprendre et des gestes concernant la fermeture de la conception et l’ouverture de l’enception. Je crois avoir été comprise !

Au foyer de cet ancien bordel, une jolie exposition. Mes livres et aussi la photographie prise au Bois de Boulogne. Je suis émue de la retrouver ici. Je n’y vois plus les stigmates de la maladie que j’y avais vus autrefois.

Il est difficile hélas de tenir la route entre la nécessité de résister aux tentatives de captation des fâcheux en restant dans la courtoisie et la mission pour laquelle on m’a envoyée. C’est un équilibre constamment à restaurer. J’y parviens quand même, non sans parfois blesser. J’y suis bien obligée quand physiquement je sens que je vais craquer.

Je devais encore le soir même après la conférence, participer à la soirée poésie suivie d’une réception à l’ambassade d’Argentine. Je refuse pourtant car je suis exténuée de m’être complètement donnée, Je le dis. Il semble que cette réalité de la vie créatrice soit complètement laissée de côté.

Bien que ce ne soit pas une nouveauté, j’en suis tout de même un peu blessée. C’est qu’au milieu de tous ces Français incultes, cela me soit encore plus insupportable. Sans doute parce que qu’on ne peut pas espérer une meilleure situation structurelle que celle qui est actuellement la mienne et que cela permet de découvrir que d’une certaine façon, cela ne change rien, la négation de la personne humaine demeurant la même…

Or c’est pour protester contre celle-ci que j’écris. On pourrait même dire à la limite que les effets secondaires - à savoir mon développement philosophique - n’étaient pas voulus, mais que sur le front principal – l’art comme protestation contre le déni – l’échec est complet puisque le déni perdure, alors même que le statut d’artiste est reconnu ! Cela m’accable !

C’est le Conseiller Culturel qui me propose de me ramener à l’hôtel et qui me dit Vous me payez combien ? Je ne me démonte pas et lui réponds du tac au tac: Ca dépend pour quoi ? Et cela lui plait !

 

Vendredi 21 Août 1987

Couchée à vingt deux heures, je me réveille à cinq heures, et lis Le Mercurio qu’on m’a passé sous la porte. Heureusement je me rendors. Ensuite je n’ai que le temps d’un breakfast avec trois tasses de café ! Je retrouve dans la salle ma place près d’un antique percolateur sud américain de toute beauté. Je recommence à raciner dans cet hôtel là après l’arrachement du précédent. J’attends le chauffeur qui n’arrive pas. Je ne m’affole pas après l’expérience de la veille, mais commence vraiment à me sentir mal à l’aise.

Je téléphone à l’Institut Français par mes propres moyens après que l’employé m’ait répondu qu’elle ne pouvait pas me prêter le téléphone aujourd’hui parce que le chef était là. J’ai donc réussi à mettre les deux pièces de dix pesos dans la machine ad hoc.. Je progresse et si c’était pour longtemps, je m’y mettrais complètement !...

Quand je ressors de la cabine téléphonique, le chauffeur est là affolé et s’excuse d’être en retard. On y va ! Je me dis que tout cela n’est pas très facile et qu’un effort d’adaptation s’impose. C’est un luxe nécessaire que je ne peux pas me permettre et dont il faut pourtant que je trouve le moyen.

En arrivant au Congrès on me dit que je devrais rentrer par mes propres moyens ! Conversation avec Anna Santa Maria à qui j’explique mes difficultés et qui me répond que les Français sont des enfants gâtés. Qu’eux, l’exil leur a appris à se débrouiller, notamment aux femmes, bien obligées d’apprendre la langue pour chercher à manger !...

Elle prend comme exemple l’effort nécessaire pour prononcer la phrase Je veux dû pin ! Cette phrase me frappe parce que ce n’est pas la première fois qu’on me parle ici de nourriture. C’est même assez souvent que cela revient comme l’indicateur d’une situation. C’est par rapport à cela que semble se déterminer les classes sociales.

Je parle ensuite avec Carlos Tafia critique littéraire qui m’encourage à sortir du microcosme. Nous parlons de l’Economie et de la situation sociale du pays. Il me dit qu’ici, ne pas s’intéresser à la Politique est une obscénité. Il me parle aussi de l’autisme de la France, mot dont j’ai depuis longtemps l’idée…

Il la voit comme une terre sécurisante et stable dans laquelle il ne peut rien arriver, tellement c’est conservateur et qu’on n’y est pas obligé de faire de la Politique, donc qu’on peut y travailler… De nouveau, cette violente douleur qu’ils crient les uns et les autres. Ils présentent tous le même syndrome. Le Chili hurle par tous les pores de sa peau.

Conversation ensuite avec la berlinoise Sylvie Dümchen rencontrée deux jours plus tôt et qui travaille sur le désordre. On parle de ce qu’on voit et nous tombons d’accord sur le fait que le plus surprenant est la présence des hommes au Congrès, en tant qu’intervenants. Nous trouvons des explications complémentaires.

Elle m’informe des publications. Me dit aussi que les femmes pauvres se sont organisées – sous la direction de l’Eglise – pour faire la popote en commun et que c’est ainsi qu’elles ont commencé à réfléchir. Au contraire les bourgeoises sont isolées. C’est donc à double titre, un féminisme inverse de celui de l’Europe.

On m’emmène. Je tente de me faire résumer les interventions par quelqu’une qui en est bien incapable et qui s’en moque, confondant la question Qu’est ce qui s’y dit avec Qu’est ce qu’on en dit ? Quant au reste, c’est la langue de bois des Septantes. Je parviens à me faire traduire trois mots de l’intervention d’une Argentine qui parle du viol en termes de négociation, ce que je trouve très juste et n’ai jamais entendu ailleurs. Je retrouve trace de mon écrasement atavique et de la façon de le gérer.

Dans la matinée, j’ai du vague à l’âme. Je n’en avais pas eu depuis le début de la mission, sans doute faute de temps, ou bien parce je commence à sentir que quelque chose ne va pas, sans savoir quoi.

A l’Institut Français les photographies de Monique Wittig, Danièle Sallenave, Chantal Chawaf et Hélène Cixous qui avaient été exposées la veille ont disparu. Les vitupérations de la directrice jettent un froid. Elle se plaint que les Editions des Femmes lui aient in extremis demandé de changer la présentation, ce qu’on comprend.

Les méthodes, les enjeux et les fonctions des deux institutions sont différentes. Les Editions et moi-même effectuons là un travail ponctuel qui doit être efficace et performant, alors que le personnel para-diplomatique exerce une activité plus diffuse.

Conversations diverses avec plusieurs personnes qui étaient déjà là la veille. Chacun essaie de m’avoir pour soi seul mais malheureusement, je ne peux pas être partout. La situation est un peu difficile. J’essaie de naviguer entre les différents récifs.

L’Ambassadeur d’Uruguay vient vers moi et me dit tout à trac : Il faut faire quelque chose pour la librairie française, vous avez vu dans quel état elle est ? Je lui réponds Non, mais je m’en doute ! Nous partons ensemble d’un merveilleux éclat de rire montrant que nous nous étions parfaitement compris ! Du coup il m’invite à déjeuner pour le lendemain, et se propose de me faire visiter la ville ce que j’accepte.

J’obtiens par mes propres moyens une entrevue à L’Epoca et note que cela a été le cas pour deux des articles sur les trois du Chili.

Nous nous évadons avec la Berlinoise du matin, car manifestement, tant à l’Institut Français qu’à l’Ambassade, on ne tient pas à m’avoir sur les bras, et cela en devient gênant. Nous parlons et décryptons tout ce qui se passe !

Elle me dit avoir cherché en vain de la conversation et de la culture dans ces eaux là et qu’il n’y en avait point. C’est bien ce que je ressens depuis le premier jour. Depuis mon arrivée elle-même où on n’avait pas l’air très content de ma venue. Elle émet l’hypothèse qu’en fait ils voulaient faire venir quelqu’un d’autre dont elle me donne le nom et qu’ils étaient mécontents que ce soit moi.

Cela n’est pas impossible et expliquerait même plusieurs choses constatées. Une certaine mauvaise volonté ou plutôt une volonté de s’en tenir au strict minimum pour ne pas dire un peu moins. Allons, disons même plusieurs camouflets.

Les rivalités entre les Editions et les services culturels de l’Ambassade n’arrangent rien ! J’en suis plutôt la victime. Enfin le témoignage que nous donnons elle et moi n’est il pas de nature à mettre en difficulté dans la mesure où il révèle de façon éclatante que quelque chose se passe ailleurs - là où elles ne sont pas - et met en cause la fiction locale que la vie culturelle c’est ce qui se passe ici. Car justement il ne se passe absolument rien. C’est un mime. Et je l’ai senti dès le premier jour.

On visite le quartier de l’autre côté du fleuve. Une zone bohème avec de vieilles maisons en voie de restauration. Un Santiago ancien au bord de l’eau, donnant à rêver. C’est ce que je fais un moment… La Berlinoise me mène dans le même quartier à la Maison des Femmes, un superbe établissement financé par les Hollandais et dont je ne pouvais même pas soupçonner l’existence !.. Non seulement elle parait plus active que celle de Paris, mais elle a une toute autre allure !

On fait le tour du marché central et brutalement je replonge dans la vie. Au vu des calebasses gravées en forme de tasse, la nostalgie me prend. Ces masses de légumes et de fruits me déchirent le cœur. La vie revient avec une force inouïe, comme jamais depuis mon opération du sein il y a cinq ans et cela me fait très mal… Je n’ai plus l’habitude !

Je retrouve mon absolue ferveur du monde. Au marché aux fleurs, des masses de couronnes mortuaires toutes prêtes qui me rappelle en Mille neuf cents soixante dix à la Paz, les marchands de cercueils d’enfants ! On voit aussi des animaux domestiques qu’on ne voit pas ailleurs.

On me raccompagne en taxi. Je dîne seule à l’hôtel.

Le soir la Berlinoise et son amie viennent me chercher pour aller à la Fête de Clôture du Congrès. Celle-ci nous reporte dix ou quinze ans en arrière comme si le temps s’était arrêté en soixante treize et qu’on renoue là avec ce moment là. Rien que ces danses que je n’aime guère. Je quête en vain un tango ou un paso doble, mes préférées. Je danse quand même un peu pour leur faire plaisir et en effet le contentement se lit sur leurs visages en me regardant. J’ai bien fait de le faire.

Avant qu’on me raccompagne et en dehors de la fameuse Fête, sur le trottoir j’apprends à la Berlinoise à danser le tango ! Pourquoi faut-il que je sois toujours à ce point à la marge ?

J’apprends par la suite qu’à quelques immeubles de là, il y a un centre de torture ! Pas un jour où on ne m’ait parlé de cela. Une société qui hurle par tous les pores de sa peau, terrorisée, au bord de la folie et qui pourtant lutte encore. La dite torture, omniprésente.

 

Samedi 22 Août 1987

Le Conseiller Culturel de l’Uruguay Pelago Diaz – et non l’Ambassadeur vient me chercher avec Ida Videle qui habite chez lui. Il nous fait visiter les beaux quartiers de la ville. Tous beaux quartiers qu’ils soient, ils sont quand même moins riches que Juan les Pins ! Les derniers faubourgs remontent jusque dans les vallées des Andes.

On visite un village artisanal dans le style de celui qu’on avait vu à Dakar vingt ans auparavant. Une magnifique église ! On va aussi voir la villa que Pinochet s’est faite construire mais qu’il n’ose pas habiter à cause du tollé que cela a soulevé. Je ne la trouve pas si imposante que cela par rapport à d’autres mégalomanies !...

Il nous ramène déjeuner chez lui. La directrice de l’Institut a été invitée aussi mais elle n’est pas venue et j’en suis scandalisée ! On va promener le chien Gaston au Parc Sainte Lucie. Nous avons une conversation culturelle mais pas là plus qu’ailleurs, en dehors de mes deux conférences je n’ai pu parler véritablement de mon travail. Sauf avec la Berlinoise et à peine. Cela crée un malaise relativement pénible.

Le fait est que la donne économique et politique refoule toute préoccupation culturelle et cette situation est pour moi une nouveauté. Il ne s’agit même pas d’un squelette dans le placard comme dans ma vie professionnelle au lycée, mais d’une société baignant dans un discours sans rapport avec la réalité et c’est horrible.

La soirée est une catastrophe limitée. J’y vais en taxi en prenant mon courage à deux mains sachant que finalement je n’ai rien à attendre de personne. Tout ici a fait ses preuves et je ne peux compter que sur moi-même. J’ai l’impression d’être en exil dans la transnation et de devoir faire face.

Je règle la question en présentant l’adresse où je dois me rendre au chauffeur et en croisant les doigts pour qu’il n’y ait pas de problème car il fait nuit, et c’est quand même assez loin. Il a une terrible tête d’indien, mais dans le même temps j’ai parfaitement confiance.

J’arrive enfin dans un lieu tel que j’en suis choquée. Sans doute le décalage entre la gueulante du pays et l’attitude de la colonie française est-il intenable !... La conversation commence par des sottises sur la conférence concernant le post modernisme -laquelle a récemment eu lieu à l’Institut - et que mes compatriotes présentent comme le rayonnement de la culture française apportant des outils mentaux aux pauvres chiliens.

Je leur dis tranquillement que cette idéologie du post-modernisme est limitée à l’espace entre les deux stations de métro parisiennes Mabillon et Saint Germain des Prés, ce qui jette un froid.

On se met à élever la voix de façon autoritaire, comme sur une enfant, et à y réfléchir, c’est cela qui m’a énervée, cette façon qu’on avait d’essayer de m’intimider en me disant ce qu’il convenait de penser.

Pour avoir une telle assurance, sans doute ces femmes qui participent là à cette soirée, ont-elles l’habitude de procéder ainsi avec les Chiliens. Disons le, je ne me souviens pas qu’on m’ait traitée comme cela de ma vie, au sens de tenter de m’éduquer culturellement ! Cela m’a fait un drôle d’effet.

Je commence à expliquer tranquillement que ce qui manque est l’articulation de la culture chilienne et française, au sens où il y a une demande très forte, mais sans aucun relais car la mission culturelle ne joue pas son rôle. Bien sûr cela ne leur plait guère et c’est avec le même ton qu’on m’explique que ce n’est pas leur rôle.

En termes modérés, je finis par dire que je n’ai pas été soutenue. Elles se rebiffent.

Puis vient sur le tapis la question de la note d’hôtel dont je refuse de me mêler disant que ce n’est pas moi qui ai décidé d’en changer et qu’on ne m’a même pas demandé mon avis.

Cela ne plait guère, mais je tiens bon en disant à la responsable de s’arranger directement avec les Editions, car je ne m’occuperai de rien dans ce domaine. Diverses considérations tentent de me faire céder sur le thème du confort matériel supérieur auquel j’ai accédé, comme si cela devait me convaincre de me taire.

Horreur de ces Français qui arrivent ici sur un corps massacré qui bouge encore, parce qu’avec la transition, après la dictature, le Chili va redevenir un pays respectable…

On parle de mon départ à l’aéroport le surlendemain comme si la responsable n’avait pas l’intention de m’y accompagner mais d’envoyer seulement le chauffeur. Je proteste en disant qu’il y a tout de même un peu d’abus et je montre les crocs.

Les femmes des Editions me raccompagnent et Antoinette Fouque est de son côté outrée par l’absence d’accueil ! Elle dit qu’elle va faire un scandale au Quai d’Orsay et se plaindra à Simone Veil !...

 

Dimanche 23 Août 1987 Avec Eugénia N.

Valparaiso. Une ville pour moi, une ville pour nous. J. disait à Fort de France, l’autre part, c’est ici ! Et bien non ! L’autre part c’est là bas ! Bonheur de ce voyage en autocar dans lequel je retrouve ma lumineuse jeunesse. Des cahutes misérables, des orangeraies, des gardians à cheval, des humains dans des terriers.

A Valparaiso pas de toilettes publiques à l’arrivée ! Les Puces du Dimanche, une calebasse locale assez typique que j’achète en me faisant rouler mais avec l’idée que je n’en reverrai pas une autre de si tôt...

Le choc de Valparaiso. Une ville pour moi, une ville pour nous. Comment le dire autrement ? L’évocation du Liverpool fantasmatique que nous avons avec J le mois dernier, quêté en vain. Fort de France qui sans la France aurait tourné plus exotique. Le port miniature. Le célèbre funiculaire, des maisons somptueuses et des masures. Le Musée des Beaux Arts. On y découvre des Impressionnistes Espagnols, Italiens et des Chiliens divers, le tout de qualité.

Nous déjeunons dans un restaurant sur la plage. Une masse de pélicans, comme des manchots sur la banquise. Rare et étonnant spectacle aussi émouvant que les dauphins jouant dans l’étrave du bateau, dans le détroit de Gibraltar, en partant en Afrique vingt ans auparavant.

Soupe de coquillages et poissons hors pair rassemblés sous le nom de marmite de pêcheur. Un deuxième plat dont je laisse la moitié car je suis déjà rassasiée. Une promenade en bateau sur un semi-rafiot précaire à hurler, étant données les vagues. J’appelle ma cicérone à l’aide mais elle m’envoie sur les roses.

Je suis choquée de découvrir que j’écoute sa souffrance d’exilée chilienne de retour au pays mais qu’elle se refuse à prendre en compte ma situation propre, en l’occurrence là les conséquences physiologiques toujours présentes de la chimiothérapie d’il y a quatre ans.

Bref c’est toujours la même histoire. Heureusement je ne m’y habitue pas. Car c’est ainsi une façon chaque matin de redonner sa chance à la vie du monde. Tenir ce qui est pour définitif serait métaphysiquement mortel, car ce serait le considérer comme clos.

Peut-on en ce sens parler d’une vertu ou d’un devoir d’indignation ? Se résigner à ce qu’est le monde, serait comme l’abandonner à sa mort ? Est-ce le sens de l’expression Aujourd’hui en terre étrangère et demain à Jérusalem ?

Je surmonte quand même mes problèmes nerveux, mais ne suis pas très heureuse en ce qui concerne notre relation. Sortant du bateau, elle me dit En Avant ! Je lui propose de chanter Avanti o popolo ! l’hymne révolutionnaire. Elle rigole et se laisse presque tenter, moi aussi !...

J’aurais préféré rester plus longtemps à Valparaiso mais elle veut absolument que nous allions à Vina del Mar ! J’en profite pour téléphoner à ma famille rentrée à Paris et les trouve partagés entre l’enthousiasme du progrès des communications et l’inquiétude d’être restés jusque là sans nouvelles de moi.

On fait un tour en calèche. Je chantonne C’est un petit port tout au bord du monde. Tout cela est très prenant et j’en éprouve comme une pulsion d’émigration. L’idée de m’installer là définitivement, ou du moins d’y mourir.

C’est à Valparaiso que j’ai compris le départ de Rimbaud pour l’Abyssinie. L’art, la poésie n’améliorent pas la situation mais plutôt l’aggravent !.. Face à cela que faire d’autre que cette fuite dans un ailleurs définitif où l’autre perd sa trace parce que c’est l’incarnation de son imaginaire à soi seul, sans que la médiation de la littérature permette qu’on vous y rejoigne (et quelquefois pire vous y poursuive). Rimbaud en Abyssinie ne peut plus être possédé.

Nous prenons le thé dans une pâtisserie et c’est le retour.

En passant, au Centre Ville Eugénia me montre la villa où on torture. Je la montre du doigt pour m’assurer qu’il s’agit bien de celle désignée. Elle proteste contre ce geste et n’a d’ailleurs pas cessé de toute la journée de me dire de parler moins haut, se moquant de mes difficultés avec l’Ambassade mais se préoccupant elle-même de la présence d’un militaire appartenant visiblement à la Marine.

J’essaie de le lui dire que les deux choses ne sont pas sans rapport et que ce qui m’est apparu, c’est que les Français rencontrés cautionnent bel et bien cet ordre-là. J’échoue à le lui faire comprendre. Dans le bus du retour, je commence à être fatiguée.

A l’hôtel, j’ai la fièvre et l’insomnie. Je tombe malade. J’essaie de ne pas m’affoler me répétant une fois de plus ce que je fais depuis le début Du calme, du calme ! Je me bourre de médicaments. Dans la nuit, le signal de réception des messages clignote…

 

Lundi 24 Août 1987

Le message annonce un cadeau déposé par la Berlinoise. Ce sont des oiseaux en paille, typiques parait il du Chili. J’écris une lettre pour la remercier ainsi que les cartes postales rapportées de Valparaiso. Je liquide l’argent en achetant un collier à offrir, mais en dépit de mon effort ne réussis pas à payer la note de téléphone de mes trois essais infructueux pour Paris lesquels ont tous abouti dans la Sarthe !

Je suis humiliée et inquiète de la laisser payer aux Editions parce que je n’ai pas trouvé d’autres solutions et cela me tourmente longtemps encore …

On vient me chercher avec un autre Français, économiste en tournée. Il m’ignore ostensiblement conversant allégrement avec Michèle G. L’intérêt qu’elle porte à ce qu’il rapporte de sa mission à lui me montre bien clairement ce qu’il en est !

A savoir l’économie c’est du sérieux et la culture n’a aucun intérêt. Vision paradoxale voire même paroxystique puisque moi- même économiste, je le suis et n’aurais pas ainsi œuvré si cela n’avait pas été le cas puisque le fonctionnement réel du monde est au cœur de mes textes et revendiqué comme tel.

Je me suis alors brutalement apparue comme un simple pion qu’on a placé là au cas où, mais sans égard pour lui et s’en tenant suffisamment loin pour n’être pas compromis avec, au cas où cela tournerait mal.

Je les entends expliquer froidement qu’Il faut soutenir tel ou tel qui sera certainement Ministre ! Ils parlent bien sûr de l’opposition libérale sur laquelle ils parient. Ils parlent tous les deux du Chili comme du Laboratoire de l’Ecole de Chicago sans même se rendre compte de ce qu’ils disent.

La France m’apparait alors dans ce qu’elle est : une province lointaine des Etats Unis, imitant avec retard et caricature ce qui se fait là bas, soucieuse d’être la voix de son maître et espérant bien participer au festin des dépouilles d’un pays mis à mort. Il y a là dedans quelque chose d’écoeurant et de pitoyable car en fait à entendre Eugénia, les places sont déjà prises par les Anglais, les Allemands et les Italiens…

J’essaie sans succès d’entrer dans leur conversation mais le mépris qu’ils me témoignent tous les deux me bouleverse. De là on voit bien comme la décomposition est plus avancée qu’on le voit en France. En fait, le Chili les a déjà contaminés.

Dans la salle d’embarquement, je retrouve les gens et avec le gars en question, une conversation presque correcte. Je lui dis qu’on est la même chose, des représentants de commerce en train de vendre la France. Il se défend de cette image pour prendre des airs d’économiste distingué. Le curieux c’est que je suis la moins choquée des deux, puisque c’est la réalité.

Je lui dis que ce qui me met en rage, c’est de voir apparaître à quel point nous sommes incompétents et incapables de jouer nos atouts car c’est bien cela qui finalement est visible, l’insuffisance même de nos techniques commerciales alors qu’en terme de mercatique – si on admet cette approche - il y a un créneau, qu’on a le produit, qu’il y a une demande forte et qu’on ne parvient pas à le vendre correctement.

Quant à lui, la bouche en cœur il me dit qu’il a découvert les effets réels du libéralisme ! Je lui réponds qu’on le savait déjà en fonction de la classe sociale à laquelle on appartient. Je suis stupéfaite de son authentique naïveté, mais en même temps me réjouit en me disant, qu’au moins, le Chili lui aura servi à cela ! Je lui dis que ce qui se met en place, c’est l’apartheid. Il ne contredit pas. N’y aurait-il qu’une chose à dire du Chili, ce serait cela.

On embarque, je suis terriblement soulagée. Je tente d’écrire mes réflexions avant d’arrivée en Uruguay et notamment de remplir les passages laissés en blanc ainsi que de mettre au propre quelques notes éparses telles que :

On m’a dit que les poblaciones étaient des camps d’extermination où l’Armée ne pouvait entrer qu’avec les tanks, parce que la population se défendait avec des armes. Ils viennent la nuit, les font déshabiller volent, violent, pillent et tuent. La bagarre entre l’Armée et les poblaciones n’a pas cessé depuis le Coup d’Etat.

Tous les jours on tue !

Des centres de torture il y en a partout dans Santiago, on ne sait pas exactement mais on commence à être au courant… Impossible de ne pas parler. Ils sont très forts. Ils savent tout. Ils attendent le moment pour tuer.

La répression est sélective. Le PC. Le MIR. L’Extrême Gauche. Les dirigeants syndicaux.

Les partis et les syndicats existent de fait.

Le coût de la main d’œuvre, par le bas, est le cinquième du monde.

Un petit quartier colonial inexistant mais construit de toute pièce sous la dictature.

Des gardiens gardant les portes des immeubles chics.

L’avenue du 11 Septembre. Le choc en voyant le panneau, quelques secondes avant de comprendre de quoi il retourne vraiment. L’Uruguayen m’a dit que ceux qui ne veulent pas l’appeler ainsi la nomme La Nouvelle Providence. Providence étant le nom de l’artère principale….

 

 

II. RIO DE SOLIS

 

 

C’est avec une angine que j’arrive à Montevideo en Uruguay ! Comment s’en étonner, c’est un minimum... Au contraire du Chili, j’y suis remarquablement accueillie. Malheureusement mes livres ne sont pas arrivés. J’en suis stupéfaite car je n’avais à aucun moment envisagé cette hypothèse !... S’il faut s’en occuper en plus du reste, ce n’est vraiment pas possible… On reconduit Ida, l’écrivain uruguayenne avec qui nous avions été nous promener à Santiago. Elle a oublié son sac dans la voiture et me téléphone, alors que je suis à peine installée à l’hôtel.

Tout se passe très bien. Je m’installe le plus rapidement possible, entrant carrément dans cette nouvelle réalité. J’ai besoin de décompresser après l’énorme tension du Chili dont il me faut me remettre ! On me donne le programme. J’y découvre un certain Théâtre Solis dont je suis enchantée. Cet homme est le découvreur du Rio de la Plata et a été dévoré par les Indigènes…

On dine chez le Conseiller Culturel. J’essaie d’exposer mes thèses mais les résumer en cinq minutes entre la salade et le flan, c’est un peu difficile. Je suis étonnée qu’on me parle tant de féminisme et de Simone de Beauvoir. Il y a là une journaliste avec des journaux. On est en plein dans le MLF des débuts !...

 

Mardi 25 Août1987

Engluée d’abord dans les problèmes familiaux du Conseiller, on finit quand même par s’en extirper pour une excursion à Punta del Este sans autre intérêt pour moi que de me montrer l’état de la campagne. Des forêts de pins et d’eucalyptus dans des paysages qu’on trouverait éventuellement en Bretagne. De petites cahutes en fibrociment constituent l’ordinaire de l’habitat. Beaucoup de télévisions et quelques gauchos à cheval. Punta del Este se prend un peu pour Copacabana, mais n’est pas même aussi riche que Juan les Pins.

La seule chose vraiment spectaculaire est la différence de climat entre la rive du Rio de la Plata et celle de l’Océan. A un tournant on plonge brutalement dans la brume et le crachin !... Nous allons prendre le café chez une bourgeoise grand style qui m’apparaît typiquement sud américaine !..

J’ai une belle extinction de voix. Si j’ai commencé à ne pas être en forme, dès le retour de Valparaiso, là j’attribue cet épisode à la conversation de midi. Finalement ce qu’on me demande – là encore - c’est de faire autre chose que ce que j’ai prévu.

On exige quasiment que je sois dans la ligne De Beauvoir et je n’en reviens pas! On me demande de me présenter comme un(e) épigone de cette intellectuelle... J’en tombe raide ! J’ai déjà expérimenté au Chili qu’on n’y était pas ici à la pointe de la philosophie mais je suis quand même bien obligée de tenir compte de l’auditoire.

Je propose de revoir mes interventions dans le sens du féminisme plutôt que celui de la philosophie, ce qui en fin de compte n’est pas complètement aberrant étant donné la réalité ! J’envisage un compromis qui n’est pas absurde…

Le soir à Montevideo le Théâtre Solis défie la concurrence. Il est matériellement magnifique, on est dans une toile du douanier Rousseau ou un film de Visconti au choix, en fonction du regard qu’on a sur la chose. C’est une débauche de toilettes et de fourrures... Toute la ville est là, le Président et le Gouvernement au grand complet dans la loge d’honneur. Nous-mêmes nous sommes horriblement mal placés et on peut mesurer à ce standard l’importance de la place de la Commission Culturelle Française dans la vie locale…

Du point de vue vestimentaire, le nœud semble jouer un rôle essentiel dans la vie de cette ville. Les écoliers garçons en portent d’énormes de couleur bleu marine.

Au théâtre, ce soir là, c’est l’inauguration du nouveau ballet Giselle remonté grâce à l’intervention de l’URSS, après la fin de la dictature militaire. La ballerine de trente cinq ans n’a plus l’âge d’être dans ce rôle mais elle est soviétique comme le chef d’orchestre et le chorégraphe….

Déjà qu’au Bolchoï, le ballet Giselle n’est pas très attractif mais peut encore se comprendre comme l’un des éléments d’un conservatoire académique, là avec ses entrechats approximatifs c’est à la fois terrible et même temps profondément bouleversant. Disons même que pour moi c’est l’émotion qui domine au vu de ce peuple qui réapprend à vivre !

Les commentaires qu’on entend bien sûr ne sont pas ceux là. Les gens protestent. Quant au Conseiller il fait remarquer qu’Applaudir les Soviétiques un jour de Fête Nationale, c’est champion !

Diner avec l’étonnant Bernard Guillaumot architecte et scénographe qui a construit soixante trois théâtres et m’entretient des problèmes techniques propres à sa spécialité, alertant notamment sur les manques concernant l’Opéra Bastille..

Comme je ne peux plus – au sens propre - dire un seul mot, on m’achète un médicament en pleine nuit…

 

Mercredi 26 Août 1987

Je vais à pied à l’Ambassade de France pour y toucher mes indemnités. Je prends un café dans le bistrot d’en face où les gens ont l’air content que j’y entre. Moi-même, je m’y sens bien. Je ne me perçois pas comme ne parlant pas la langue, que d’une certaine façon je commence à apprendre.

Je suis mieux accueillie à cette Ambassade là qu’à celle de Santiago et j’y règle des problèmes concrets. A trois personnes ensemble, je raconte la décote de change qu’on m’a imposée au Chili. Comme elles ont l’air étonné, j’espère que cela fera son chemin !...

Je prends ensuite contact avec Patrick Cauvin de l’Alliance Française. La rencontre est absolument magique car il vient me chercher dans une vieille Ford d’avant-guerre qui sent le café. C’est une divine caricature et l’expression rassemblée de ce que je ressens ici : Un univers cinématographique absolu, d’une vie arrêtée au début des Années Trente.

On se comprend immédiatement et nous préparons la lecture de Que se partagent encore les eaux que je dois faire. Il me montre la salle prévue à cet effet et j’y fais un essai ! On est vraiment dans le Théâtre.

On va au studio photographique faire un cliché, là aussi dans le style rétro. Je suis heureuse. Un vrai bonheur de Montevideo. Nous parlons de la difficulté de se soumettre à la photographie et lui-même étend l’idée à la problématique de l’interdiction religieuse !

On s’entend très bien. Comme il me l’a demandé pour faire une petite exposition, je lui propose les manuscrits que j’ai dans mon sac, mon carnet de poèmes et comme en confiance je m’enhardis dans ce climat favorable, annonçant que je pourrais apporter mon chapeau, mes colliers et un peigne décoré. Je suis alors en proie à une intense émotion, disons même au bouleversement et au trouble.

Je déjeune en face de mon hôtel, commençant la nouvelle rédaction de ma conférence pour tenir compte de ce qu’on m’a dit. J’y suis bien accueillie, on m’installe sur deux tables. J’y travaille toute la journée, sauf pour un petit somme. Je finis tout juste dans les délais.

Le soir, ma conférence a lieu dans le bâtiment imposant de la Bibliothèque Nationale et rassemble - à les entendre - entre soixante dix et cent personnes chaleureuses et vivement impressionnées. C’est d’autant plus un succès me disent ils, que cette soirée était en concurrence avec d’autres manifestations.

Ma conférence a été très bien accueillie et mon humour apprécié. Quelques questions assez décourageantes comme Avez-vous pensé au rôle de l’Inconscient ? ont bien révélé quelques années de retard sur la France mais inversement d’autres réflexions ont laissé entendre que mon concept de chaïque – à l’avant-garde philosophique dans mon pays – était ici de son côté à l’ordre du jour !

Un professeur de philosophie français me mouche sur le thème que Tout cela est déjà dans Héraclite ! Je réponds par la rigolade et la dérision. J’ai la salle avec moi, mais je me fais ensuite remonter les bretelles par le Conseiller Culturel auquel je réponds qu’il faudrait qu’il sache ce qu’il veut !

En effet sa femme et lui m’avaient demandé clairement d’aller plutôt dans le sens du féminisme que dans celui de la philosophie d’avant-garde, étant donné le public auquel on avait à faire et donc qu’il ne peut pas ensuite me reprocher de l’avoir fait !

En réalité, je crois que le Conseiller et son épouse très présente et directive ne sont pas contents du tout parce que bien qu’allant dans le sens du féminisme, ce n’était pas cela qu’ils voulaient que je dise. Et d’autant moins que je n’ai même pas prononcé le nom de Simone de Beauvoir, par rapport à laquelle on m’avait sommée de me situer. Le fait est que puisqu’ils avaient voulu du féminisme ils en avaient eu, plus radical que ce que j’avais prévu.

Plus étonnant, le Conseiller Culturel me dit Alors ce matin, devant l’Ambassade vous faisiez le trottoir ? Ce qui revient de fait à me traiter de putain ! Tout cela est d’ailleurs bien connu et peut se résumer par la fameuse formule On ne peut pas contenter tout le monde et son père ! Ce qui est là exactement la situation !

Après la conférence, de nombreuses femmes très amicales viennent me parler et me remercier pour ma bonne humeur et surtout pour avoir parlé de moi ! Comme quoi, c’est bien en effet cela qu’il fallait faire. Elles me disent qu’ici, personne ne l’ose ! Je me demande alors bien en quoi peut consister le féminisme qu’imagine la Conseillère ou du moins la femme du Conseiller ! Une française âgée vient me dire qu’elle leur a parlé de la reproduction artificielle et qu’on l’a prise pour une folle !

Un homme aussi vient me voir qui me dit travailler sur la chaïque et qui implore qu’on envoie mon Canal de la Toussaint à la Bibliothèque Nationale. Cette violente demande me touche terriblement ! Quelle différence avec la France ! Quelle faim de ce que j’ai à dire...

On prend ensuite un pot chez le Conseiller Culturel avec six femmes et un homme de gauche qui commencent à entreprendre mon procès parce que manifestement je ne suis pas dans la ligne ! On me fait comprendre que ma pensée devrait être soumise à la ligne politique !

Je tente d’expliquer que ce qui m’intéresse, c’est la compréhension de la réalité mais cela n’a pas l’air leur problème… Je bats doucement en retraite, me dégageant sans bruits ni éclats…

Mais tout de même la complicité entre cette bande et le Conseiller me fait froid dans le dos tout en me permettant de comprendre la situation. Ce sont des Socialistes qui fournissent un gros travail pour leur compte, en se plaçant manifestement et pour l’avenir de l’Uruguay et de la France. Il s’agit de noyauter et de constituer du réseau. C’est bien la même situation qu’au Chili mais dans un autre contexte !

Cette volonté de m’embrigader et de me mouiller, chez un diplomate me stupéfie ! On me reproche finalement de ne pas faire de politique, sous entendu de ne pas réciter le catéchisme qui conviendrait, catéchisme que le Conseiller lui-même débite semble t-il par opportunisme, démagogie et marketing !

D’ailleurs comme il me fait la leçon et que je lui réponds que j’ai passé la journée à travailler pour refaire la conférence dans le sens de qu’on en a dit, il a l’air stupéfait que j’ai fourni un pareil travail, ce qu’en effet décidemment personne ne comprend !..

Je suis écoeurée et dors vraiment très mal, tout en comprenant tout de même que si les Socialistes sont sur la ligne de Simone de Beauvoir - en estimant avec elle qu’on ne naît pas femme, mais qu’on le devient ! - c’est parce que cela permet en mettant tout sur le compte des structures sociales plusieurs choses :

D abord de recruter des troupes qui serviront de masse de manœuvre qu’on fera marcher dans la perspective d’une Révolution qui leur serait favorable tout en les empêchant de débattre effectivement des rapports hommes/femmes puisque cela laisse croire que les hommes et les femmes sont également opprimés par le même système capitaliste. On fédère ainsi des mécontents qui apportent des voix sans mettre en danger les privilèges.

Cette analyse m’est venue au vu de la férocité avec laquelle on exigeait que je sois dans la ligne de Simone de Beauvoir, il devait y avoir de bien gros enjeux derrière… L’énervement me dure encore le lendemain matin en me provoquant comme souvent dans ce cas là, des troubles circulatoires.

 

Jeudi 27 Août 1987

La femme du Conseiller Culturel revient sur la soirée à la Bibliothèque Nationale pour confirmer que cela a été un succès, en nombre et qualité du public, les femmes professionnelles ayant été très contentes.

Mais elle me dit tout de même qu’une partie de l’auditoire s’est demandé mécontent si je ne représentais pas que moi-même (ce que je clame depuis le début). Je trouve quand même tout cela un peu curieux !

Entrevue avec le journal El Païs. La femme envoyée par la presse comprend admirablement ce que je lui explique, dit que c’est très bien et très utile. J’en profite pour lui dire que Simone de Beauvoir est complètement dépassée, tellement je suis furieuse de l’insistance à me faire entrer dans la ligne !... Bien que tout cela me fatigue beaucoup, je jubile.

Mais je surprends la femme du Conseiller Culturel à répondre elle-même directement en espagnol à la journaliste, sans même me traduire les questions ! Outrée, je ferraille pour qu’on me les pose … à moi !

Tout cela est bien instructif mais décidemment, c’est la guerre et je me fais de plus en plus l’effet d’être un(e) soldat(e) ! J’ai besoin de récupérer et d’être seule. J’insiste pour qu’on ne s’occupe plus de moi avant la soirée où nous devons encore assurer une autre mondanité...

Je me fais indiquer le vieux quartier vers lequel je vais résolument. Si le Centre Ville c’est Madrid en ruines, là c’est Sète à l’abandon. Je déjeune dans un infâme boui-boui comme on les aime avec mon mari et en suis très satisfaite. Ambiance d’avant guerre et du douanier Rousseau. A Montevideo je suis heureuse, ce qui n’était pas le cas à Santiago !

J’expédie des cartes postales à la Grande Poste d’esthétique Mille neuf cent vingt et qui devrait être classée par les Beaux Arts dans la même rubrique que les toilettes du Bon Marché à Paris ou celles du métro Madeleine.

Je descends ensuite vers le port mais cela devient si misérable que j’hésite et d’autant plus que les gens me regardent de travers. Ce sont de vagues mulâtres sans doute comme le dernier avatar du Brésil. Depuis que je suis arrivée, pas trace d’indien. Sauf le chauffeur de l’Ambassade qui devait en avoir dans son ascendance…

Je fais quand même l’effort de marcher un petit peu au milieu de tout cela mais l’ambiance ressemblant de plus en plus à celle du film Délivrance (John Boorman 1972) ne me rassurant pas, je préfère rentrer.

Ayant réussi hier à changer mes pesos en dollars, aujourd’hui je prends le risque des francs, en m’y reprenant à deux fois pour éviter de me faire repasser de faux billets de cinq cents francs. Il y a des boutiques de change tous les trois mètres, c’est assez spectaculaire !

Dans les vitrines les taux de change sont affichés, marqués en gros caractères. Les gens doivent venir tous les jours pour chercher les pesos nécessaires à la journée. On voit la monnaie dégringoler d’un jour sur l’autre. Les dollars circulent ouvertement et même certaines boutiques affichent directement les prix dans cette monnaie refuge.

On trouve de tout, moins cher qu’en France. Une spécialité de lainages dans le style des fameux pulls norvégiens et des articles en cuir. Enormément de bottes, elles sont pour rien et on a l’embarras du choix. L’étonnant est qu’elles sont toutes de couleurs naturelles, noires ou fauves, ainsi que les vêtements de cuir qui gardent aussi la marque de la pampa.

L’esthétique respire le calme et l’absence d’ambiguïté. C’est une terre poétique.

Il n’y a pas ici de mauvaise conscience au sujet des Indiens, comme en Amérique du Nord. Ils ont été complètement massacrés et le pays est totalement européen. On m’a dit que les quatre derniers Charruas étaient morts exposés à Paris.

Je rentre dormir, car tout cela est tout de même fatigant.

Le soir, après avoir assisté à une conférence sur le Corbusier, on m’emmène à une présentation de livres dont je ne vois pas l’intérêt, si ce n’est de démontrer le corps physique de la présence française dans le pays. Bref je suis le train de la vie du Conseiller Culturel et de sa femme.

On dîne excellemment dans une brasserie allemande avec Bernard Guillaumot. Je lui fais la liste de mes livres qu’il veut absolument lire.

Les Conseillers nous parlent des écoutes et de l’espionnage éhonté. Je comprends mieux du coup, pourquoi la veille il poussait à la roue de mon procès politique mais j’interprète cela maintenant comme un épisode de sa tentative de pénétration du milieu intellectuel d’extrême gauche.

La question de mon billet d’avion pour le retour n’est toujours pas réglée alors que je dois rentrer pour être présente au départ de ma fille qui va poursuivre ses études en Province.

Je suis presque furieuse et ce n’est peut-être pas étranger à la grippe qui m’a prise, même si j’ai tout de même grâce à l’Aluctyl jugulé l’extinction de voix. Petit miracle qui doit être ici bien connu de tous car tous les arrivants attrapent le virus et ont le même symptôme. D’ailleurs dans la pharmacie, la boite est en évidence à portée de main.

 

Vendredi 28 Août 1987

J’ai annoncé à l’Ambassade que de toute façon je rentrai demain, quitte à partir à dos de lamas !... Il semble que ma détermination ait fait quelque effet ! Même si le Conseiller m’a répondu d’un ton sec qu’il n’y avait pas de lamas en Uruguay !

La Conseillère me donne trois tâches à accomplir pour elle à Paris, ce que j’admets puisque c’est ainsi que les réseaux fonctionnent. Par contre lorsqu’elle me demande de pistonner un écrivain d’Uruguay aux Editions des Femmes en me demandant de dire que j’ai trouvé sa littérature de qualité, je suis scandalisée.

Entrevue avec Ana Maria Araujo, roulant exclusivement sur le féminisme, ce qui m’ennuie de nouveau un peu, mais je fais de mon mieux. Je me souviens que la veille au soir la bande a critiqué Marguerite Duras qui avait - dans une interview - déclaré que les questions l’emmerdaient et qui était partie…

De mon côté, j’ai l’impression d’être prise au piège en étant enfermée là dans cette question dont d’une certaine façon je me moque car dans le contexte elle me parait secondaire.

Je demande des explications sur cette affaire de Beauvoir. On me répond que c’est la seule référence que les femmes d’ici possèdent mais moi cela me fait considérablement régressée car je me trouve du coup ici enrôlée dans un combat que je n’ai jamais mené, même pas en France !

Je suis agacée car venue ici comme écrivain et philosophe et non comme la militante professionnelle qu’on me demande d’être. Si l’extinction de voix qui doit y être liée est passée, il n’en est pas de même des troubles circulatoires qui continuent.

Par fatigue je me laisse embarquer à parler de la situation en France, puis comme je suis enregistrée, je demande qu’on efface la bande au motif de ne pas gêner l’Ambassade, ce qui est un motif vrai d’une certaine façon mais la réalité est plus complexe.

Je ne sais d’ailleurs pas ce qui sortira de cette entrevue. Ana Maria croit pouvoir faire publier en Espagnol le texte de mes conférences que je lui remets. Je les découvrirais peut être dans une revue d’anthropologie, dans deux ans à Manille… ou ailleurs comme cela est déjà arrivé pour certaine conversation…

Bref il faut bien accepter ce manque de rigueur, cet à peu près, ces compromis, dès qu’on est dans la socialisation et c’est assez dur à faire coïncider avec mon univers sacré d’écrivain… Mais à partir du moment où je suis là, c’est ainsi !

Toute sa bande m’invite à déjeuner au restaurant du marché mais leur conversation me casse la tête, surtout celle de l’une d’elles engagée dans les politiques et qui débite le catéchisme, me déniant tout droit à une parole située historiquement, tout en voulant dans le même temps que je demande à l’Ambassade d’avoir des livres sur les mouvements de femmes.

En arrivant sur le port, un grand drapeau proclame La liberté ou la mort. Ana Maria veut qu’on me montre les quartiers populaires ce qui me tente, mais je sais aussi que je dois me reposer avant la lecture que je dois faire dans la soirée. Je rentre préparer mes affaires et m’enlise encore dans des problèmes de change de monnaie.

La soirée est consacrée à la lecture de mon Que se partagent encore les eaux à l’Alliance Française. Patrick Cauvin a préparé une merveilleuse petite exposition, mes poèmes sous verre au mur, dans une vitrine mon carnet, une nouvelle et le manuscrit de la conférence ainsi qu’un texte lui aussi écrit à l’encore violette.

Un vieux porte manteau soutient la photographie que nous étions ensemble allés faire. J’y pose mon chapeau que j’apporte, mes colliers et la mantille. La Conseillère me regarde scandalisée. C’est bien là en effet où cela se tient ! Mon chapeau à plumes exprime à lui seul de quoi il s’agit.

Ils installent un planton à garder le tout (!) J’ai oublié l’écharpe de dentelles ou plutôt je n’avais pas bien compris qu’il la voulait vraiment et je n’ai apporté le chapeau qu’à tout hasard…

Habituellement, j’adore lire ma poésie mais là c’est sans y croire que je commence car les gens entrent sans arrêt en retard et s’installent sans se gêner. J’éprouve quelque chose de glacial que le reste du séjour m’a déjà sans doute fait ressentir.

Si je n’abandonne pas la lecture, c’est uniquement par conscience professionnelle. Mais c’est surtout cette fonction féministe qu’on m’a imposée qui me démoralise car il s’agit ici d’un féminisme d’il y a quinze ans, primaire et anti homme. Or Que se partagent encore les eaux est un poème d’amour à l’homme et du coup vient comme un cheveu sur la soupe.

J’ai l’impression que ma littérature ici comme ailleurs, tout le monde s’en moque et encore plus ici. Bref je termine. Dans l’assistance une vieille folle me prend à parti en me traitant de médiocre et en me sommant de m’expliquer sur le sens de ce poème. Je suis accablée et biaise pour ne pas recommencer les difficultés avec le Conseiller.

Surviennent d’autres questions sans grand intérêt. J’y réponds comme je peux en élargissant la réponse à un témoignage sur ce que je suis et le sacré de ma vie. J’ai la même impression qu’en classe lorsque cela tourne mal et que je n’ai plus d’autre choix que la métaphysique pour ne pas me perdre moi-même. Je suis soulagée que la séance se termine et étonnée qu’à la sortie plusieurs personnes réclament des livres à acheter.

Une femme très déprimée veut me lire ses poèmes et que je la recommande aux Editions des Femmes. J’écoute son texte mais ne peux pas l’accueillir comme il faudrait !

Une journaliste veut une entrevue. Nous allons dans un bistrot dans lequel je bois trois bières car j’en ai besoin. Elle a tout compris et résume C’est le langage qui crée le manque et c’est le langage qui le comble. ! C’est tout à fait cela ! Personne ne l’a encore dit aussi intelligemment et de façon aussi ramassée.

L’entrevue est intelligente et on en arrive comme d’habitude à la politique. Mais cette fois je me surveille. Elle résume l’Amérique du Sud d’un CA FAIM –CA TORTURE – CA DISPARAIT qu’elle accompagne du geste de sa tête contre sa main, comme un mur….

 

Samedi 29 Août 1989

Le matin nous visitons les quartiers anciens qui tombent en ruine. Un véritable crève cœur !

L’après midi, je reste en rade à l’aéroport car on annonce trois heures de retard et la Conseillère culturelle est inquiète. Son ordre se dérange. Moi je m’en moque, des broutilles pareilles ne m’arrêtent pas. On va prendre un café.

Je lui dis quand même qu’il n’est pas possible que la culture soit à ce point soumise à l’idéologie et enfin que la défense des valeurs de la liberté de pensée et d’expression empêche de subordonner le culturel au politique. C’est plus fort que moi mais il faut que je le lui dise pour retrouver une certaine dignité.

Je ne sais pas si elle me comprend !...

 

 

ANNEXE

 

Contenu de la valise

Une veste noire rétro

Trois robes noires rétro

Un costume noir brodé rouge acheté chez Démons et Merveilles Rue Jacob à Paris

Une robe en voile rouge O’Rocco

Un chemisier en voile vert

Un chemisier en nylon blanc

Un manteau

Un pull over en mohair noir

Un pull argenté

Un sous pull noir en laine

Un sous pull violet en laine

Une jupe dorée

Quatre caracos

Deux combinaisons

Trois soutiens-gorges

Un jupon

Un porte-jarretelles

Une robe en coton noir

Neuf culottes

Huit collants

Huit paires de bas

Une gaine

Un jupon long

Huit paires de socquettes

Un corsage en voile noir et doré

Une jupe en cuir noir

Un surtout en laine verte

Un châle en laine noire

Un châle en dentelle

Une écharpe grise en dentelle

Un chapeau à plumes

Un chapeau à voilette

Un chapeau rouge

Une paire de gants en laine

Une paire de gants en dentelle

Deux sacs de toilette

Un parapluie

Une écharpe noire

Un maillot de bains

Une paire de bottes en cuir noir

Une paire de bottes en cuir blanc

Une paire de bottes en cuir vert

Une paire de chaussures à talons rouges

Une paire de chaussures à talons en lézard

Des chaussons dorés

Une paire de chaussures grises

Un corsage blanc emprunté à ma mère

Une jupe blanche O’Rocco empruntée à ma fille

Un châle rétro

Un pantalon et un haut noirs

Une tunique Kenzo

Un imperméable blanc tissé

Une robe grise en dentelle

Une robe noire tissée artisanale

Une robe longue en dentelle noire

Une robe longue gris argenté achetée à Anduze

Un pantalon beige en laine

Un châle damassé beige à franges

Une étole en plumes d’autruches

Un bonnet canadien en retailles

Un pull en mohair vert

Un costume vert O’Rocco

Une écharpe rouge tissée à Millau

Deux exemplaires des textes de conférences

Deux colliers fantaisie

Une barrette à cheveux en jais

 

Le carnet comporte également dans ses dernières pages des indications pour aller d’un endroit à l’autre, des adresses sur place, éventuellement ailleurs, des numéros de téléphone, des commentaires autographes de gens rencontrés faisant des compliments, proposant des sorties, réclamant des contacts ou disant des choses étonnantes comme Ce qui manque au Chili, ce sont les Noirs d’un certain Rodrigo Maturana ou Un abrazo para siempre ! de Marisol Moreno Del Canto. Voire même de simples noms comme Jorge Edwards et quelques autres.

Il n’a pas été possible de remettre tout cela en ordre, beaucoup d’écritures étant difficilement lisibles, les textes en espagnol, les indications désuètes, le tout présenté n’importe comment et sur du papier de mauvaise qualité.

On trouve encore une liste de plantes du Chili comprenant des chênes et des platanes en position d’hiver, des orangers et des citronniers avec leurs fruits, des mimosas en fleurs, des palmiers, des phénix, des ricins et également en fleurs des cactus, des primevères et des arbres roses, des acanthes plein les trottoirs, tout cela arrosés par les riverains pendant l’été.

La notation d’avoir vu à la Télévision un trapéziste avec des ailes en plumes, une course de chevaux à cru dans le style des gauchos et l’état de la mode à Paris et à Rome. Ainsi que sur un mur une inscription Enfermez les homosexuels. Ont également été notés l’absence de sourire ou d’humour ainsi que celle des animaux domestiques (sauf au marché).

Par ailleurs conformément à mes habitudes ce carnet a fonctionné comme un carnet de comptes sans qu’il paraisse à sa mise au propre, utile ou nécessaire d’en reproduire les annotations, sauf celles qui donnent une indication du niveau de vie.

Au Chili on m’a dit que le salaire moyen était de quarante mille pesos et que soixante pour cent de la population était en dessous du seuil d’alimentation normale. Un professeur d’Université touche soixante dix mille pesos soit Deux mille cent francs puisque cent pesos égal trois francs.

Par ailleurs j’ai pu constater par moi-même qu’une course en taxi coûte de deux à quatre cents pesos, le métro quarante cinq, le petit déjeuner trois cents quatre vingt dix, un chausson dans une boulangerie soixante deux, une soupe cent soixante, une escalope frites cinq cents, un thé cent, une carte postale quarante, un café ou un journal soixante dix. Une entrée au Musée Colonial soixante dix, les mitaines tricotées par la femme quatre cents pesos.

Quant à l’Uruguay pour quarante pesos, on a un franc. Un déjeuner coûte mille cinq francs. Un professeur de faculté assistant fait vingt heures pour trente cinq mille pesos, ce qui est par ailleurs le loyer d’un deux pièces. Un réfrigérateur vaut deux cents mille pesos, l’autobus cinquante et un. Un ouvrier touche de vingt à quarante mille pesos, une servante deux cents cinquante de l’heure mais dix à quinze mille par mois, si elle est logée et nourrie.

Il n’y a pas de possibilité matérielle de prendre le mois de vacances légal, ni même d’aller simplement à la plage. Tout le monde cumule deux emplois. Il y a dix pour cents de chômeurs. Une population totale de trois millions dont la moitié en ville. Le bétail fournit de la laine et du cuir. Les professeurs pratiquent l’import export avec le Brésil et l’Argentine. Il n’y a pas d’analphabètes.

Pour cette mission j’ai touché mille trois cents soixante neufs dollars, soit huit mille deux cents quatorze francs dont j’ai rapporté en France quatre mille trois cents francs, le reste ayant été dépensé !

 

NOTES

Ajoutées à la mise en ligne en 2017.

 

(1) Ces deux textes ont été intégrés au recueil d’articles théoriques A bord des Sciences Sociales qui depuis sa constitution circule en samizdat.

 

(2) J’ai porté ces mitaines à chaque vague de froid et elles sont encore à la mise en ligne de ce texte trente ans après dans ma salle de bains dans mon tiroir sous le lavabo. Lorsque je l’ouvre je ne peux les voir sans trembler et entendre encore le cri déchirant de celle qui me les a vendues. A Santiago du Chili. En 1987.

 

(3) Extrait de mon premier recueil Les soleils immobiles ce poème est le suivant :

 

Ferme bien ton plumier

Quelquefois les crayons s’évadent

Ferme bien ton plumier

Quelquefois les bois fleurissent

Ferme bien ton plumier

Quelquefois les plumes s’envolent

 

 

 

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Mise à jour : janvier 2017