POLOGNE 13-28 Décembre 1981:

 

LE SILENCE ET L’OBSCURITE

 

Jeanne Hyvrard

 

 

 

Tard tard dans la nuit de samedi

Au point qu’on ne sait pas

Si ce n’est pas déjà dimanche

Onze camions dans la rue Mokotowska

Le siège de Mazowsze mis à sac

Trente les tous premiers

Trente les arrêtés

Trente les emmenés

 

Tard tard dans la nuit

Hôtel Hevelius

Hôtel Monopol

Les miliciens devant la porte

C’est deux heures

Deux heures du matin au commencement du drame

Deux heures du matin au commencement de la nuit

 

Tard tard dans la nuit

L’arrestation des dirigeants du syndicat

Tous les solidaires de Solidarité

Tous ensemble et d’un seul coup

Tous ceux qui de toutes les régions étaient venus à Gdansk

Pour dire

Pour expliquer

Chantiers Lénine

L’assemblée suprême

Interpellant le Soviet Suprême

 

Tard tard dans la nuit

Les miliciens en armes

Pointant les listes dressées depuis longtemps

 

Ainsi commence le sacrifice d’un peuple

 

Tard tard dans la nuit

Dorment les naïfs et les simples

Ceux qui croient à la bonté des hommes

Ceux qui croient au sens des mots

Ceux qui croient à la parole donnée

 

Tard tard dans la nuit

Le roulement des chars

Des tanks

Des automitrailleuses

Des blindés de toutes sortes

Préparant l’écrasement d’un peuple entier

Parce qu’il n’a pas voulu plier

 

Tard tard dans la nuit

Au point qu’on se demande si ce n’est pas déjà dimanche matin

 

Tu n’étais pas avec eux à l’hôtel Helvetius

Mais tu es arrêté quand même

A Gdansk

A Wroclaw

A Lodz

A Radom

A Katowice

A Szczecin

A Poznan

A Lublin

A Cracovie

Tu es arrêté partout

Puisque tu es partout

Mille

Deux mille

Cinq mille

On ne sait pas encore

On ne peut pas savoir

 

Tard tard dans la nuit

Tu n’es déjà plus qu’un corps entassé dans un camion

Filant entre les boutiques vides

Stores baissés

 

Déserte la ville

Déserte l’espérance

Désert le lit d’où ils t’ont arraché

Désert le ventre dont tu t’es retiré

 

Tard tard dans la nuit

Les convois militaires contrôlant

Tous les axes

Les places

Les carrefours

Les ponts

Les portes

Tous les points stratégiques

Laissant les miliciens

Dans leurs voitures

Emmenés tous ces corps

Dans le matin

 

Tard tard dans la nuit

Le corps des mots s’échappant par la fenêtre

Parce qu’il voit sur lui se refermer les barreaux

Jerzy Zielenski journaliste de Solidarité

Tombe du troisième étage

Et comment savoir dans cette nuit

S’il s’est jeté

Ou si ce sont les miliciens qui l’ont poussé

 

Tard tard dans la nuit

Cette voix de nuit

Annonçant à la radio

L’état de nuit

L’ouverture du premier cercle

La proclamation de l’état de guerre

La militarisation de l’économie

L’application de la loi martiale

Les pleins pouvoirs au général Jaruzelski

 

Tard tard dans la nuit

Cette voix de force

Annonçant qu’il est interdit de vivre

De se réunir

De parler

De dire

D’appeler

Et surtout de crier

 

Tard tard dans la nuit

Cette voix d’écrasement

Annonçant que la grève est passible de mort

Que la grève est passé de mort

Que la grève est conduite de mort

 

Tard tard dans la nuit

Cette voix de mort

Suspendant toutes les activités

Autres que celle de travailler

A la reconstruction de la Pologne quadrillée

Les acquis hors-la-loi

Le syndicat hors-la-loi

La lutte hors-la-loi

Le repos hors-la-loi

L’espérance hors-la-loi

La vie hors-la-loi

 

Nous avons la douleur de vous faire part

Du décès de Jerzy Zielenski âgé de 53 ans

Qui trop avancé déjà dans le désespoir

A préféré la mort à la déportation

 

Veuillez vous souvenir dans vos prières

De cet homme

Qu’il a plu à Dieu de rappeler à lui

Du balcon de son immeuble

 

Nous avons le regret d’annoncer

La mort tragique

Du rédacteur en chef de Solidarité

Qui ne pouvait plus vivre parmi nous

 

Nous avons le regret de ne pas pouvoir vous annoncer

Le retour dans la maison du Père

De ce qui n’est plus sur le bitume

Que neige et sang mêlés

Le premier suicidé

Le premier assassiné

Le premier témoin de l’état de mort

 

Cet avis ne tient pas lieu de faire-part

Car nous n’avons plus ni papier

Ni encre

Ni enveloppe

Ni imprimerie

Ni rien de tout ce qui permet de faire savoir

 

La nouvelle ne peut pas circuler

Ni même être transmise

A peine connue des habitants du quartier

Car le téléphone est coupé

 

Il n’y aura pas de chapelle ardente

Et pourtant elle est bien morte l’espérance

Ses amis ne se réuniront pas au cimetière

Ses compagnons ne l’accompagneront pas dans son dernier voyage

Ses camarades ne prononceront pas l’éloge funèbre disant il était le plus grand

Ses amantes ne pleureront pas convulsées contre sa tombe

Il a disparu

 

Etat de guerre

Etat d’urgence

Etat de siège

Etat de comment dit-on

Quand la vie est menacée

Etat de choc d’un peuple assommé

Etat de stupeur d’une pensée consternée

Etat de mort d’une chair bouleversée

 

Dimanche matin

Debout dans le camion avec les autres

Tu comprends ce qui arrive

Tu t’y attendais

Mais tu faisais semblant de ne pas y croire

Car sinon tu n’aurais pas pu

 

Dimanche dans la ville

Etat de désert dans les rues quadrillées

Les patrouilles de soldats

Au revers des bonnets

L’aigle de Pologne

Les ailes déployées

 

Jerzy Zielenski ne gît plus sur le trottoir

On l’a emmené le corps des mots

Elle s’est éteinte la voix d’oiseau

Sombres sombres les rues barrées

Chemin de l’ambassade de France

Terre d’asile

Terre refuge

France lointaine

Reste seulement contre les toits

Cette aile noire

Occupant peu à peu tout le ciel

 

Jerzy Zielenski ne gît plus sur le trottoir

Il n’y a plus ni corps ni mots

Plus rien dans la neige

Que la trace du sang

 

On est sans nouvelles de toi

Mazowiecki

Geremek

Kuron

Wajda

Modzelevski

Litynski

Et le vieux professeur Lipinski

Et Anna Walentynowicz

Et Maria

Et Christophe Sliwinski

On est sans nouvelles de toi

On ne sait pas où ils t’ont emmené

A la milice

A la caserne

Au centre des forces de sécurité

On ne sait rien de toi

Hormis l’inquiétude

Et le déchirement

 

Etat de désespoir dans la ville écrasée

Pas tout à fait

Dimanche après midi

Emergeant de la nuit

Ces corps de va-et-vient

Tentant l’impossible rassemblement

Corps de l’as-tu vu

Corps de question

Corps de souffrance

Corps de rumeur

Corps d’il paraît que

Corps de redressement

Corps de au point où on en est

Corps de lutte

Corps d’effort

Corps d’agonie

 

Dimanche après-midi

La ville sans tramways

Devant le siège dévasté du syndicat

Ces corps de continuons la lutte

Recommençant à distribuer les tracts

L’appel à la grève de Nowa Huta

Affiches collées

Attroupements

Milice

Matraque

Dispersion

Arrachement

Ces corps de courage recommençant la marche

 

Solidarité bulletin n°1

 

Tu ne sauras jamais ce qu’il y a dedans

Tu es arrivé au point de rassemblement

Tu es enfermé avec les autres

Tu n’es plus un militant interpellé

Mais un dangereux terroriste

Un saboteur irresponsable

Un contre-révolutionnaire à la solde de l’impérialisme occidental

 

Comment dit-on cet homme tout à coup dans le désespoir

Cette chair jetée aux oubliettes

Cette vie retirée de l’Histoire

Comment dit-on ton corps

Quand il n’est plus ta chemise blanche dans la prairie

Quand il n’est plus faisant avec elle des couronnes de fleurs tressées

Quand il n’est plus contre son ventre tes bras enamourés

Comment dit-on ton corps

Tremblant de faim

De froid

De peur

Dans ce manteau que tu as mis au moment de l’arrestation

Sans ces gants que tu as perdu dans la bousculade

Avec cette toque usée

Que tu t’en veux vraiment de n’en avoir point d’autre

Comment dit-on ton corps misérable

Traversant la frontière des vivants

 

Mémoire des jours de bonheur

Mémoire des promenades au soleil

Mémoire des campagnes sous la neige

Lynx

Sangliers

Elans

Renards

Chats sauvages

 

Couvre-feu

Couvre-feu sur la plaie noire du chagrin

Couvre-feu sur le sang du trottoir

Couvre-feu sur l’espérance

Cette voix de nuit

Le journaliste en uniforme

Le corps des mots défiguré

L’annonce de la normalisation

Vingt-deux heures

Et pour toujours

Vingt-deux heures six heures la nuit

Vingt-deux heures six heures

Le silence et l’immobilité

 

Elle ne dort pas

Chair bouleversée dans le lit déserté

 

Tard tard dans la nuit

L’état de nuit

L’insomnie

Le marteau du cauchemar

Assourdissant les tempes

L’impossibilité de dormir

Faute d’avoir appris

A dormir à toutes choses

 

Elle ne dort pas

Elle ne peut pas dormir tant que tu n’es pas là

C’est comme cela depuis toujours

 

Regrets de ta chaleur contre son corps

Regret des jambes et bras mêlés

Comme si c’était par quelque hasard

Que ces corps sont en deux partagés

Regret de l’odeur de ta chair

Imprégnant les draps

Combien de temps encore

 

Pleure pleure l’amante déracinée

Tu ne rentreras pas

Ni maintenant ni jamais

Pleure pleure l’amante défigurée

Commence la course de bureau en bureau

De salle d’attente en dossier incomplet

De demande d’autorisation en refus de visite

Pleure pleure l’amante des linges blancs

Les chemises des noces seront rouges

Ils ne lui ont pas laissé le choix

 

Tard tard dans la nuit

Il fait moins quinze

Tu restes avec les autres

Debout dans la cour

En pyjama sous ton manteau

Il y en de si jeunes

Qu’on dirait des enfants

Il y en a de si vieux

Qu’on dirait leurs grands-pères

 

Tu restes avec eux

Quatorze heures d’affilée

Debout dans la cour de la caserne

Les mains attachées derrière le dos

Dangereux criminel

D’avoir rêvé de liberté

Pleurs de femmes

Vivantes croient-elles

Pour combien de temps

La milice précautionneuse marraine

A l’orphelinat a placé leurs enfants

Dangereuses salopes

Des mères dégénérées

D’avoir rêvé d’égalité

 

Dans la cour de la caserne

Tard tard dans la nuit

Toutes les heures

Les miliciens les arrosant d’eau

 

Lundi 14

On sait encore que c’est décembre

Car ce n’est que le commencement de la nuit

On sait encore la date

Aujourd’hui deuxième jour de l’état de nuit

 

Rien n’est rompu du fil des jours

Rien n’est rompu vraiment du vrai du faux

Rien n’est rompu du corps des mots

Il coule encore à travers les doigts refermés

 

Tard tard dans la nuit

Le sommeil enfin venu

Et voici qu’il manque au matin

Le courage aussi

Et le café

Et le lait

Et le sucre

Et le pain

Et ton bruit familier

La porcelaine décorée sur la table cirée

L’écoulement de l’eau dans l’évier

Le grincement de la penderie refermée

 

Tard tard le lundi 14 décembre

Quand le temps de partir est passé

Et que le cœur s’est brisé

 

Nuit

Nuit

Nuit dans le temps de la nuit

Nuit l’état de nuit qui commence

Neige

Bourrasque

Givre

Tourmente

Marche sur les trottoirs

Marche entre les patrouilles

Les convois

La milice encore

Les forces de sécurité

Nuit l’état de nuit qui commence

 

Tard tard dans la nuit

Le communiqué n°l de Solidarité

Elle ne l’a pas eu

On dit

On dit seulement

On dit mais comment savoir sans l’avoir vu

Le chiffon de papier ronéoté

 

Il dit qu’il n’y a pas de raison pour que

Il dit que non

Ce n’est pas le KGB

Quel intérêt y aurait-il

 

Communiqué n°l de Solidarité

Quel intérêt

Mains dans le sac les dangereux terroristes appelant à la grève

Les contre-révolutionnaires s’apprêtant à renverser l’Etat

La proclamation de la loi martiale heureusement

 

Il dit que non pourtant

Ca ne peut pas être le KGB

L’appel à la grève

Nowa Huta

Ursus

Ou quelle autre la première

La neige

Le brouillard

La tourmente

 

Dix

Cent

Mille

Ils vont sur les trottoirs

Vers les bureaux

Les chantiers

Les usines

Les aciéries

Ils entrent

Mais ne ressortent pas de tout le jour

Et l’autre équipe qui d’habitude les remplace

Aujourd’hui ne les remplace pas

Mais les rejoint

Et là où ils sont un

Maintenant ils sont trois

 

Grève

Grève

Grève

Etat de grève

Contre l’état de guerre

Etat de grève

Un pays entier s’insurgeant

Passivement

 

On ne sait pas ce qui se passe

On ne sait pas le nombre des arrêtés

Cinq mille

Dix mille

Vingt mille

On sait seulement qu’il augmente d’heure en heure

Et qu’on ne sait plus comment l’arrêter

Car les travailleurs n’obéissent pas

Ils n’appliquent pas la loi martiale

Et passibles de mort

Ils font grève quand même

Parce qu’ils n’ont à choisir qu’entre la mort et la mort

 

Ils s’enferment dans les chantiers électrifiant les clôtures

Ils s’enferment dans les aciéries soudant les grilles

Ils s’enferment dans les galeries minant les entrées

 

Il dit

Qu’il l’avait entendu dire

Qu’ils s’y préparaient

Qu’ils ont stocké des vivres

Qu’ils ont amoncelé les munitions

Il dit qu’au bout d’un an et demi

Il dit que le général Jaruzelski aussi

Etait depuis longtemps décidé

Il dit

Il dit tournant le bouton de la radio

Qu’on n’entend pas grand-chose avec tous ces grésillements

 

Pourtant quel drôle de bruit

Un peuple entier s’enracinant dans sa terre

Dans ses usines

Dans sa mémoire

Dans ses constructions

 

Combien sont-ils

On ne sait pas

Dix mille sur les chantiers

Huit mille dans les aciéries

Deux mille dans les mines

 

Combien sont-ils ces prêts à tout

Qu’on entend s’insurger

Entre deux longueurs d’onde

Combien sont-ils on ne sait pas

Les chiffres courent seulement

Déjouant les censeurs

De bouche à oreille

De bouche à papier

De bouche à bouche

S’insufflant à eux-mêmes

La résistance

Car il faut résister

Parce qu’on n’a pas fait tout ce chemin

Pour maintenant s’arrêter

 

Suicidaires dit-on de ceux qui vont au plus loin

Suicidaires dit-on des courageux

Qui ne méprisent pas la vie

Mais la veulent libre et vivante

Suicidaires dit-on

De ceux qui luttent traversant toutes les souffrances

 

Lundi dans Varsovie

Les enfants sur les luges

Joues rouges

Emmitouflés

Bonnets tricotés

Les laines récupérées

Défaites

Lavées

Remises encore en écheveau

Combien de fois

Les enfants sur les luges

A la main le carreau de chocolat

De la plaque du mois

Gâterie exceptionnelle

Pour une angoisse exceptionnelle

Les enfants sur les luges

Ils sont nombreux à les avoir vus

Les voyageurs

Les camionneurs de charité

Les correspondants dont le visa n’est pas expiré

 

Ce calme

Ce calme

Cette voix de nuit

Cette voix de télévision

Cette voix d’uniforme

Cette voix annonçant que les gens se sont normalement rendus à leur travail

 

Pourtant on ne vend pas d’essence

Mais pourquoi faire

Puisqu’il est interdit de circuler

Les approvisionnements ont augmenté

Mais il ne dit pas que c’est surtout grâce aux amis

Ces pots de Nescafé

Contrebande d’Occident

Ces rouleaux de papier hygiénique

Ces tubes de dentifrice

Un malheur sans fond

Colmaté d’Euromarché

 

Etat de guerre

Ces camions débarquant des vivres

Envoyés d’outre-frontière

Ces paquets de fruits secs

De confitures

De conserves

Ces paquets de dédouanement

Des riverains

De l’autre côté du rideau de fer

Soulageant leur conscience

A coup de Saupiquet

 

Etat de guerre

Comme elle est douce

Quand les camions arrivent

Chargés des colis

De ceux qui ne veulent pas entendre

Autre chose que le mal de la faim

Car ils sont incapables d’entendre

Ce qu’ils ne peuvent eux-mêmes éprouver

Comment entendraient-ils puisque le corps des mots est mort

Et qu’on ne peut même pas savoir

Si Jerzy Zielenski s’est jeté par la fenêtre

Ou si ce sont les miliciens qui l’ont poussé

 

Qu’importe puisque maintenant

C’est le pays tout entier

Qui est devenu un mouroir

Tout plein de gens qui ne veulent pas mourir

 

Guerre

Guerre

Etat de guerre

Comme elle est douce quand les colis arrivent

Et qu’on boit le thé à la maison

 

C’est qu’il n’y a pas de bombardement

 

Sur le rebord de la fenêtre

La mésange

Picorement du morceau de lard

Petit petit

Mais lard quand même

Car une vie sans oiseaux

Ce n’est pas une vie

Les corbeaux aussi sur le toit en face

Attendant du pain

Il en reste un tout petit peu

Des miettes

Il y en a toujours

 

Doux doux l’état de guerre

Si ce sont seulement ces soldats sur la place

Encerclant les usines

Les aciéries

Les mines

Les chantiers

Chantiers Lénine

Chantiers Commune de Paris

Et qu’on croit parce qu’ils sont polonais

Que tout n’est pas perdu

 

Lundi décembre

On sait encore la date

Deuxième jour de l’état de guerre

Deuxième jour de l’état de nuit

Premier jour de l’état de grève

Ce n’est pas une invention du KGB

Et tout n’est peut-être pas perdu

Car ils n’ont pas l’air si méchants

Ces soldats

Ils n’ont pas l’air sous leurs toques de fourrure

C’est ton frère

C’est ton fils

C’est le corps de la Pologne

En mille corps réparti

Et comment un corps pourrait-il se battre

Contre lui-même

Comment les rameaux d’un même arbre

Pourraient ils se faire la guerre

Comment les vivants d’un même clan

Pourraient-ils ne plus se reconnaître

 

Lundi décembre 1981

Le commencement de l’état de nuit

Soldat

Soldat dit-elle

Soldat moi et ta mère

Chair de ma chair

Corps de mon corps

Vie de ma vie

Elle leur offre du thé

Des gâteaux

Du chocolat

Et pourtant du chocolat il n’y en a pas beaucoup

Soldat les gâteaux

Soldat le thé

Soldat quand l’officier est loin

Mais soldat quand même

Les chars restent autour des usines

Des mines

Des chantiers

Des aciéries

Rage et ricanements

Coups de pied dans les chenilles

Coups de poing contre le métal

Coups de chair contre la force

Essayer quand même

On n’a pas fait tout ce chemin pour arrêter

Fleurs

Fleurs dans les canons des chars

Fleurs fleurissant les vases de la mort

De toute façon on nous tranchera la tête

Ainsi dit un homme dans la mine de Wujek

 

Alors grève

Grève partout

Grève à Poznan

A Wroclaw

A Katowice surtout la banderole

Grève jusqu’à la victoire

Et à Varsovie aussi

Nous sommes des travailleurs pas des esclaves

Croient-ils

 

Cette voix

Cette voix de nuit

Proclamant la normalité de toute chose

Cette voix dont on ne sait plus

S’il faut l’écouter

Ou la faire taire

Cette voix trahissant par ses mensonges

Des presque vérités

Le travail a repris à peu près dans l’ensemble du pays

Cette voix

Distillant un nouveau code

L’espérance folle

De le comprendre

Et de comprendre par ce code ce qu’elle cache

 

Elle ouvre et referme sans arrêt le bouton

Entre doute et certitude

Ecoute et ricanement

Angoisse et soulagement

 

Dans les rues enneigées

Face à face

La milice

Casques

Visières

Plexiglas

Matraques

Boucliers

Neige et verglas

 

Aurore des temps nouveaux

 

Horreur de ces machines

Contre cette masse de chair anonyme

Car nommée du seul nom de courage

 

Marche en tête une femme aux mains nues

Visage enfin découvert

Marcher

Marcher encore

Comme la nuit tombe vite

Avant même le couvre-feu

 

Marcher dans la nuit

Aller la prévenir

Aller lui dire que son fils n’est pas rentré

Que son fils a disparu

Que son fils

Pleurent les mères d’avoir enfanté des corps jetés au pourrissoir

Pleurent les mères d’avoir nourri des chairs qu’on laisse mourir de faim

Pleurent les mères d’avoir soigné des plaies pour que les membres soient attachés intacts aux     poteaux de torture

Pleurent les mères dont les enfants ne reviendront pas

Et qui sont trop vieilles maintenant pour enfanter

 

Marcher

Marcher dans la nuit

Marcher pour aller lui dire

Quoi donc

 

Regret des jours heureux

Les vacances à Gdynia

Emergée des sables mornes

Des barques de pêcheurs

Et de la houle grise

Mémoire d’une ville inventée sur la côté

Pour qu’elle soit bouche de mer

A Pologne renaissante

Baie monotone fermée par la presqu’île de Hel

Langue de terre à peine large

Mémoire d’un port inventé

Pour qu’une nation vive

Transformant les sables en avenues

La grève en promenade

Les marécages en bassins

Mémoire des jours de bonheur

Ton corps à marée basse

Sautant de pierre en pierre

Devant le casino

La promenade jusqu’à l’île

Quand tu n’as pas voulu monter dans le bateau

Préférant rester sur la plage

Mémoire de pieds dans l’eau

Mémoire les draps du lit

Le souvenir du sable

Le visage heureux que tu avais cette fois-là

Et tes vêtements qu’elle serrait contre elle

La tête enfouie dans ton odeur

 

Mardi décembre

Le téléphone et le télex toujours coupés

La Pologne isolée du monde

Commencement de la déstructuration

Cet ordre noir tentant de s’imposer

A cet autre ordre naissant

 

Cette voix

Cette voix lointaine

Cette voix forte pourtant

D’être répétée d’usine en usine

Depuis tout ce temps

Cette voix criant

Tout le pouvoir aux Soviets

Cette voix sans équivoque

Lointaine d’avoir été prise au mot

La révolution

Cette voix pas si lointaine

Prenant au mot les temps naissants

 

C’est dans le marais que naît toute vie

 

Double pouvoir dans le lieu de la déstructuration

Double pouvoir dans la Pologne renaissante

Double pouvoir dans ce que l’ordre prend pour le désordre

Parce qu’il est incapable

D’entrevoir un autre ordre

Que celui commençant par la tête

La sienne évidemment

Car le chef ne peut concevoir que la chefferie

Le hiérarque que la hiérarchie

Et le fou l’anarchie

 

Mardi décembre

Le commencement de l’affrontement

Car de deux ordres il y en a un de trop

 

Cette voix de livre

Cette voix d’analyse

Cette voix d’Histoire

Cette voix de tradition

Cette voix de culture

Cette voix de cette fois ça va y être

Cette voix criant

Le socialisme c’est le pouvoir aux travailleurs

 

Les Soviets enfermés dans les usines

Les chantiers

Les mines

Les acieries

Les rues

Les immeubles

Les Soviets partout

A la tête de l’encerclement le maréchal soviétique

 

Mardi décembre

Sans doute encore le 15

Le rassemblement des étudiants dans les églises

Les seuls lieux où l’ordre noir

Autorise la vie

Non pas parce qu’il ne peut pas l’empêcher

Mais parce qu’il croit que cette vie-là est son alliée

 

Mardi les étudiants dans les églises

Tentant des tracts

Des comités

Des actions

Des sabotages

Des affichages

Et pour qu’on ne voit pas le peule se rassemblant autour

Les collant contre les magasins

Afin qu’on ne sache pas

Si affiche ou pénurie

Sont cause d’attroupement

 

Mardi 15 décembre

Cette femme dans la neige

A genoux implorant la vie

Cette femme en appelant au monde

Cette femme hurlant dans la rue

Pour que vive la Pologne

 

Dix-huit mille ouvriers retranchés dans les aciéries de Nowa Huta

Il n’y a pas de raison de ne pas le croire

Puisque c’est cette voix elle-même

Cette voix de cauchemar

Cette voix de normalisation

Cette voix de télévision

Cette voix de propagande

Cette voix de nuit

Annonçant la progression de la nuit

 

La liste des grèves qui ont échoué

Si elles ont existé

Elles existent peut-être toujours

Et comment savoir ce que cache cette voix unique

Monocorde

Mélopée de cauchemar

Litanie de la nuit

La liste des grèves qui ont échoué

L’usine chimique d’Oswiecim

Le chantier naval de Szczecin

Les tracteurs d’Ursus

Encore eux décidément

L’usine Swierczewski

L’Académie des sciences

L’université de…

Il n’a pas compris le nom

Il dit qu’on ne peut pas savoir

Il dit que tout est possible

 

On est sans nouvelles de toi

Personne ne veut dire où tu es

Ni ce journaliste en uniforme

Ni ce milicien en uniforme

Ni ce soldat en uniforme

Ni ce bureaucrate en uniforme

Ni ce membre des forces de sécurité en uniforme

Ni cet élément paramilitaire sans uniforme

Ni ni ni

Ni tous ces hommes à qui elle a demandé de tes nouvelles

Personne ne veut dire où tu es

Personne n’a de nom

Personne n’a de lieu

Personne n’a rien d’autre

Que cet uniforme visage de la nuit

Tu as disparu

Ici Radio Varsovie

La nuit vous parle de la nuit

L’ordre noir règne sur toute chose

Tentant de s’approprier toute chose

Jusqu’aux rêves

S’ils ne parvenaient pas à s’échapper

 

Entre les dents serrées

 

Tard tard dans la nuit

Le sommeil ne vient pas

Et manque au matin

 

Tard tard dans la nuit

Le savoir pourtant qu’il n’est de résistance

Que dans le lieu de son histoire

Et que c’est au creux de la folie

Que l’esprit défait résiste encore

Pour renaître autrement

Brûlement

Brasier

Four

Comment dit-on cette chair d’angoisse brûlant au creux du lit

La chair déchirée par les fenêtres sombres

La mémoire d’un peuple luttant dans l’intérieur de chaque tête

Comment dit-on ces nuits terribles

Où elle t’attend

Sachant que tu ne reviendras pas

Puisque tu as disparu

 

Sa tête lentement se défait

Au fil des nuits

Fusionnant et confusionnant

Tous les souvenirs de tous les âges

Comment dit-on la mémoire

Quand elle ne veut rien laisser

Ne sachant pas ce qui sera utile

Demain pour renaître

Comment dit-on le fumier des souvenirs

Terreau toujours des temps nouveaux

Comment dit-on ton corps sur la place

Quand tu n’as pas voulu monter dans le bateau

Parce que tu voulais rester dans cette terre

Mémoire de fer

Racine de courage

Mine de recommencement

 

Comment savoir à quoi servent ces bateaux

Comment savoir à quoi servent ces cargos

Comment savoir à quoi servent tous ces uniformes transportés

 

Soviétiques les bateaux

Soviétiques les cargos

Soviétique le commandement de cette grande rafle

Soviétique l’écrasement des Soviets

 

Tard tard dans la nuit

A minuit sans doute

Les tanks enfonçant les portes

Nowa Huta occupée

Les grilles défoncées

Les barricades détruites

Et pourtant ils avaient mis des wagons devant les portes

Laissant les hauts fourneaux s’éteindre

Pour mieux les faire sauter

Haches

Pierres

Barres de fer

Cocktails Molotov

Les Soviets contre l’armée

Sans succès car les forces de sécurité

Entrent dans l’usine

Labourant l’espérance

Semant le désordre

Moissonnant l’avenir

Arrestations encore

Ces chairs terrorisées

Cachées dans les canalisations

 

Tard tard dans la nuit

Radio Free Europe annonçant à l’ouest un frémissement

Mais il est brouillé

Regret de cette langue étrangère que tu avais décidé d’apprendre

Regret des photographies que tu avais projeté de faire

Regret de cet inventaire général de la beauté du monde

 

Tard tard dans la nuit

Quand les jours commencent à perdre pied

Parce que la neige recouvre uniformément

Les marais et les chemins

Les sapins et les bouleaux

Les bruyères et les myrtilles

 

Tard tard dans la nuit

Quand on ne sait plus si c’est mardi ou mercredi

Parce que sur toute chose

S’étend la nuit

 

Mercredi décembre

Mercredi la neige

Mercredi l’hiver

Mercredi la mort

 

Mercredi chantier naval

Mercredi chantiers Lénine

Mercredi chantiers Gdansk

 

Le corbeau n’aura pas raison de l’aigle

Ils ne capituleront pas

Les Soviets ne capituleront pas

Les Soviétiques n’abandonneront pas

 

Suicidaires dit-on de ceux qui veulent vivre en accord avec eux-mêmes

 

Mercredi ces hommes dans les chantiers

Combien sont-ils

Dix mille

Vingt mille

Comment savoir puisqu’il est interdit de circuler

D’écrire

De téléphoner

De télégraphier

Comment savoir ce que cache cette voix de nuit

Comment savoir ce que cache cette voix

Qui ne dit rien de l’intérieur des chantiers

Et s’arrête aux barreaux des grilles

Aux clôtures électrifiées

Sans voir derrière les ouvriers retranchés

 

Ces hommes et ces femmes venus les soutenir

Ces hommes et ces femmes porteurs d’enfants

Vouloir vivre autrement

Eux au moins mieux que nous

Face à face

Face contre face

Face à face les deux moitiés d’un corps

Blindés contre mains nues

Canons mitrailleurs contre parapluie

Rafales d’armes automatiques contre sac à main

Peuple en armes

Contre peuple en larmes

Peuple au milieu du même drame

La milice et les soldats

La mort pointée contre la foule

 

Mercredi 16 décembre

Ca c’est sûr

Les jeunes étonnamment disciplinés

Mais pas résignés

Ces combattants sans armes

Déconnectés d’eux-mêmes

Car sinon comment le pourraient-ils

 

Vers trois heures

Dégagement des abords

Vers trois heures le mercredi 16 décembre

Les blindés avançant sur le peuple

Qui ne se disperse pas

Il n’a plus rien à perdre croit-il

Que la vie

Et la vie il l’a déjà perdue

Puisqu’on le nie

Suicidaires dit-on de ceux qui ne peuvent vivre

Qu’en dignité avec eux-mêmes

 

La foule ne recule pas quand les blindés s’avancent sur elle

Et pourtant aux soldats

Elle a donné

Thé

Gâteaux

Chocolat

Tout ce qu’il fallait pour qu’ils fondent

Mémoire du même peuple

Mais ça n’a pas suffit

Car qu’est-ce que c’est qu’un soldat qui n’obéit pas

Désertant pour des gâteaux

 

Le corps des mots est mort

Jerzy Zielinski

Ne racontera pas dans son journal

La lutte héroïque des habitants de Gdansk

Qui démunis de tout ont quand même affronté l’armée

 

Le corps des mots est mort

Mais le corps des mots ne peut mourir

Et Pawel Bozyka

D’un pas en avant se fait témoin d’apocalypse

Témoin de son peuple

Témoin de la mémoire

Pour qu’elle serve

Une fois le jour venu

Pour se faire pour d’autres

Mine de courage

Pawel Bozyka

Ecrit à l’agence Reuter

Pour qu’on sache dans le monde entier

Que l’armée de l’ordre noir

A écrasé le peuple sans armes

 

Suicidaires dit-on de ceux qui ne reculent pas

Devant plus fort qu’eux

Car ils n’ont d’armes que leurs poitrines nues

Car ils n’ont de discours que les mains tendues

Car ils n’ont de lois que leur parole d’éternité

La foule ne recule pas

Elle s’élargit lentement

Avançant vers le monument des victimes de 1970

Le monument qu’elle a fait élever

Durant l’été

Pour que ces morts-là

Rejoignent les autres

Au panthéon

 

Bousculade quand les blindés roulent sur la foule

Les gens tombent

Se piétinent

Se blessent

Etouffent

Meurent

Mais ne reculent pas

 

Vers cinq heures

Les gaz paralysants

Banc d’essai

Vapeur de mort

Révolution chimique

Désespoir et pleurs

Amertume

Sacrifice

Détermination

Peuple sans secours

Au milieu des cris et des lamentations

 

On ne peut encore savoir le nombre des morts

Sept

Quinze

Quarante-cinq

 

Cette voix venue de si loin

Cette voix venue de l’Est

Cette voix venue du fond des steppes

Là-bas où pourtant il semblait que le soleil se levait

 

L’agence Tass met en garde les Occidentaux

 

L’Eglise se souvenant de ses martyrs

L’Eglise de souvenant de sa foi

L’Eglise se souvenant de son espérance

 

L’étonnant télégramme :

« Population terrorisée par forces militaires

Internements massifs dans des conditions déplorables

Coups portés à l’entente nationale

Pays ne renoncera pas au renouveau démocratique

Demande libre activité pour président de Solidarité qui demeure élément indispensable à l’équilibre national »

L’étonnant télégramme envoyé à qui donc

Puisqu’il n’y a plus d’abonné au numéro que vous avez demandé

 

Emeute dans la ville

Emeute à Gdansk et à Gdynia

 

L’arrêt du chasse-neige dans une rue

La descente du chauffeur

L’ouverture du réservoir

Les jerricans tendus

Cocktails Molotov

Les proportions apprises à tous

Jeunes et plus jeunes

Car personne n’a plus rien à perdre

Cocktails Molotov

C’est sur son propre peuple qu’il faut les lancer

 

Cette voix

Cette voix de nuit

Annonçant la fermeture des chantiers

Mais on ne peut pas savoir

S’ils ont été évacués

Corps de nuit les chantiers de la nuit

Et si loin dans la nuit

Comment savoir

Si fermés veut dire

Fermés ou occupés

Il dit que cela on ne peut pas le savoir

Il dit que pour cela tout est possible

Il dit que de toute façon si cela est ils ne le diront pas

 

Elle elle sait

Elle ricane

Quand Radio Varsovie annonce

La fermeture des chantiers

Jusqu’au 28

Jusqu’au 4

Informations précisément imprécises pour que l’esprit perde pied

Il résiste quand même

Tentant encore de trier

Pour combien de temps

 

Gdansk et Gdynia

Rivage de la Baltique

Le couvre-feu ne parvient pas à éteindre le feu

Le fer le froid et le vent

Le rivage gardé par les miliciens

Ils ont si peur qu’on s’enfuit

Chantiers Lénine

Chantiers Commune de Paris

Foyer d’insurrection encerclé

Les chantiers fermés pour cause d’impossibilité d’enrayer l’insurrection

Il tente encore de démêler redécouvrant le mot bobard

 

Elle elle sait

Elle ne rit pas

Radio Free Europe

Pour savoir que quelque part la vie continue

 

Ici aussi

 

Trente zlotys l’œuf

Vingt zlotys la tête d’ail

Soixante zlotys le kilo de pommes

 

Les queues interminables devant les boutiques vides

L’approvisionnement n’est pas si important que le dit

Le journaliste en uniforme

Ici Varsovie

Radio Uniforme

 

Tard tard dans la nuit

Cette propagande

Tentant de bouche à oreille

De ranimer le démon

Cette banderole

Contre les révisionnistes-sionistes

 

On ne sait rien que ces voix de nuit

Propageant la nuit

Et tentant de l’enraciner

Sur la nuit de chacun

Dans cette contrée boueuse

De l’autre côté de la clôture

Derrière les digues de la veille

Derrière les limites de la raison

Où traînent les chairs défaites rescapées des charniers

 

La propagande infâme

Cultivant dans ses bulletins d’information

Le bacille de la peste

Et tout ce qu’il faut pour détruire toute vie

Mémoire des plus défavorisés parmi les déshérités

Mémoire des pogromes millénaires

Mémoire du ghetto de Varsovie s’insurgeant sans secours

Parce qu’il faut des boucs émissaires

Pour prendre sur eux les fautes

Parce que l’espèce humaine est encore dans l’enfance des siècles

Et qu’elle ne peut supporter sa part de nuit

Et qu’à cause de cela il faut bien qu’elle la jette

Sur un autre croit-elle

Et comme elle n’en voit pas

Humain d’autre qu’elle-même

Elle l’invente le désignant du doigt

Et lui amoureux de l’éternité

Ne dit pas non

Tout ce que vous jetez je le ramasserai

Tout ce que vous reniez je le revendiquerai

Tout ce que vous oubliez je m’en souviendrai

Et par cela

La totalité sera toujours accomplie

Tout sera plein

Tout sera parfait

Tout sera complet

Tout cela sera liquidité

 

Et comme elle n’en voit pas

Humain d’autre qu’elle-même

Elle l’invente

Le désignant du doigt

Et lui amoureux de ce temps

Ne dit pas non

Tout ce que vous fusionnez je le séparerai

Tout ce que vous confondez je le différencierai

Tout ce que vous totalisez je le diversifierai

Et par cela l’ouverture toujours sera accomplie

Tout sera pensée

Tout sera parole

Tout sera action

Tout sera solidité

 

Et comme elle n’en voit pas

Humain d’autre qu’elle-même

Elle l’invente

Le désignant du doigt

Et lui amoureux de l’humain

Ne dit pas non

Tout ce qui est je le dirai

Tout ce qu’il faut je le ferai

Tout ce qui manque je le serai

Et par cela

Le vivant toujours sera accompli

Tout sera mémoire

Tout sera oubli

Tout sera contradiction

Tout sera

Manque un mot car c’est le nom de l’innommable

 

Infâme le poison distillé dans les racines

Parce qu’on espère qu’il empoisonnera l’arbre entier

Infâme l’infamie

Qu’elle retombe sur ceux qui en ont eu l’idée

Les stratèges

Les tacticiens

Les idéologues

Les faux savants

Tous ceux qui se sont vendus

Croyaient ils pour une place à table

Nomenclature de ceux rendus méchants

De voir leur place leur échapper

Car quelle consolation reste-t-il

Au traître perdant le prix de sa trahison

 

Tard tard dans la nuit

Elle ne veut pas savoir

Car si elle savait elle pourrait plus lui offrir

Ni thé

Ni gâteaux

Ni chocolat

Ni même lui adresser la parole

Ni se souvenir seulement

Qu’il est son frère

 

Tard tard dans la nuit

Les seigneurs de Silésie

Héritiers d’une bravoure féodale

Les seigneurs du fond de la terre

Les seigneurs des hautes mines

Corps de charbon les filons de la terre

Les reliant par-dessous les frontières

Aux autres peuples

Corps de charbon reliés sous terre

Aux entrailles de la terre

Pour qu’on ne les en arrache pas

Enfants refusant de naître

Matrice sombre abrite-les contre les horreurs de ce monde

Ils ne veulent pas venir sur cette terre de souffrance

Ils veulent rester emmurés indéfiniment

 

Mourir dans la matrice noire

Mourir dans la matrice ou vivre libre

Mourir dans cette terre

Puisqu’ils sont nés d’elle et qu’ils en ont vécu

Il n’y aura pas beaucoup à faire

Pour être enterré

Ils le sont déjà

Par eux-mêmes

Tous ensemble

Corps de charbon la résistance

Et du fond des galeries

On ne peut pas savoir

Si c’est mercredi ou jeudi

Que les blindés ont attaqué la mine Wujek

Une bataille rangée sur le carreau de la mine

Les tanks ont enfoncé les murs suivis des lances à eau

Manoeuvrent les pompiers des canons sur les tempes

Manœuvres les miliciens des canons dirigés vers les tempes

Les mineurs contre les tanks

Les seigneurs de Haute-Silésie

Les seigneurs féodaux

Porteurs de pierres

Contre les armes automatiques

 

On ne peut pas savoir si c’est mercredi ou jeudi

Que la grille s’est faite lieu de pèlerinage

Et que les pauvres sont venus prier

Cette croix de bois montée comme on a pu

Cette croix de bois portant les lampes des mineurs

Les lampes des morts

Eclairement des vivants

Pour que ce sacrifice ne soit pas inutile

 

Long long le grillage tout autour de la mine

Longue longue la nuit s’étendant sur ce mouroir

Longue longue l’agonie d’un peuple qui ne veut pas mourir

 

Cette fois ça y est

C’est tout à fait la confusion

On ne sait plus rien

Ni de la pénurie

Ni des grèves

Ni des barricades

Ni des émeutes

Ni des gaz lacrymogènes

Ni des bruits de balles

Ni des rafales de mitraillettes

Ni de l’explosion des cocktails Molotov

Ni des traces de sang sur la neige

Ni du téléphone toujours coupé

Ni du couvre-feu empêchant toute soirée

Ni de l’interdiction de circuler de ville en ville

 

Cette fois ça y est c’est tout à fait la nuit

On ne sait rien du nombre des morts

Sept

Quarante

Deux cents

Les derniers voyageurs

Sont arrivés à Vienne

Et on ne sait plus

S’ils portent des nouvelles

Tout se même et s’emmêle

On ne peut pas savoir s’ils ont vu ce qu’ils disent

Et d’ailleurs des voyageurs il n’en descend presque plus

Chopin Express source tarie

 

Il dit que de toute façon ce n’était pas fiable

Il dit que les voyageurs étaient peut-être manipulés

Non il ne dit rien

Il est mort le corps des mots

Il est mort sans avoir à prendre le train

Il est mort jeté par la fenêtre

 

Il n’y a plus non plus personne

A l’embouchure du bac

Au rivage de Suède

De l’autre côté de l’île

Plus de femmes avec des toques

Serrant contre elles

De petits enfants

 

Les murailles sont refermées

Le rideau de barbelés cache les bouleaux

Les mains serrées contiennent tout à fait les plumes d’oiseaux

 

Il est mort le corps des mots

Il ne sait plus rien de ce qu’on dit là-bas

Les derniers voyageurs

Ont accompli leur voyage

 

Dites-lui

 

Aux mines de Staszic

Les miliciens ont donné l’assaut

Pleurent pleurent les soldats

Il ne fallait pas prendre les gâteaux

 

Dites-lui que surtout il ne revienne pas

 

Aux aciéries Baildon les femmes d’ouvriers se sont massées devant la porte

Milicien tu n’entreras pas

Dieu me le garde puisqu’il est mon époux

 

Dites à Alain Touraine qu’il ne pourra pas finir le chapitre

Et cet homme dans l’église

Ne soyons pas trop pessimistes

Cher Monsieur

Les oiseaux sont encore autorisés à voler

 

Dites-lui

Dites-le

 

Là-bas

Là-bas

Là-bas

 

Dites-lui

Postez cette lettre

Et ces photos

Agence Reuter

Agence Reuter à Londres

Ca suffira

 

Non

Ca ne suffit pas pour couvrir

Cette voix dont on se demande ce qu’elle cache

De disparus

De blessés

De morts

Elle en avoue

Six ou sept dans les mines

Des provocateurs

Manipulés par des éléments irresponsables

A la solde de l’impérialisme occidental

 

On ne sait toujours rien de toi

En dépit des manifestations

Des lettres

Des pétitions

Des démarches

Des télégrammes

De tout ce qui n’arrive pas

De tout ce qui arrive directement au panier

De tout ce qui arrive et allonge les listes déjà longues des miliciens

 

On ne sait plus

Des chiffres circulent

Quarante mille

Cinquante mille

On calcule

On se demande comment cela est possible

On cherche à savoir de bureau en bureau

Portant des colis

Des vêtements chauds

Une folle course

Contre toute raison

S’ils ne disent rien

C’est qu’ils ne veulent rien dire

Et s’ils ne veulent rien dire

Comment les colis arriveraient-ils

 

Tard tard dans la nuit

L’angoisse

Cette angoisse de nuit martelant les oreilles

Cette voix de nuit annonçant la progression de la nuit

Il cherche à savoir mais plus rien ne filtre

Hors cette voix unique infiltrant toutes les sources

 

Samedi

Le premier samedi à cause des samedis libres

Samedi ordre de grève générale

Samedi pour montrer que quand même

On n’est pas des chiens

La banderole de l’usine

La banderole décrochée par les forces de sécurité

Nous sommes des travailleurs pas des esclaves

Cette voix lointaine

On peut nous emprisonner mais pas nous contraindre à travailler

Samedi grève générale pour la dignité

 

Communiqué n°2 de Solidarité

A l’usine de wagons de Pafawag

Quinze morts

Quinze morts à rajouter à la liste

Mais on ne sait plus qui la tient

Tout fusionne et confusionne

 

Quelques affrontements ont eu lieu à l’occasion des agissements de meneurs irresponsables qui attaquant les forces de l’ordre à coups de pierres les ont obligés à se défendre

 

Il ricane

Elle pleure de rage

 

Bulletin n°2

En plein Varsovie l’après-midi

Les patrouilles changent de trottoir

Renaissent l’espérance et le courage

Renaisse tout ce qui permet de continuer la lutte

Fusse le fil ténu

De ce papier mince

Mince

Mince

Bulletin clandestin N°2

Le corbeau n’aura pas raison de l’aigle

Un comité de grève inter-mines a été constitué en Silésie

Lech Walesa emprisonné à la prison de Rakoviecka refuse toujours de négocier

 

Dimanche 20 Décembre

Tard tard dans la nuit ce sanglot qu’elle ne peut plus retenir

Mémoire des forêts

Des framboises

Des champignons

Mémoire des montagnes

Hautes

Hautes

Ton pas et le sien entre les sapins

Les aiguilles de conifères

Tapis rouille retournant au sol

Tard tard dans la nuit le souvenir des chalets

Les écureuils

Les coqs de bruyère

Les renards

Les biches

Les sanglots qu’elle ne peut plus retenir

Mémoire de la prairie

Les renoncules et les grandes marguerites

 

Tard tard dans la nuit

Cauchemar de ces mineurs emmurés

Mille deux cents

Deux mille

Trois mille

On ne sait pas

Cette voix de nuit

Les dangereux saboteurs menacent de faire sauter les mines et d’enfermer leurs camarades

Une issue déjà

Une issue c’est sûr

Une issue ce n’est pas sûr

Plus rien n’est sûr

Puisqu’il n’y a plus que cette voix distillant le poison dans la tête

Abolissant les frontières

Noyant les digues

Comblant les canaux

Défaisant les tricots

Démontant pierre à pierre toutes les constructions

Plus rien n’est sûr

Puisqu’il n’y a plus que cette voix qui monocorde

Ouvrant toutes les vannes

Et menaçant d’inondation

 

L’agence Tass met en garde les Occidentaux contre toute ingérence dans les affaire intérieures de la Pologne

 

Les consignes pourtant

Bulletin clandestin n°2

Organiser plusieurs systèmes indépendants et cloisonnés d’information entre les entreprises les plus proches

Bulletin n°2 organiser plusieurs systèmes d’information indépendamment chloroformés

Non

Plusieurs systèmes indépendants et cloisonnés

Rien à faire

Elle n’y arrive pas

Quelque chose au fond de l’être

Quelque chose au fond de la nuit

Quelque chose qui ne parvient plus à faire la séparation

Le corps des mots est mort

Tombé par la fenêtre

 

Tu as disparu

 

Il reste seul lui à démêler les nouvelles

Les dépêches qu’il ne reçoit pas

Le téléphone sans tonalité

Le télex censuré

Il reste seul

Feuilletant les journaux

Regardant les cartes

Pointant les lieux

Remplissant les calendriers

Tentant contre toute raison de reconstituer

 

Il est mort le corps des mots

Mais lui dit que les mots ne peuvent pas mourir

Il est mort Jerzy Zielenski

Mais Pawel Bozyka dit maintenant

C’est à moi

 

Il dit que c’est à lui qu’il appartient de démêler le temps

Il dit que c’est à lui qu’il appartient d’ordonner l’espace

Il dit que c’est à lui

 

Elle elle ne peut pas

Il faut pourtant

Il reprend les journaux

Fait des fiches

Des tableaux

Des listes

Mais il ne parvient pas à démêler le vrai du faux

 

Tard tard dans la nuit

Encore des coups de feu

Le couvre-feu ne retient pas les colleurs d’affiches

Ils en meurent à Wroclaw et ailleurs

Car le couvre-feu n’éteint rien du feu qui couve

 

Il les marque un à un ses morts d’affiches

Il les pointe

Il tient ses listes à jour

Croit-il

 

Tard tard dans la nuit

Les sanglots

Les travailleurs des chantiers Lénine

Et Commune de Paris

Fermés

Ou enfermés on ne sait plus

Il ne peut pas le dire

On n’en entend plus rien dire

Un pays en état de guerre

Des usines prises et reprises

Défaites

Evacuées

Occupées à nouveau

Il ne sait pas

Il n’arrive plus à suivre

Il lui manque des journaux

Il n’y arrive pas

Il n’entend plus que le hurlement des chiens à la mort

Quand on arrête dans l’immeuble

 

On ne sait plus si c’est dimanche ou lundi

Au commencement de la deuxième semaine

Que son Excellence le camarade Spasowski

Ambassadeur de Pologne à Washington demande l’asile politique

L’obscurité et le silence dit-il

L’obscurité et le silence se sont étendus sur mon pays

Je ne peux pas me taire

 

Il ne peut pas se taire

A cause des décombres de l’espérance

Les chantiers échoués du non renouvellement

Les hauts fourneaux défaits de la révolution ratée

L’acier laminé de la révolte écrasée

 

Elle non plus

Qui crie la nuit

Comme une chienne après toi

Elle non plus n’en peut plus

Le ventre au désespoir

Mémoire de ta joue blanche contre la peau de ses cuisses

Mémoire de ta tête blonde à genoux contre son ventre

Mémoire des corps livrés à l’amour

A son trop plein

A son pas assez

A son cri de gratitude

A sa parole d’apaisement

A son effort de vérité

A son mensonge plutôt que perdre

A cette osmose des corps si proches

Qu’ils n’en finissent pas de devenir un

Au commencement du drame

Parce qu’ils se sont fondus

L’un dans l’autre

Et que le plus fort seul

Peut encore entraîner l’autre

 

Tard tard dans la nuit

Cette mutinerie de soldats

Qui passeraient de la nourriture à travers les grilles

 

Comment dit-on cette voix

Nous n’abandonnerons pas un pays frère dans le malheur

Comment dit-on cette voix quand on ne peut plus rien croire

Comment dit-on cette langue quand elle n’a plus de mots

Comment dit-on la pensée quand elle ne peut plus fonctionner

 

Il dit que cela on ne peut pas le savoir

Ni l’état des grèves

Ni la résistance

Ni les bagarres

Ni les blessés

Ni les morts

Il dit que de toute façon on ne sait rien de la situation réelle

 

Alors pourquoi s’obstine-t-il

Reconstruisant

Des dates

Des lieux

Des zones

Des frontières

Des digues

Des canaux

Des rivages

Des barques

Des oiseaux

Alors pourquoi s’obstine-t-il à recommencer l’établissement de l’ordre

Menacé qu’il est lui-même par cette déstructuration

 

Il dit que s’il ne parvient pas à mettre de l’ordre

Lui aussi va sombrer dans la nuit

Il dit que s’il ne résiste pas

Il va disparaître

Il dit que

Non il ne dit rien

Il ne sait pas ce qui se passe

Il ne peut pas savoir

 

Il est mort le corps des mots

 

Pour les mutineries

On ne peut vraiment pas savoir

Nouvelle

Intoxication

Discrédit

Propagande

Cette voix de nuit

Cette voix lointaine

Cette voix pas si lointaine

Tenant entre ses mains le dernier foyer de résistance

 

Les extrémistes de Solidarité continuent à retenir sous terre

Plus de mille de leurs camarades

A part cela la situation est normale dans l’ensemble du pays

On signale encore

 

Elle ne sait pas

Elle ne sait plus

Elle ricane

Il recommence à mettre de l’ordre

Recoupant les informations

 

Mémoire de ce ventre qui seul apaise

Mémoire de cette chair en majesté au tympan du désir

Mémoire de cette vie étendue de tout son long contre son corps

Mémoire de cet homme abandonné enfin au littoral

Quand cette carapace de fer se défait d’un seul coup

Et que le monde semble bon

Mémoire de ces moments où la terreur même paraît sans prise

Parce que ton ventre est dans le sien

Parce que tes mains sont sur ses jambes

Parce que ta bouche est sur ses seins

Parce qu’il semble qu’importe et la guerre et la nuit

Puisqu’il suffit d’un homme et d’une femme pour que par leur désir confondu le monde continue

 

Mardi ou mercredi

On ne sait quel jour

Ils n’ont plus d’importance

Ils coulent uniformément gris

 

On dit qu’il y a quatre camps d’internement

Hel

Szczytno

Kielce

Rembertow

On dit qu’il y quatre camps d’internement

On n’en sait pas plus

 

Tard tard dans la nuit

Les pleurements

Les coups de feu

Les hurlements

 

Tard tard dans la nuit

Cette fois c’est sûr

Il y a eu des déportations en Russie

Par cargos depuis l’aéroport de Varsovie

Par bateau à travers la Baltique

L’eau froide

Grise

Le ciel bas

La neige partout

Horizontale

En rafale

Le fer

Le vent

Le froid

Moins quinze

Moins vingt

Mémoire des jours d’été

Les troncs blancs des bouleaux

Les marécages et les bruyères

Camp d’internement

Camp de travail

Camp de redressement

Camp de brisure

Camp de désespoir

Camp de concentration

Camp de tout ce qu’il faut pour mourir à soi-même

En mourant aux autres

Mourant au monde

Parce qu’il est devenu trop douloureux

Et qu’il ne reste plus

Que l’effort de survivre

Biologiquement

 

Comment dit-on cette vie primale

Quand elle n’est plus

Que l’acharnement à repousser la mort du corps

Et qu’on se dit

Que pour l’esprit on verra plus tard

Pour le reste on apprend à ne plus penser

Voyant l’indifférence s’étendre et l’acceptant

Parce que c’est à choisir entre l’indifférence et l’abandon

Et que l’abandon c’est la mort

 

Comment dit-on

Cet acharnement à survivre

Situation extrême

Situation limite

Où le fil du jour

N’est plus que terreur et épuisement

Et cette obsession dans la tête

Tenir

Tenir

Tenir

Sans plus rien poursuivre d’autre

Que cette teneur de survie

Ainsi les heures

Ainsi les jours

Ainsi les semaines

Ainsi les mois

Ainsi les années

Quand on se retourne

Et qu’on s’aperçoit

Etonné qu’on a résisté

En décembre ça fera deux ans

Au printemps presque trois

Cet été ça fait cinq ans

Comment ai-je pu tenir cinq ans

Dans cette horreur et cette folie

 

Tu ne sais pas encore

Que c’est parce que la vie se rétracte

Qu’elle se maintient

Et que c’est en mourant à tout

Que tu ne mourras pas

Tu ne sais pas encore qu’il faut pour mourir

Plus que tu ne peux en imaginer

Et que pour mourir

Il faut plus de chagrin

Que tu ne pourras jamais en éprouver

Tu ne sais pas encore

Que le cœur se brise et se transforme

Et que brisé il peut tout supporter

Tu ne sais pas que les coups

Ne durent jamais tout un jour

Car les bourreaux eux-mêmes ont besoin de repos

Et que c’est par ces quelques minutes

Où la souffrance cesse

Que le corps se reconstitue

Et que la vie survit

Tu ne sais pas encore

Que le corps s’habitue au froid

Et qu’on peut rester dans la neige

Sans mourir

Parce que la chair est ainsi faite

Qu’elle porte en elle-même

Les moyens de son anesthésie

Se droguant elle-même pour survivre

 

Quant à la faim

Il faut encore moins de nourriture

Que tu imagines

Car le corps cannibale

Se dévore

Graisse

Muscle

Et tout ce qu’il peut de lui-même

 

On dit qu’il y a eu des déportations en Russie

Mais on n’en sait pas davantage

Les autorités refusent de publier les noms

Cinquante mille

Quatre vingt mille

Certains jours on entend dire jusqu’à cent mille

On dit qu’il y a eu des déportations en Russie

Par quelle rapacité de conquérants

Emportant chez eux

La chair des leur conquête

Pour qu’elle leur serve

Proie sauvage

De viande à richesse

Main-d’œuvre esclave

Construisant

Routes

Villes

Voies ferrées sans salaires

Taillables et corvéables sans merci

Moyen Age de quelle déraisonnable espérance de devenir humain

 

Cette voix de nuit

Cette voix de casque

Cette voix depuis longtemps elle-même normalisée

Nous déplorons tous les événements

Les responsables sont

L’état de siège sera maintenu aussi longtemps que nécessaire

Koulikov

Jaruzelski

Il cherche à démêler

Aussi longtemps que nécessaire

Le silence et l’obscurité

L’amertume et le chagrin

Le désespoir et l’obstination

Aussi longtemps que nécessaire

L’effort du cerveau pour clarifier

Ordonner

Recouper

Raisonner

A peine de cette nuit s’étendant sur toute chose

 

Ici Radio Moscou

Nous estimons que l’état de siège est la réponse adéquate à la désagrégation de la Pologne Socialiste, mais réponse trop tardive. Actuellement Jaruzelski contrôle assez bien la situation mais il ne faut pas desserrer l’étau ni envisager la reprise d’un dialogue sur les mêmes bases

 

Les mineurs de la mine de Ziemowit remontent à la surface

On ne peut pas savoir si c’est là ou ailleurs

Qu’on a jeté des gaz pour les asphyxier

Puisqu’il n’y a plus ni correspondance

Ni téléphone

Ni télex autre que censuré

 

L’état de guerre sera maintenu aussi longtemps que nécessaire

Et à cause de cela

On ne peut pas savoir

Si c’est dans cette mine-là que les soldats ont refusé de tirer

Et qu’à cause de cela

Ce sont eux qui ont été tués

 

On ne peut pas savoir si c’est dans cette mine-là

Ou dans une autre

Que les mineurs gazés sont remontés

Ranimés

Et redescendus au fond

Un fusil dans le dos

 

Cette voix

Cette voix lointaine

On peut nous emprisonner

Mais on ne peut pas nous obliger à travailler

Non on ne peut pas

On peut seulement

Asphyxier

Tourmenter

Tuer un par un

Jusqu’à ce que les derniers cèdent

A leur tour épouvantés

 

On ne sait pas si c’est dans cette mine-là ou dans une autre

Qu’on a envoyé de l’eau

Il n’y a plus d’informations

Autres que Radio Nuit

Plus un voyageur

Plus un correspondant

Plus un camionneur

Plus rien que cette voix

Dont il ne peut plus se détacher

Elle dit que des soldats ont déserté

Et qu’à cause de cela ils ont été fusillés

 

Jeudi 24 soir de Noël

La mine de Ziemowit abandonne la résistance

Dix tonnes d’explosifs

Désamorcés

La situation est redevenue normale dans presque toutes les mines

Le général Jaruzelski a décidé pour cette nuit de lever le couvre-feu

 

Tard tard dans la nuit

La messe la plus triste

A minuit dans la cathédrale Saint-Jean

Le santon syndicaliste a disparu

Restent seulement les paillotes blanches et noires

Les paillotes de deuil

Jésus est né cette fois-là

Dans la misère

L’esclavage et la famine

 

Tard tard dans la nuit

Le réveillon le plus triste

Parce qu’il faut bien pourtant

A peine de perdre le sens des choses

Manger la soupe de betteraves

Les champignons

La carpe

Et boire le sirop de fruits secs

 

Tard tard dans la nuit

Les cadeaux qu’elle t’avait préparés et que tu n’auras pas

L’écharpe bleue en laine pour que toujours elle te caresse la joue

Et la boîte de bonbons

La boîte ronde

La boîte métallique

La boîte peinte

Au petit village

Barrières de neige

Et chevaux

 

Tard tard dans la nuit

Les mineurs de la mine Piast

Ne sont pas remontés à la surface

Même pour Noël

Mille cent soixante-six

Cette voix qui les compte un à un

L’exhortation des familles

Je t’en prie remonte

Les manœuvres de la milice

Promesse de retour en autocar

Promesse de non sanction

Promesse de fiction s’ils ont été retenus contre leur gré

Tu tiens le compte des mineurs de Piast

Retranchés

Retenus dans les galeries

Mille deux cent soixante seize

Mille cent soixante six

Mille vingt et un

Mille quatre

Tu suis avec précision

Les négociations

Les démissions

Les autocritiques

Ils ne sont plus que neuf cent quatre-vingt neuf

Si tes comptes sont exacts

Et dans cette nuit on ne peut quand même pas savoir à un près

 

On a reçu des nouvelles des camps

Les prisonniers sont dans la neige

Sans eau ni nourriture

Sous la tente

Gerçures et gangrène

Ils vont mourir de froid

 

Tu recoupes les informations de la mine Piast

Avec celles de Radio Varsovie

Tu écoutes Radio Moscou

Tous les soirs à 19 h 30

C’est sur 11,98 mégahertz que tu entends dire

Que Zdzislaw Rurarz ambassadeur au Japon

A lui-même demandé asile

 

Tard tard  dans la nuit

Adam Michnik

Méconnaissable

Les reins brisés

Le visage tuméfié

Tard tard dans la nuit

Des nouvelles de Jack Kuron

Battu et torturé

Tard tard dans la nuit

Radio Moscou encore

De nombreux Polonais ont été travaillés le jour de Noël et en général la situation est calme. Les organes de justice luttent efficacement contre la spéculation que des éléments contre-révolutionnaires n’hésitent pas à déclencher en retenant des denrées qui font l’objet d’une législation. Les saboteurs irresponsables retiennent toujours prisonniers

 

Tard tard dans la nuit

Les neiges du lit

S’étendant doucement vers le littoral

Un vent si froid que même les couvertures ne les réchauffent pas

Un vent si fort que même en serrant l’oreiller entre ses bras

Un vent si violent que même en nouant très fort l’écharpe

 

Tard tard dans la nuit

Sur le rivage de la Baltique

Ce groupe de prisonniers

Grelottant en loques

 

Tard tard dans la nuit

Les cargos soviétiques

Flottille dans l’eau grise

 

Ces appels

Ces aboiements

Ces ordres

Ces coups de feu

 

Il dit qu’il ne veut pas mourir

Qu’il veut rester dans la terre de la mémoire

Qu’il ne veut quitter ni les bouleaux ni les marais

Ni le ventre de cette femme

Parce qu’abandonné sur son corps le monde enfin semble bon

 

Tard tard dans la nuit de lundi

L’annonce de la chute du dernier foyer

 

Tous les mineurs de Piast sont maintenant à la surface

 

Pleurent pleurent les amantes sans nouvelles des disparus

Chuintement de l’eau sur la grève

Requiem pour ce corps étendu sur le littoral

 

Pleurent pleurent les amis sans nouvelles des disparus

Pour quoi faire puisque eux-mêmes

Ont disparu plus loin encore

Pleurent pleurent les mères sans nouvelles des disparus

Recommence la marche

Il n’y a plus personne à nourrir

Puisque maintenant c’est lui la nourriture

 

Enfouissement de cette chair

Retour dans la terre

Retour du corps de terre

Dans le ventre de la terre

 

Le silence et l’obscurité

Je ne peux pas me taire

Requiem littoral pour un corps polonais

 

Tous les mineurs sont maintenant à la surface

Le Capitaine Gornicki assure que les personnes arrêtées  seront bientôt libérées

 

Tu n’as pas eu le communiqué N°3

Cette fois-là les journaux ne sont pas arrivés

 

Messieurs  Michnik et Kuron

Sont bien internés

Mais on ne les a pas touchés

Les mères de famille ont été libérées

Les agitateurs sont condamnés à des peines conformes à la légalité

Les syndiqués de Solidarité se rendant compte qu’ils ont été trompés démissionnent par milliers

Le gouvernement a invité les cultivateurs à accélérer leurs livraisons

Le général Jaruzelski annonce le plein succès de la normalisation

L’agence Tass se félicite de ce que la Pologne s’occupe maintenant elle-même de ses affaires

L’Eglise a entamé un effort de reconstruction nationale

Les rations ont encore diminué

Les paysans ont caché leurs cochons dans les bois

Les approvisionnements se font de plus en plus framboises

On a coupé le chômage urbain pour punir la population

Les mineurs des hauts fourneaux ont repris le travail noyé par les gaz

Les forces socialistes ont remporté une nouvelle victoire sur la contre-révolution

 

Les Occidentaux considèrent comme positives les propositions de désarmement

 

Elle sourit en apprenant que l’usine d’Ursus a réussi à ne produire qu’un seul tracteur.

 

Sur 11,98 mégahertz

Tu continues à chercher à partir de quel moment les mineurs de Wujek ont commencé à couper les mains et les pieds des éléments paramilitaires dont ils ont réussi à s’assurer

 

Quand tu entends le général Dubicki faire savoir à l’Europe que la militarisation de la Pologne est un élément d’un plan plus vaste tu te demandes si ce n’est pas un agent de la CIA

 

Sur la Vistule

Les soldats gardent les ponts

Autour d’un brasero

 

 

 

 

 

 

Merci à Montalba d’avoir en 1982  publié ce texte sous le titre Le silence et l’obscurité (Requiem littoral pour corps polonais 13-28 décembre 1981)