LE JOUR DE GLOIRE

 

 

 

 

 

 

Pour toi je planterai un magnolia

Et quand toi et moi serons morts

D'autres viendront encore

Disant

C'est l'arbre des amants

Qui trop se sont aimés

A ne pouvoir se séparer

Les amants maudits

Les amants maldisant

Les amants maudissant

De tous leurs maux

Les maugréant

Les maugréés et les malgrés

Et les toujours

Et les encore

Et redis-moi encore

Je t'aimerai toujours

 

Pour toi je planterai un magnolia

Dans le jardin où enfin

Repos aurons trouvé

Ensemble et séparés

Pour que d'autres après nous

S'en aillent encore

Disant

C'est l'arbre des amants

Qui tant

Se sont aimés

Les amants éternels

Qui bouches contre mots

Tant se sont aimés

Et si mal dit

Les maux si souvent dit

Les médisants

Les maugréants

 

Pour toi je planterai un magnolia

Et quand serons dessous la terre

Ensemble rêve et poussière

D'autres viendront encore

Qui verront fragmentaires

Les fleurs multiples dessous le vent

Et dirons

C'est l'âme constellaire

Des baisers

Que se sont donnés là

Roses

Les amants

 

Du Mont-de-Vénus sédimenté

De la vulve calcaire

Des replis d'herbes et de pierres

De la crête grise et moelleuse

De la fente noire de l'anfractuosité terrestre

Sourd un cours d'eau

Vagissant dans la dureté des rochers

 

Alors sa mère La Terre

Pour soulager ses pleurs

Le couche dans le vallon

En un berceau d'eau et de feuilles

Une tourbière tapissée de sphaigne

La mousse première

A l'assaut des lacs glaciaires

Etablies sur les moraines millénaires

Gorgées d'eau

Pour la rendre au gré des besoins

De l'air

Humidité parfaite

De tout instant

 

Et à cette vie établie

Verte et souveraine

D'autres espèces moins courageuses

Et plus tranquilles

S'en vont mêlant

La reine des prés dite barbe de chèvre

La cirse des marais dite bâton du diable

Et le grand chardon à fleurs rouges et rosées

Puis consolidant l'assise

Les pins à crochets

Et les bouleaux argentés

 

Dans les méandres du marécage

Solidifiant sous le ciel

La rivière n'a pas encore de nom

Ni les insectes

Ni les oiseaux

Et l'homme est encore loin

Dans les projets de la Terre

 

Il en faudra encore des millénaires

Pour que sa forme advienne

Et s'installe

De cavernes en massues

De collets en prieurés

De défrichement en culture

De déchiffrement en pâture

 

Il en faudra encore

Des invasions et des guerres

Des traités et des trahisons

Pour savoir à qui appartiendra cette terre

Quel seigneur

Quel baron

Quel comte

Quel duc

Quel prince

Quel roi peut-être

La gouvernera

Pour le meilleur et pour le pire

 

Le Doubs alors aura

Déjà mille fois atteint la mer

Et son âme de nuée

S'élevant au dessus des courants

Et des vagues

Aura vu par delà

Les côtes les coteaux et les montagnes

Les fumées humaines

Désigner les toits des villages

Et songé

Comme elles se perdaient dans les nues

Qu'on brûlait là dans les veillées d'hiver

Sa paillasse natale

 

Pour que le jour soit jour

Et que la vie se vive

Il en a fallu

Des montagnes et des prairies

Des vaches des fleurs des arbres

Des clarines des râteaux

De la terre grattée

Pleine de cailloux

Et de chiendent tenace

Des foins coupés

Et retournés

De meules en villages

De charrettes en vallées

Et même en granges

Et greniers isolés

Des ponts de bois

Et des torrents gelés

Des chatons en Février

Et des framboises en été

 

Il en a fallu des ancêtres à moi

Pour m'amener jusqu'ici

Des alpins des cristallins

Des crétacés des jurassiques

Des tanneurs des chaudronniers

Des charrons et des cabaretiers

Accompagnés de leurs servantes lavandières

Cuisinières populaires

Cantinières

Nourrices désordonnées

De porcs et d'enfants

Dans la même mangeoire

A seigle et haricot

A fanes et à ragoût

A pois parfois

Dans les hivers pauvres et froids

D'autrefois

 

Il en a fallu pour que je naisse à mon tour

Des chemises de lin

Et des draps brodés

Des trousseaux et des larmes repliées

Des retours de guerres

Et des attentes vaines

Des coffres de mariage

Et de grands vaisseliers

Des costumes de fête

Avec de lourds ourlets

Pour prévoir d'avance

L'usage

L'usure

Et même le vieillissement

Des coiffes de dentelle

Et de beaux tabliers

Des brigands qui sait

Cachés aux gendarmes

Et peut-être même quelques meurtriers

Car sans eux le monde

Ne saurait pas le monde

 

Il en a fallu des chemins forestiers

Des salamandres jaunes sur la terre mouillée

Des parcours coutumiers

Et des rêves étouffés

Pour que le jour soit jour

Et que la vie se vive

 

Il en a fallu des consentements donnés

A la nature du monde

O l'opaque charnier

Où chacun vit de tous

Sans réciprocité

 

Il en fallu

Des transformations

Des explorations

Des implorations

Des fornications

Des implantations

Des transplantations

Et de la capitalisation

Des métabolismes errants

Pour transformer cette chose

En un étant

 

D'aussi longtemps qu'il m'en souvienne

L'enfant jonquille

Offrait au bord des routes

Au passant voyageur

La jaunerie printanière

La fleur première

La grande primevère

La douce incantation

La rêveuse obstination

La torve incitation

A faire or

L'or des sous-bois

La généreuse genèse

La jeunesse enfantée

La jeunette nouveauté

L'engendrement récurrent

Des fleurs filles

De ma Soleille

O ma royale reine

O mon aimante amante

O l'épouse et la mère

De l'éternel mouvement

 

1992

 

Je me souviens

Des jours du commencement

De ma quête

Au pied du pas

De mes croisières errantes

Et des sourires sournois

Aux passants narquois

Oh là là

 

Je me souviens de mes voyages volatiles

Pigeons et tourterelles

Où j'implorai les quais

Cages et volières

De me guider jusqu'à la digue

 

Je me souviens

De mes marches royales

Le long des murs et des trottoirs

Episodiques

Aventureux

Episodeux

Et telluriques

Où je fendais la foule

Caravelle déployée

Toutes phrases dehors

Proue même du moi-ma-langue

Laissez couler l'urgence

Laissez passer

La sirène convulsée

A la voix enrouée

 

O comme je voguais

Lasse lasse jamais

De tout changer en mots

Oh là là

Ecailles et nageoires

Oh là là

Ma vie de palme

En la mer océane

Oh là là

Lira bien

Qui lira le dernier

 

Je me souviens

D'une ville de pierres

Où tout m'était courant

Et comblement de vagues

Haute mer et rochers

Marée haute

Marée basse

Marée d'algues

Marie-écris-toi-là

 

Je me souviens

Du bercement des eaux

Douces et maternantes

Mouvance d'images

Ressac d'Histoire

Remous de pages

Rêve laiteux

 

O viens ma poésie

Fluance maternelle

De l'oiseau lyre

L'oiseau libre

L'oiseau livre

L'oiseau ciel

S'envolant tout seul

Tout là-haut

O le grand mât du texte

Au plus près du Très-Haut

 

Laisse-moi Colomb

Inventer d'autres routes

 

Laisse-moi Colomb

Songer à d'autres mondes

Que ceux des massacres

Et du sacre

De tous les vainqueurs

D'horreur

Et de malheur

 

Laisse-moi Colomb

Inventer d'autres langues

Que l'or et les miroirs

Enfermés dans les cales

 

Laisse-moi Colomb

Recommencer le monde

Aux terres anciennes

Le jour nouveau

 

Je me souviens

De la colombe

Volant seule contre le vent

Là-haut

Là-haut

Toujours plus haut

De misaine en nacelle

Dans les voiles de haute vergue

Dans la hune des nuages

O la vigie balancelle

Au creux du ciel

Dans les hauts commencements

Du Très-Haut

 

Je me souviens

Du souffle qui soufflait

Et m'emportait

Colomb

Colombe

Et le bateau et la terre

Et les mots et la mer

Et le phare et les oiseaux

 

Je ne me souviens plus

Du mois du jour

Quel siècle quel an

Quel rêve

Quelle vie

Quel quoi ça là

Oh là là

 

Où ça

Ca quoi

Ca là

Ca quoi donc

Ca là quoi

Ca

Ca là

Où donc

Ca

Ca là

Qu'est-ce

 

Je ne me souviens plus exactement

Quelle fois exactement

Colomb

Colombe

Rappelle-toi

Dans les rues

Un jour

Je n'ai plus retrouvé

Ni la rive

Ni le port

Ni la jetée

 

Souviens-toi colombe

Alors alors

De ma cité de pierres

Fosses ouvertes

Eaux emmurées

O ma ville engloutie

Flottation dans l'écume

Du corps visqueux et navré

Flottaison sur l'écume

De la Marie Noyée

Ecaillée

 

Je suis la gardienne

Des souvenirs de ma mère

Ce n'est pas tout à fait ma mère

C'est mieux que cela

Et beaucoup pire

C'est la mère de mon amour

En gésine dans cette étoile

 

Amour mon lourd amour

O la caverne matricielle

Du ciel de notre lit

O la genèse astronomique et planétaire

De la gravitation

Et des orbites

Révolution des révolutions

Dans la voûte pesante et sidérale

Peuplée de grands luminaires

Et où passent parfois

Pensantes et sidérées

Des comètes

Chevauchant la perpétuité

Des siècles et des siècles

Ainsi soit-il

 

Je suis la gardienne

Des souvenirs de ma mère

Dans sa tête

Ils se perdent

Oiseaux blancs

Confusionnaires

Voyageurs du ciel

Passagers des nuées

Volant contre le vent

L'orage et les marées

Pour rejoindre

Vaille que vaille

Vaille que faute

Mots astrals

Aux confins

De l'éther et l'azur

La gent ailée

Progéniture de La Grande Souveraine

 

Je suis la gardienne

Des souvenirs de ma mère

Cette lasse latence

Vieille et sereine

Laitance stellaire

Attendant grave et belle

En pieuse songerie

La venue

De l'ange messager

Le sablier du temps

La messagerie du vent

 

Ora pro nobis

 

D'ici là elle oublie

Un peu

Beaucoup

Pas du tout

Passionnément

En ordre

Et en désordre

Sa longue vie

De rêves sages

 

Nous te louons

Nous te vénérons

Nous t'adorons

 

Je suis la gardienne

Des souvenirs de ma mère

Ma mère belle

Ma mère

En place de maman

Faute de Maman

Ma maman belle

Ma Belle Maman

Visage de la paix éternelle

Marie Stella

Marie stellaire

Magnificat

Alleluia

 

Je suis la gardienne

Des souvenirs de ma mère

Qui dans sa tête

Avec l'âge confusionnent

Cheveux blancs

Les ailes libres

Rêves bleus

Les oiseaux lyres

Survolant la nuit

Les eaux et les naufrages

 

Je me souviens pour elle

Mère ma Mère

De la conque maternelle

La rejetant loin du front

A l'arrière

Dans une rue d'Auteuil

Petite fille

En robe d'organdi

Loin des champs de bataille

O la Sambre et la Meuse

Et le Chemin des Dames

La Caverne du Dragon

Et l'église Notre-Dame

Aumônière

En bandoulière

Chapeau rond à rubans

Et petits gants

A côté de son frère

Casquette à visière

Pour ce grand garçon

Au sourire narquois

On ne prononce plus son nom

Depuis qu'il est mort

Le premier

C'est normal

C'était l'aîné

Dans le cadre qui pend

Contre le mur blanc

Dans l'album refermé

Dans la colle desséchée

Oncle Henri petit

Mais plus grand qu'elle

Est avec elle

Pour l'éternité

C'est la guerre

Et c'est très amusant

D'être là

Dans le bois joli

Et les sels d'argent

Avec des gants blancs

 

Je suis la gardienne

Des souvenirs de ma mère

Car sa tête s'ensable

Et divague

Bien joliment

Gentiment

Avec un brin de coquetterie

Comme sur la photo lisse

Dans le cadre vernis

Oblong et noir

Comme l'horizon

Lourd de nuages

Et d'oiseaux sombres

Sur les plateaux

Et les coteaux

Dans les gravières

Et les champignonnières

Elle se regarde

Au miroir

Lys à la main

Elle attend

L'officier français

Du Soixante Septième

Du Six Sept

Venu de la caserne

Pour la parade

Par la rue Jeanne d'Arc

Lui faire la cour

En gants blancs

Plumes de casoar

Au shako

Rêves ouverts

Au bord de l'eau

Le long des berges

Les deux oiseaux

Passent passent les bateaux

Dis moi amour

Est-ce bientôt la guerre

Dis-moi amour

Quand part ton régiment

 

Je suis la gardienne

Des souvenirs de ma mère

Ce n'est pas ma mère

C'est mieux que cela

C'est beaucoup pire

C'est la mère de mon amour

Qu'elle emmène aux Colonies

Sur un grand paquebot

Au lointain pays des mygales

Des varans

Et des grands acajous

On emporte les ours

Et les joujoux

Pas les chevaux de bois

Ils sont bien trop lourds

Viens voir mon chéri

Les zouaves en chéchia

Et les spahis en manteaux rouges

 

En franchissant la barre

Dans une petite barque

On a peur

On le cache

On vomit

O les vagues de la mer

Sur les embarcations paternelles

O l'écume

O la rage

On écume et on en rage

O le visage maternel

O la fureur

C'est juste après la guerre

Te Deum laudamus

 

Je suis la gardienne

Des souvenirs de ma mère

Dans sa tête

Tout s'embrouille

Grève et bateaux

Sable et eaux

Coques et coraux

Elle demande

Si c'est bientôt la fin

Elle se plaint

C'est trop long

Elle se plaint cette lumière

Marine et stellaire

Qu'elle s'ennuie du ciel

Voie lactée

Egarée

Marée blanche

Aigue marine

Ecume aqueuse

Algue marine

Flottante

Et consentante

 

Je me souviens de tant de guerres

Loin des tourments

Oraison

Méditation

Rêves sans fin

De l'au delà

Du fond des mers

Des autres lieux

Tout autrement

Où les hommes

Où le monde

Où les gens

Où tout ce qu'elle ne sait pas dire

Et sait pourtant

Seront tout autrement

Bleus

Comme ses yeux bleus

D'outre visage

D'outre rivage

D'outre horizon

De là où la mer ne tombe pas

Au delà

De la ligne d'autrefois

Autrement

Aujourd'hui

Autrement autrefois

Aujourd'hui autrefois

Marie stellaire

Marie Stella

Jour de douleur

Et coetera

 

Je suis la gardienne

Des souvenirs de ma mère

Là-bas sur l'horizon

A la ligne de confusion

Ce n'est pas ma mère

C'est joliment pire

C'est la mère de mon amour

Et elle demande tout le temps

Quand est-ce qu'elle va au ciel           

Elle divague

Gentiment

Chantant comptine de l'ancien temps

Une poule picorait

Trois canards blancs

Du pain dur

Petit cheval

Beaux animaux

Pique et pique et collegram

Madelon au chapeau rond

 

Les yeux de Belle Maman

Sont les yeux les plus beaux

Ils ont la profondeur

Des mers lointaines

Des rivages tropicaux

Des rêves d'autrement

Autrefois

Sous les jujubiers

Avec ses joujoux

Mon amour petit

Dans ses bras

Pour le cliché

On prend la pose

Devant les cocotiers

On ne bouge pas

Attention

L'oiseau va sortir

Un sourire

Ca y est c'est fait

Viens on va voir papa

Passer là-bas

Sous les baobabs

Avec ses soldats

 

C'est trop long ce long voyage

Elle veut aller au ciel

Elle attend les anges

Et les couronnes d'organdi

Elle a préparé sa robe

Avec ses rubans blancs

Son aumônière

En bandoulière

Son mouchoir

Pour faire signe

A la terre

Oiseau de percale

Gracieux geste de la main

Oiseau blanc

Rejoignant là-haut

La Grande Oiselle

La reine tutélaire

Brodée sur les drapeaux

Dans l'haleine du vent

Sur la terre nourricière

La palpitation maternelle

Au ciel au ciel au ciel

La voir un jour

La voir Marie

Au ciel au ciel

Elle attend assise

Parce qu'elle ne tient plus debout

Et qu'elle se fatigue

Lasse lasse

Ils en mettent du temps

Dit-elle

Les anges

A l'emmener au ciel

Et à me laisser à moi

Rêvant à l'océan

Le coeur entre deux vagues

Son oison blanc

 

La nuit

Sarajevo en flammes

Brûle dans mon crâne

Comme un grand chaudron

Rouge

Militaire

Serbe

Feu

Et croate

 

Je me souviens

Des musulmans aussi

Des rivières

Et des rochers

Des forêts

Des framboises et des défilés

Des courges

Des courgettes

Des concombres

Des melons

Des tomates

Et des noires embuscades

 

Je me souviens

De Titograd

De sa pauvreté grise et métallique

De ses visages étroits et impassibles

Des calottes de feutre blanc

Sur les fronts socialistes

Des bouches d'eaux saumâtres

Dans la ville de Kotor

Herbes et algues saturant

Les flots glauques et gluants

 

Je me souviens

Des pantalons bouffants

Des hommes de Macédoine

Des sentiers pierreux

Des bergers moutons et caprins

Et du vieux pont de Mostar

 

Je me souviens des gorges

Tellement étroites

A cet endroit là

Qu'on se demandait comment autrefois

Mulets et caravanes

 

Je me souviens des églises

Transepts et coupoles

Je me souviens des mosquées

Nefs et minarets

 

Je me souviens

Des statues en bronze

Salut Partisans

A coeur vaillant rien d'impossible

Passant souviens-toi

Ci-gît le corps de

Qu'il repose en paix éternellement

Celui qui a donné sa vie

Pour défendre la terre maternelle

 

Je me souviens du café turc

Dans les moulins en cuivre

Et de mille suaves restaurants

De ces corps qui chantaient

Je me souviendrai éternellement

De ces corps inspirés

Par la terre maternelle

 

Je me souviens du lac d'Orhid

De Dubrovnik port et pavés

Du dessin que je fis

D'une façade sculptée

Que faisais-tu amour

Pendant ce temps-là

 

Je me souviens

Du palais romain de Dioclétien

De sa colonnade en ruines

Etait-elle dorique

Ionique

Ou corinthienne

Au bord de la mer Adriatique

 

Je me souviens de Split

De l'ail

La vigne

Et l'huile d'olive

C'était là surtout

Que les gens chantaient

Et du vocable serbo-croate

 

La nuit

Sarajevo en flammes

Brûle en moi

Tout ce qui vit encore

Et me réveille

Chaleur

Et lueur

Couverte de sueur

De bruit

Et de fureur

Dans la moiteur du lit

 

Ma main touche ton corps

Amour es-tu là

 

La nuit

Sarajevo en flammes

Achève de brûler en moi

Tout ce qui vit encore

Au balcon

Les plantes végétantes

Et manipulées

Qui s'efforcent

Vaille que vaille

De croître et de mourir

Et n'y parvenant pas

Ne font que dessécher

Et pourrir

Jour de colère

Que ce jour-là

Dies irae dies illa

L'apparente contradiction

O le mystère

Dont le fabricant seul

Suit la trace

Je la connais aussi

Hélas

Ionique

Dorique

Et corinthienne

 

Amour es-tu là

Cette masse chaude et frémissante

Est-ce toi

 

Ne dévastez pas la terre

Dit l'ange

Avant de l'avoir marqué du signe

De la servitude vivante

De la mère du vivant

 

Je me souviens

De l'oiseau jardinier

Donnant forme aux herbes

Pour l'amour de sa belle

 

Je me souviens des rivages incertains

Quête

Errance

Et voyage

 

Je me souviens

De ma mère lointaine

Et glaciale

M'écrivant à Zadar

Poste restante

Yougoslavia

 

La nuit

Sarajevo en flammes

Achève de brûler en moi

Tout ce qui vit encore

Les rues de ma ville

Qui m'échappe

Et bascule

Se transforme

Et se transmue

Se transmute

Et se déforme

Me laissant sans place

Ni espace

Autre que cette lueur

Etrange

Sueur et chaleur

Amour es-tu là

Boubous polygames

Frictions quotidiennes

Codes disparus

Cette moiteur

De bousculade

Hommes seuls aux terrasses des cafés

Nouveauté des quartiers réservés

Femmes voilées

Dans mes jardins d'autrefois

Attention à l'étincelle

Poudre et pistolet

 

Amour es-tu là

Que penses-tu de ce qui se passe

Est-ce que je rêve

Amour qu'en dis-tu

 

Je me souviens

De nos promenades

Dans les jardins

Les parcs et les palmeraies

Et de l'allée de lauriers roses

Dominant le coteau

Nous y suivîmes à trois mètres

Une femme clandestine

Surplombant de son pas lent

La mer Adriatique

 

Je me souviens de l'oiseau lyre

Des passeurs

Et des chanteurs

O le saule pleureur

Au bas bout de l'Ile

Au bord du fleuve

Toi et moi

Adossés aux murs de la Cité

 

La nuit

Sarajevo en flammes

Achève de brûler en moi

Tout ce qui vit encore

L'évocation

L'invocation

La vocation

L'appellation

Des visages aimés

Tournés

Tendus vers moi

O la contemplation dans l'autre

De la face maternelle

Icône vénérée

Etrange lueur

Sueur et chaleur

Brûlante mémoire

Berce ma douleur

A la feuille d'or

Sainte Marie Mère de Dieu

Mère de ma mère

Priez pour nous

 

Je me souviens de la Grande Toute

Comme j'étais bien avec elle

Et comme elle lui ressemble

Celle là

Dies illa

Les bras ouverts

Et les seins lourds

Mater dolorosa

Regarde moi

 

Je me souviens amour

Des bouches gluantes

De la ville de Kotor

Et du palais de Dioclétien

Des ruines du vieux pont de Mostar

Des pantalons en feutre bouffant

Sur les ventres communistes

Et des chants

Dans les gosiers byzantins

 

Je me souviens encore

Je me souviens surtout

De cette promenade muette

Sur les eaux calmes du lac

Un jour de route au paradis

Oiseau mon bel oiseau

Dis-moi amour

L'éternité

Est-ce que cela dure vraiment toujours

Jour de bonheur que ce jour là

Jour de baiser

Dies irae dies illa

Comme l'ont prédit

David et la Sibylle

Jour de chaleur

Cette lueur là

Douleur et sueur

Cette peur là au creux du lit

Amour es-tu là

Dis-moi cette moiteur

Qu'est-ce là

 

Ne dévastez pas la terre

Dit l'ange

Avant d'avoir marqué d'un sceau

La bouche

De la servante du vivant

 

Je me souviens de la barque

A promener les jouvencelles

Rêves de pucelle

Entre deux eaux

La balancelle

Les algues et les roseaux

 

Je me souviens du lac

Comme tu ramais amour

En regardant le fond de l'eau

Je me souviens de ces deux belles

Qui riaient face au ciel

Et de notre silence

Gai lui aussi

Nul ne parlait la langue de l'autre

Ce n’était vraiment pas de chance

Mais nous étions heureux

 

Furent-elles jeunes filles

Ces lourdes femmes en fichus sales

Qui nous arrivent

Chassées par les combats

Hagardes et fatiguées

Dans les rues incrédules

Amour

Où sont aujourd'hui ces beautés

Avec qui nous tutoyâmes les dieux

 

Je me souviens

Du cri des oies

Dans les champs de maïs

Les soirs d'orage

Et du jars impavide

Poursuivant seul son chemin

 

Sarajevo en flammes

La nuit me brûle entière

Rouge

Feu

Serbe

Et croate

Musulman aussi

 

Je me souviens

De l'archiduc François Ferdinand

Poignardé

Par Principe

Dans sa limousine noire

Non

Son cabriolet

Sa berline

Son carrosse

Comment dit-on cette voiture

A chevaux découverte

 

Je me souviens parfois

Comme l'histoire balance

Se trompe et confond

François Ferdinand

Avait un landau rouge

Et Principe

Un pistolet à feu

 

Amour te souviens-tu

De François Ferdinand

L'archiduc par Principe

Sarajevo en larmes

Redressée toute entière

Rouge

Serbes et croates

Musulmans aussi

Feu le protecteur autrichien

Guerre c'est la guerre

La moiteur et les larmes

La bouche des canons

La chaleur

 

Je me souviens d'une langue

Qui contenait le mot

Serbo-croate

 

Je me souviens

De ceux qui nous louèrent

Une chambre et un lit

Des draps et des rideaux

Au centre du centre ville

Etaient-ils serbes les immeubles

Eucalyptus et lauriers roses

Et croates les jardins

Et les fontaines dis-moi

Qu'étaient-elles

Quand les oiseaux buvaient le soir

Eclaboussure divine

 

Je me souviens du visage de l'homme

De sa respiration forte

Et de ses cheveux drus

Comme des crins de chevaux

Je vois encore

Sa peau dure et patinée

Comme du cuir tanné

O l'abattoir serbo-croate

 

Dis-moi amour

Qu'est-ce que c'est ce continent là

Rouge et feu

Larmes et sang

Roquettes et bazookas

Dis-moi amour

Cette guerre-là

Qu'est-ce que c'est

 

Sarajevo en flammes

Hante mes rêves

Jour d'écriture que ce jour-là

Où le monde se réduit en cendres

Comme l'ont voulu

Les Serbes et les Croates

Les Musulmans aussi

 

Je me souviens de ceux deux-là

Bosnie

O ma jeunesse

Mon rêve Herzégovine

Espérance d'harmonie

Sarajevo

Sarajevo

O l'assassinat de Principe

François Joseph et compagnie

Mon espérance de parousie

Ma folle folie

De l'on en un unique

Harmonie harmonie

O ma Bosnie-Herzégovine

Où les uns et les autres

Où les uns contre les autres

Où les uns avec les autres

 

O vous tous

Qui apprenez les guerres

Quand elles sont terminées

O vous tous

Qui ignorez les prophètes

Errant dans leur vie

Pour les empêcher

 

Je me souviens

Du petit vin

Qui nous avait tourné la tête

Et du chemin

Qu'on ne retrouvait plus

Quêtant dans cent immeubles

Les mille fenêtres

Derrière laquelle

Celle-ci celle-là

Où est-ce

T'en souviens-tu

Rappelle-toi

Etait-ce près d'un jardin

Là non

C'est là

Mais non

Quêtant dans dix immeubles

Les cent fenêtres

Des serbes et des croates

Des musulmans peut-être

Qui gardaient

Pendant qu'on divaguait

Nos hardes et nos bagages

Nos sacs en toile pleins de rêves

 

Je me souviens d'une langue française

Dans laquelle on trouvait

Espadrilles et musettes

 

Dis-moi amour

Qu'étaient-ce ces corps perdus

Qui s'appuyaient

L'un contre l'autre

A peine gris

De ce vin

Doux et traître

Qui nous laissait

Honteux

Désemparés

Eperdus

Amour te souviens-tu

Comme on s'aimait d'amour

Et comme on s'aime toujours

Recherchant dans la ville

La chambre louée

Et la trouvant tragique car

Ceux qui nous l'avait laissée

N'avaient pas dit

C'est la nôtre

Pauvreté

Pauvreté

Et pour céder leur lit

Dormaient précaires dedans leur canapé

Campement pitoyable

En l'honneur des voyageurs

 

Quel est le nom des poètes

Qui ne savent pas encore

Qu'un jour ils le seront

 

Je me souviens de ce ménage

Serbe ou croate

Serbo-croate

Musulman aussi

 

Je me souviens de la respiration

Forte de l'homme

Comme il dormait dans son campement

De fortune

Et de notre gêne

Notre honte

Non de la griserie

O le vin traître et doux

Mais de la révélation

Prophétie

Prophétie

Il avait les veines violacées

Traçant sur sa peau burinée

D'étranges deltas errants

 

Je me souviens de ce visage

Absolument

 

Je le jure

 

Amour es-tu là

 

Cette moiteur de la mémoire

L'inspiration

Et la respiration

Qu'est-ce là

 

Ils doivent être très vieux maintenant

Morts peut-être

Trop vieux en tous cas pour s'enfuir

Et se sauver loin des bombes

Et des flammes

Sur les routes de campagne

Dans les gorges

Sur les sentiers escarpés

Les rochers

Les défilés

Les embuscades

Au delà du vieux pont de Mostar

Plus vieux encore que ce vieux-là

Qui sur ses jambes

Titubait déjà

 

La nuit Sarajevo en flammes

M'envahit

Et brûle tout dans ma vie

Sauf mes souvenirs réfractaires

Qui durcissent

Dans le feu de l'écriture

Le visage d'un homme

L'adjectif serbo-croate

Les pantalons à fleurs

Sur les jambes fatiguées des femmes

Ta veste bleu amour

Ton visage solaire

Nos rêves de voyageurs éternels

Fondant dans cette haleine de feu

 

Ne dévastez pas la terre

Dit l'ange

Avant que vous n'ayez marqué d'un mot

Les souvenirs du vivant

Jour de colère

Que ce jour là

Où le soir et la nuit

Dans les rêves

De sueur et de douleur

Sarajevo m'emplit

Parce qu'un jour amour

Un ménage

Nous y a loué son lit

Et que légèrement gris

D'un vin tutélaire et suave

Nous tournâmes

Perdus en Centre Ville

Quêtant mille fenêtres

Presque en tout semblables

Aux étrangers

Ni serbes

Ni croates

Ni serbo-croates

Musulmans peut-être

 

Quand nous serons avec eux

Sur les routes du ciel

Fuyant amour

La bouche de feu

L'haleine fauve du dragon

Réveillant au feu

Un continent en feu

Ceux qui nous ont loué leur lit

Amour

Les reconnaîtrons-nous

 

Quand ils sortent de leur prison

Automobile

Ils tiennent à la main

Leur autoradio

 

Précieux boulet

 

Si on tentait

De les en priver

Ils se battraient

 

Passez au large

Aimants humains

Cette ferraille est nocive

 

Quand ils sortent de leur matrice

Automobile

Ils tiennent à la main

Leur autoradio

 

Précieux cordon

 

Si on tentait

De le leur couper

Ils s'asphyxieraient

 

Passez au large

Amants humains

Ces larves là

Sont pathétiques

 

Quand ils sortent de leur coquille

Automobile

Ils tiennent à la main

Leur autoradio

 

Précieux filet

 

Si on tentait

De le dénouer

Ils en mourraient

 

Passez au large

Amours humains

Ces mollusques là

Sont métalliques

 

Michel-Ange mon maître

Disait cet homme tremblant et effacé

Qui confondait Pégase et l'Ange

Jacob et Persée

Et peignait toujours le même tableau

Toujours

Toujours

Depuis le commencement

 

Son père s'appelait Moïse

 

Michel-Ange mon maître

Disait l'homme avant la transgression

Car il est dit à L'Homme

Qu'il ne représentera pas son image

Michel-Ange mon maître

Moins la damnation

 

Michel-Ange mon maître

Disait cet homme

Qui peignait aussi bellement

Que lui

Moins les damnés

Car Persée s'enfuit lui

Laissant la Gorgone

Décérébrée

Décapitée

Désarticulée

Dépitée

Déstructurée

 

Elle gisait là

Lasse sur la toile

Convulsée

Abandonnée

Contre le rocher

Mais il ne parvenait pas

A peindre

Lui le peintre

Sur son tableau

Ni le bouclier

Ni le glaive

 

Père Père

Appelait-il

Regardant vainement le monstre

Dans le miroir de sa palette

Se refléter

 

La Gorgone sombre se mouvait

Dans tous les coins

Nuit et brouillard

De son tableau

Dans tous les coins

Sombres sombres

 

Père Père

Appelait-il

Qu'est-ce cela

 

Que faisaient là

A s'entasser

Tous ces corps

En tas

Entassés

Cadavres inachevés

Qu'il n'osait peindre

Qu'il n'osait peindre

Le peintre

Sur son tableau

Eternellement inachevé

 

Père Père appelait-il

Moïse

 

Au bout de dix mille ans

Il en perdit la couleur

Et se mit à faire

Noire grise brune

Rouge sépia

Esquisse sur esquisse

N'importe

En tous cas uniformes

 

N'importe la couleur disait-il

Pourvu qu'elle soit unique

 

Ainsi le peintre se présenta-t-il

A son tour

Sans père ni maître

Devant le fleuve des Enfers

Que gardait la mémoire

Impossible à soutenir

Comme à oublier

La Méduse jamais achevée

 

Ainsi L'Homme se présenta-t-il

Ainsi soit-il

Cela est

C'est

Au bord de l'un des fleuves

Des Enfers

Pour rejoindre

Le cercle des transgresseurs

Des traîtres les félons

Le neuvième

A reculons tout de même

Pour conserver intactes

Toutes ses chances

Regardant dans sa palette

Uniforme

Le visage de la Gardienne

 

Qu'importe la couleur disait le peintre

Pour un peintre

L'essentiel c'est le regard

 

Et il baissa les yeux

 

Ils se répandent

Les uns

Les autres

Les uns sur les autres

Les uns contre les autres

Du moins

Ceux qui ont encore l'idée

De l'un ou de l'autre

De l'un et de l'autre

De l'un au détriment de l'autre

De l'un au profit de

Du

D'un

Non

Car là c'est trop

Confusion du tout

En un seul vocable

De part

Et sur

Fusionnant au sein

Du sein

Du moi vivant

Tétant le sein

De lui mourant

Même si c'est elle

C'est encore lui

Car lui et elle

S'aiment

Au lieu du même

Infiniment

 

Ils se répandent

Les uns

Les autres

Les uns sur les autres

Les uns contre les autres

Du moins

Ceux qui encore

Car la plupart

Qui bougent encore

S'incorporent

Corps sans corps

En masse visqueuse

Avec parmi ceux-là

Ca là

Des vapeurs

Et des explosions

Des éclatements

Des éclairs

Eclatants

Eclatés

Epars

Des éclats

Non de reproche

Ou de refus

Autre

Que celui

D'un commencement

En tête parfois

L'idée

Non d'un questionnement

Ou d'une question

Hormis celle

De la contrainte

Sans confort

Autre

Que cette répandaison

Mais de

 

 

Ils se répandent

Les uns

Les autres

En une matière agglomérée

Et terrifiante

Agglomérante

Et granulée

Coulant dans les failles

En poches glauques

Opaques et molles

Véreuses et poreuses

Loin du centre

Vitrifiantes

Vitreuses et versatiles

Métamorphiques

Et magmatiques

Métamorphosant

Toute pente

En la plus grande pente

Refroidissant peu à peu

Sous le souffle lent de l'écriture

Jusqu'à solidifier sous les cieux

 

Et dans cette coulée pétrifiée

Séparant sans tendresse

La terre des nuages

La nuée des orages

L'eau de l'eau

De la pluie

De la mer

Du vent

Du sable

Et des étoiles

On chercherait en vain

Toute l'éternité

Le basalte de la face

Et l'obsidienne du nom

 

Ai mis mon costume gris

Et mes chaussures de marche

N'avait pas de coquille Saint-Jacques

Ne venant point de Compostelle

Ni même de Tombelaine

Allant au lac à peine

Mais ont eu peur quand même

 

Ai mis mon costume gris

Et mes chaussures de marche

Se sont demandés

Qu'est-ce que c'était ça

Cette femme seule-là

Poitrail ouvert

Cette oiselle grise ensanglantée

Pas même une vieille

Puisqu'elle allait

Pas même une folle

Ca se serait vu

Peut-être une infante

Rebelle et résolue

Descendante perdue

D'un comte espagnol

Dieu est ma joie

Pour ma terre

Et pour le Roi

 

Ai mis mon costume gris

Et mes chaussures de marche

Quêtant ma parentèle

Aux marches du royaume

Longeant les frontières

Lisant les registres

Quêtant les monuments

Hélant les habitants

N'ai rien trouvé

De fil en aiguille

Que des lézards et des vouivres

Des grenouilles et des diamants

Des chevaux ailés

Et des chimères graves

 

Elle avait le regard pâle

Et les lunettes raides

De ceux qui luttent encore

Enfermant

Dans des sacs fatigués

Des journaux et des livres

 

Elle serrait contre elle

Précautionneusement

Un parapluie vert

Avec de gros pois blancs

Se disant

Que si malheur

Elle venait à le perdre

Elle n'en racheterait pas

A cause du prix

 

Elle portait à même la peau

Une robe manteau

Beige et triste

Elle avait dû la payer cher

Pour la coupe

C'était sans doute

Sa seule vêture d'été

 

Avec eux, avec ELLE

 

 

A mes amours qui avaient nom

Formes chéries

Me fut donné en dernier cours

De parler fort

De parler haut

De mon bureau

Des oiseaux et des anges

Et des oiselles

Mes toutes belles

Comme on parle libre

Comme on rêve livre

Libresse

Libertineuse

Et libertaine

Comme on nomme

Cheffesse de la chefferie

La tête

Pensante et volatile

Comme on dit parfois

Capitaine

Mon capitaine

Mon capitole

Ma capitale

Quand le voyage est trop long

Et la capitainerie du port

Maintenant trop lointaine

Je me souviens de ma terre natale

Perdue dans cette route obscure

Ligne médiane éperdue

O la parturition des deux horizons

La ligne de partage

Entre les eaux d'en bas sombres et pesantes

Et celles plus délavées

Des cieux d'en haut

Mêlées dans les reflets errants des vagues

Courants d'air marins

D'algues

Et de bois flottants

Dérivant

A contrevent

Pâles contrevenants

A la rigueur théorique

 

A mes amours qui avaient nom

Formes chéries

Me fut donné l'ultime cours

Pour parler fort

Dernier recours

Pour clamer haut

Les oiseaux et les anges

Et les oiselles

Mes toutes belles

Et par cela

Et pour ceux là

Leur transmettre in extremis

La boussole et l'astrolabe

Et tout l'art de la navigation

Le sacré savoir

De la lente démarcation

De la forme qui prend forme

Tourbillon à l'horizon

Aux rives de la planète

Aux rêves de l'espèce

La vision sacrée

De cette chose qui nous arrache

A la terre et à l'eau

Au littoral et aux coraux

Aux barques et aux méduses

Cette mémoire d'ancêtre

Quand nous étions avec Elle

La bleue

La généreuse

La belle

La toute belle

La grande Mancêtre

Dans le regret d'avoir quitté

Son placenta

Comme le port est lointain

Berceau de chair

Ma capitaine

Ma forme ancienne

Ma litière vaseuse et aqueuse

De flots songeurs

Sabres et saumons

Je me souviens de mes chimères

 

A mes amours qui avaient nom

Formes chéries

Me fut donné ultime recours

Au dernier cours

La grâce de dire

Un dernier mot

Elèves chéris

Oiselles oiseaux

Anges transis

Que Dame République

Ma maîtresse

Ma cheffesse

Ma capitaine

M'a confiés

A déniaiser

A formater

Oiseaux oiselles

Ecoutez moi

Cette chose là qu'on voit là-bas

Cette forme obscure

Tourbillonnante

Et qui prend forme

Chose nouante

Et renouée

Végétante

Et bouturée

Chose mécanique

Automatique

Et chaotique

Forme

Informe

Et emphatique

Cette forme qui prend forme

Et s'enferme

Et s'informe

Et regorge

Et capte

Et organise

Entendez-moi

Une dernière fois

Longue longue fut l'introduction

Que tout un an

Vous écoutâtes

Studieusement

Patiemment

Religieusement

Comme des bois flottants

Dérivant sous le ciel

S'abandonnent

Confiants

A la forêt qu'ils longent

Et traversent

Dessus les eaux courantes

Ecoutez de moi

Un dernier mot

Oiseaux placides

Et assagis

Oiseaux sans ailes

Enucléés

Aveuglés de la lumière

De voler droit vers La Soleille

La nouvelle Mère

La Grande Toute

La Grande Reine

La Souveraine

Cybernétique

Ma Capitaine depuis toujours

Entendez moi

Cette chose qui prend forme

Maintenant

Cette chose hors du sol

Et contre nous

Hors-sol

Et maintenant si loin de nous

L'espèce humaine

Ce n'est plus nous

 

La mort en moi s'environne

Menant sa ronde de mort

Haut les mains

Bas les coeurs

Tout un crève-coeur

De feuilles d'automne

Déjà séchées

D'avant l'été

Parole blessée

Corps figés

Façades murées

Coeurs plombés

Boutiques vides

Et désertées

Là autrefois

Je me souviens

Pas si longtemps

Avant demain

Lasse lasse comme je suis lasse

Vaillante faillite d'avoir lutté

Sceaux profanés

Désengagés

Coeurs concassés

Détricotés

Serrures rouillées

Clés égarées

Pennes obstrués

Clenches coincées

Ronde de mort

En feuilles d'automne

Bouches oubliées

Et desséchées

Maisons fermées

Et verrouillées

Feuilles tombées

En ronde d'été

Désemparée

Statues brisées

Marches descellées

Murs ruinés

Seuils fracturés

Lieux incendiés

Désaffectés

Morne fatigue j'ai trop flambé

Mauvais automne déconcerté

Emporte-moi avant l'été

Rêves envolés

Songes mort-nés

Morne pays abandonné

Tocsin sonné

Désaccordé

Mauvais pays désemparé

Verbe de bois

Conjugue-toi

Cloche de mots

Ecoute-toi

Cloche de bois

Echappe-toi

Langue de mots

Langue de bois

Et là là là

C'est l'automne avant l'été

C'est la diane sans la bataille

C'est la diane avant l'été

Coeur égaré ressaisis-toi

O mon pays

Regarde-toi

Coeur chaviré

Rétablis-toi

 

Tu es parti en Afrique

Amour

 

Je gratte dans mes pots de fleurs

La croûte de latérite

 

Je guette dans la rue

Le passage des chameaux

 

Je lis le soir

Un missionnaire targui

 

Je dis à tous

Que tu es parti

Au loin

Servir la France

 

Personne ne rit

 

Est-ce parce qu'on entend

Dans le mot Ethiopie

Les hordes de mendiants

Qui t'assaillent

 

Et dans ta voix lointaine

Téléphonique

Et chaotique

Quelque chose

Qui n'existait pas

Autrefois

 

Je me réveille

Chaque matin

Plus fatiguée

De jour en jour

Comme si

S'annonçait

Chaque jour

La fin des temps

 

L'espèce humaine

Epuise en elle

Son odeur céleste

Et se liquéfie

Dans les mares d'asphalte

Qu'elle laisse

De plus en plus nombreuses

A la surface de la terre

Une poix noire se répand

La séparant

Des racines

Des bulbes

Des pivots

Des rhizomes

Des radicelles

Des pétales

Des pétioles

Des folioles

Et de tout ce qui

Dans sa mémoire végète

Et se répète

Balbutiant

Le legs de nos ancêtres

Les bactéries

Les lichens

Et les mousses

Nos grands-mères très lointaines

S'aimant les unes contre les autres

Dans un réseau assez serré

Pour faire arche

Contre la pierre

Et le désert

Qui tant

Se tend

Et s'étend

 

Au commencement était l'espèce humaine

La terre était béton et goudron

L'esprit industriel

Flottait sur la matière

 

Il dit

Que notre mère soit

Et notre mère sera

Confondant dans les conjugaisons

Le temps et l'espace

Le savoir et la lumière

La matrice et l'enfant

 

Je me réveille

Chaque matin

De jour en jour

Plus fatiguée

Comme si on devançait

De grand matin

La fin des temps

 

L'espèce humaine

Epuise en elle

Son essence terrestre

Et s'évapore

Dans les vapeurs de plomb

Qu'elle laisse

De plus en plus épaisses

Recouvrir la terre

Et lui masquer le ciel

Un voile noir s'étend

La séparant

Des ailes

Des pennes

Des aigrettes

Des huppes

Des jabots

Des griffes

Des serres

Des ergots

Et de tout ce qui

Dans la même haleine respire

Et expire

Inspirant

Ses cellules et ses clones

Pour qu'ils formatent

Des machines

Des prothèses

Des chimères

Nos descendantes très lointaines

Se haïssant les unes avec les autres

Dans un filet assez serré

Pour faire arche

Contre la nature

Et la forêt

Qui tant

Se consomme

Et s'assèche

 

Au commencement était l'espèce humaine

Le ciel était oxyde et carbone

Et l'ange industriel

Flottait au dessus de la serre

 

Il dit

Que notre mère soit

Et notre mère sera

Confondant hors les conjugaisons

Le pétrole et la chair

L'usine et la chaîne

L'espèce et ses productions

 

Je me réveille

Chaque matin

Plus fatiguée

Encore que la veille

Comme si on remontait

De jour en matin

Jusqu'à la fin des temps

 

L'espèce humaine

Epuise pour commencer

Sa fleur pensante

Et se sublime

Dans une nuée de signes

Qu'elle laisse

De plus en plus étanche

Recouvrir les corps

Et la séparer d'elle-même

Une chape noire s'étend

Oubliant

Les noms

Les verbes

Les adverbes

Les conjonctions

Les prépositions

Les couleurs

Les goûts

Et les sons

Et tout ce qui

Dans la gorge

Dégorge

Et se rengorge

Les dictons et les codes

Les lois et les proverbes

Les coutumes et les livres

La voix de tout humain

Vivant et souffrant

Son souffle

Son âme

Sa forme

Son sens

Sa naissance

Sa connaissance

Et sa reconnaissance

Dans une arborescence

De matrices très lointaines

S'enfantant les unes les autres

Dans un tissu assez serré

Pour faire arche

Contre le feu

Et la tempête

Les grands dragons

Et les comètes

L'espérance

La nuit

Le sable

La pluie

L'orage

La chaleur

Et l'effroi

 

Les routiers encerclent les villes

Caen Laon Rouen Lille

Le Mans Vesoul Amiens et Charleville

Les chars roulent chenilles contre chenilles

Pour dégager les objectifs autoroutiers

Les péages militaires

Circulez circulez

Code de la route stratégique

Le vétéran Rimbaud revient d'Abyssinie

Au volant d'un camion de poèmes

Qu'il place selon son conseiller bancaire

En Sicav monétaires

Des barrages ferment la route de Coulomniers

Madame de Clèves hésite et se résigne

Se décide enfin à choisir la vie

Et rencontre dans sa cabine

Un gros bras à casquette

Et braguette

La coordination des barragistes

L'élit Dame d'amour de l'année

A l'unanimité

Les semi-remorques bloquent les ponts

Ceux de la Marne et de l'Oise

Impossible d'atteindre Clermont

Champs Pontoise

Ou Robinson

Pour obtenir satisfaction

De ses revendications

Radiguet suspend sa mort provisoire

Les tracteurs coupent les voies

Les trains stationnent entre les gares

A Béziers à Narbonne et dans le Midi rouge

On entend parler de sabotage

De transfo et de postes d'aiguillage

Madame de Rénal paiera les jours de grève

Julien Sorel rengaine son pistolet

Les taxis occupent les centres-villes

A Marseille Lyon et Grenoble

On hésite entre thrombose et asphyxie

Les ambulances verrouillent les échangeurs

On roule sur les tomates les pêches et les melons

A Florac Saint-Maximim et Mont de Marsan

La Communauté Européenne commence à prendre peur

Votera-t-on par pays par classes sociales

Ou par corporation

Les chauffeurs de maître séquestrent leurs limousines

Et les passent à la peau de chamois

Les corbillards ne perdent rien à attendre

Ils ont l'éternité devant eux

Les cars scolaires sont en vacances

Et c'est tant mieux

Cela aurait donné le mauvais exemple aux enfants

Dans la brouette d'un jardin public

Assoupie

La littérature rêve

 

Il est des fleurs qui fanent parfois

D'un seul coup

 

Des pivoines pesantes

Que le jardinier oublie de visiter

Et qui penchent leur cou

Dans l'allée désertée

 

Des myosotis timides

Lovés le long des murs

Et las de n'être jamais remarqués

 

Des jonquilles désemparées

Parce que leur printemps a passé

 

Des lys pâles au creux des cathédrales

Fleurs ombrageuses

Voilées sous les regards

Malades de leur virginité

 

Des oeillets porte-malheur

S'abandonnant à la mélancolie

 

Et des roses entêtantes

Ne supportant pas les affronts

D'avoir au Paradis

Orné la couche d'Eve

 

Je m'esbigne

Et tu te carapates

 

Camarade

 

Avons-nous la ligne juste

C'est l'Histoire qui tranchera

 

Nous avons déjà fait le tour du compteur

Nous disent les Jeunes

Qui nous écoutent pourtant

 

Mais il n'est plus temps

 

Douze coups ont sonné

Au cadran

Du bon temps

 

On a bien fait d'en profiter

 

Les théâtreux étaient en grève

Bouclés à double tour

Dans leur sombre théâtre

A rideaux rouges

Epais et lourds

 

Les théâtreux étaient en grève

Je leur ai dit

Suis une femme libre

Ouvrez ouvrez les portes blindées

Que la poussière puisse respirer

 

Les théâtreux étaient en grève

Talkies Walkies bien efficaces

N'ont pas aimé mes positions

Faut être rentable ma chère amie

Quand on fait profession

De communication

 

Les théâtreux étaient en grève

Je ne suis pas votre camarade

Dis bien poli

Un propre sur lui

Regardez-nous d'en-bas les marches

Comment nous trouvez-vous

En contestationnaires

Artistes subventionnaires

Signez signez la pétition

 

Les théâtreux étaient en grève

Sous le péristyle de leur temple

C'est syndical pas politique

Dit le publiciteur

Pas de confusion

Ici c'est l'Odéon

Mais ce n’est pas 68

Ca ils ont bien raison

Il n'y a pas d'ange dans les cintres

 

Les théâtreux étaient en grève

Forts agités

Nous on veut juste continuer

Surtout surtout

Ne rien changer

Ni trop la rampe

Ni moins le rouge

Un peu passé et compassé

Nous ce qu'on veut c'est prospérer

A la rigueur ne pas crever

Pour le reste adressez-vous aux auteurs

Les trépassés

 

Mancenillier

Le nom m'est revenu

Comme je marchais

Tête basse

Dans les allées

Bétonnées du

Parc

Fuyant

Les gardes qui nous gardent

Et les kapos qui nous mettent à

mal nous mal

traitent

Et pré

tendent

Nous empêcher de pen

ser

Appuyés

Sans quoi ils n'o

seraient pas

Par tous ceux qui ra

sent l'échine basse

Les murs de la

Destruction de soi

L'humiliation

Au nom

Désormais im

prononçable

 

Mancenillier

Le nom m'est revenu

Comme je descendais

Entre les aunes

Et les saules

Branches d'osier

Faiseuses de paniers

Feuilles glabres et argentées

L'allée asphaltée

Vers l'étang

La mare

Le lac

Comment dit-on

Aux Buttes-Chaumont

Cette rêverie folle

D'un architecte

Aimant l'époque

Belvédère

Et réverbère

Pavillon d'amour

Rocaille et rococo

 

Mancenillier

Le nom m'est revenu

Remontant dans la bouche

Avec un goût amer

Comme le cerveau

Provoqué lui-même

Provoquerait à son tour

Proférerait

Prophétiserait

Non une injure

Mais un souvenir

Une menace peut-être

 

Mancenillier

Le nom m'est revenu

En mémoire

Des acacias pensifs

Mes compagnons d'enfance

Ces justes

Au bois imputrescible

Et si eux le peuvent

Pourquoi pas moi

 

Honte alors

De ce corps ployant

Dans l'allée de gravier

Pliant

Pour ne pas rompre

Parce que la rupture

C'est la mort

Dans l'allée bitumée

Honte de ce corps fuyant

Laissant le territoire

A d'autres

Faute de

 

Mancenillier

Le nom m'est revenu

Comme dans la fuite

Je trouvai étonnée

Refuge

Réserve

Réservation

Réclusion

Recul

Dans ce parc

Et l'accueil inespéré

Des grands arbres

Ma famille

Mes amis

Mes pareils

Me souvenant pourtant

Des pins homogènes

Saignés à résine

En petits pots

Identiques

Et concentrés

Et des sorbiers

Bonzaïfiés

Arbres nains

Au profit des marchands

Et de la vanité de

 

Mancenillier

Le nom m'est revenu

Comme je marchais

La tête en berne

Et le coeur nauséeux

Pas très fière

De ma fuite

Un peu rapide

Pas très glorieuse

Ni militaire

A moins

De la nommer

Déroute

Débâcle

Défaite

Déboisement

Déforestation

 

O la douleur

De me souvenir alors

Des marronniers

Du Bois de Boulogne

Grand Mère à chapeau noir

Silence et sévérité

Les femmes savoyardes

N'ont pas la gentillesse facile

A cause sans doute du climat

De la dureté du travail

Des bêtes qui se battent

Pour dégager La Reine

Montant aux alpages

Dans les hauts pâturages

Grand Mère n'est pas facile

A cause de la mémoire des clarines

Elle porte le plus vieux nom de Savoie

Hyvrard

Le nom des marchands d'ambre

Voyageurs hermétiques

 

Souvenir

De mes serments d'enfant

Jurant fidélité aux arbres

Eternellement sincère je serai

A cause d'eux les tous beaux

A cause de la nature

Ma mère de perfection

D'élection

Et de recueillement

En elle toujours

Dans les fourrés

Fille échappée

Marronne sauvage

J'ai trouvé là

La protection

Et l'affection

Je me souviens

De mes promesses aux platanes

De leurs boules velues

Qui roulaient sur les trottoirs

Avec moi ceux-là

Seront toujours

Mes beaux amours

Troncs étranges démasqués

Ainsi le verbe de la peau

Qui s'en va

En plaques multicolores

Ils ne m'ont jamais abandonnée

J'ai écris sur leurs troncs

Le nom des bien-aimés

Je me souviens

Des feuilles fauves et or

Vertes encore par endroits

Ramassées sur le bitume

Les arborant

Fièrement

Dans ma petite main d'automne

Je me souviens même

Des jours terribles

Du cimetière

Où on allait voir

Grand Père

A Pantin

Maman n'était pas contente

Elle n'aimait pas les morts

 

Je me souviens toujours

D'Elle gaie et soyeuse

Racontant pour ma joie

Le cèdre du Liban

Rapporté d'Orient

Par un savant

Jussieu

Cuvier

Lacepède

Ou Geoffroy Saint-Hilaire

Ca je ne sais plus

Je me souviens seulement

Dans un chapeau

Disait-elle

 

Pour lui faire plaisir

J'ai appris à vivre

Petite et resserrée

Dans l'espace le moindre

Dans les couvre-chefs

Dans les failles

Dans les trous de grenouilles

Dans tout ce qui dans la forêt

Ouvre au ciel

Et aux enfers

Et la terre est devenue mienne

De toutes ses anfractuosités

 

Mancenillier

Le nom m'est revenu

Comme je m'enfuyais

Défaite

Laissant le terrain

Non à plus fort

Mais à bien plus nombreux

Ils sont nombreux

Ces petits

Car chacun seul

N'oserait pas

S'ils ne se sentaient ensemble

Assez puissants

Pour n'être pas coupables

De se partager la dépouille

Arrachée

A la curée

Au lieu de procéder

A tous les rites de majesté

 

Mancenillier

C'est là que le nom m'est revenu

Comme un coin qu'on enfonce

Entre la main et le butin

A cause peut-être

De la remémoration

De la lumière

De Grand Père

Comme un grand soleil

 

Je remonte sur son porte bagage

A vélo

La rue de Levis

Entre les marchands

Des quatre-saisons

On nous connaît

On nous salue

On nous aime

Je suis la petite fille blonde

De cet homme aux yeux bleus

Il m'emmène

Au parc Monceau

Serment d'amour

Aux érables

Les pince-nez

Qui tourbillonnent

Où vont-elles

Ces fleurs fruits

A tire d'ailes

Oiseaux

Oiseaux

Au ciel toujours nouveau

Emportez-moi

Emportez-moi arbres sucriers

Aux pays des oiselles

Je ne veux pas rentrer

Chez moi

Je ne veux pas rester

Chez Elle

Elle ne m'aime pas

 

Mancenillier

Le nom m'est revenu

Comme une surprise

Un tournant inattendu

Dans la bataille

Non une injure

Une menace peut-être

Une ruse qui sait

Comme je marchais

Défaite

Sous les grands arbres

Le peuplier géant

Le tremble caressant

De son frémissement

La passerelle

Rebelle

Et métallique

Ah si je l'avais connue

Enfant

O l'air du temps

O l'effort de l'être

Pour être

A temps et à contretemps

Rocaille et béton

O l'architecture rococo

Témoignant

Escalier et belvédère

D'un plan

Dernier refuge

La dernière aire

Du gibier

Du bétail

Du gisement

Selon qu'on chasse

Gère ingère et digère

Ou extrait

 

Je me souviens

Des écorces blanches

Dans les allées sableuses

O le sous-bois de Fontainebleau

Le sycomore de Musset

Faisant la cour

A sa belle La George

Je me souviens des bouleaux

Au tronc sibyllin

De la fascination de l'enfant

Pour les signes végétaux

L'écriture cunéiforme

L'énigme à déchiffrer

Et des noms étonnants

Qu'ils prenaient dans les livres

Au jour où la nature

Semblait éternelle

De son mille coeur battant

L'aubier

Le Grand Vivant

Toujours plus grand

 

Je me souviens

Des noisetiers

Dont les branches flexibles

Devenaient dans nos mains

Arcs d'Indiens

Et des flèches qu'on faisait en sureau

Parce qu'elles étaient bien plus solides

Le curare on ne l'a jamais trouvé

Et c'est tant mieux

Et c'est tant pis

O les embuscades dans les chemins creux

Oeil-de-faucon

Je guette dans le talus

Le premier menteur à scalper

Serments tenus mes amours coudriers

Ils n'ont pas réussi

A me rendre pareils à eux

Ce sont vos noms d'arbres que je crie

Quand ils me torturent

 

Mancenillier

Le nom m'est revenu

Comme je fuyais tête basse

La défaite

Humiliante

Dans l'allée asphaltée

Au milieu des grands arbres

Etonnée de trouver ce refuge

Auquel je n'avais pas songé

 

Noyer d'Amérique

Disait le panneau

Difficile à croire

Devant ces feuilles

Qu'on aurait cru d'un frêne

Mâle ou femelle

Car ces deux là s'aiment de loin

S'étreignant

Pourtant

Dans l'haleine du vent

 

Mancenillier

Le nom m'est revenu

Sous les tilleuls centenaires

Comme on en voit à Moscou

Presque aussi haut

Que les hêtres

Dans les hautes hêtraies

Où le roi des arbres

Règne

Multiple et solitaire

Eloigné de ses frères

Futaie pourtant avec eux

Les tilleuls à grandes feuilles

Sur la Place Rouge

La Kracivaïa Plochad

La complète et écarlate

Plochad

L'esplanade vaste et belle

Et non cette rêverie d'amour

Ombrageant le mail

Pour converser à l'aise

Avec sa belle

O les fleurs entêtantes

Les tilleuls tutélaires

A l'odeur embaumante

De mes amours Maupassant

Je me souviens

 

Mancenillier

Le nom m'est revenu

Exquis et incongru

Le long d'un catalpa

A fleurs épaisses et lourdes

Groupées les unes contre les autres

Comme une nichée d'oiseaux blancs

Becs ouverts

Attendant leur mère

Et piaillant

De toutes leurs étamines

Et pistils

Catalpa

De tous les arbres

Le dernier nom connu

Exotique

Si tard

Qu'il l'était presque trop

 

Mancenillier

Le nom m'est revenu

Comme une idée qui germe

Et laisse étonnée

De l'avoir ignoré

Si longtemps

Serment d'amour

Aux charmes

A Meudon

A Viroflay

A Ville d'Avray

A Sceaux

A Presles

A Charenton

A Pontoise

A Rambouillet

A Bourg-la-Reine

A Choisy-le-Roi

A Robinson

A Argenteuil

A Courbevoie

A Franconville

Dans les charmilles

L'étreinte des amoureux

Je me souviens des arbres

Et des chansons

Mêlées dans le même amour

Un seul coeur une seule âme

Dit le prêtre

Et pour toujours

O la voix d'Edith Piaf

La blanche fleur de pommier

Cerises d'amour aux robes pareilles

Jean Baptiste Clément

Avec nous éternellement

Et sous quel arbre déjà

La Marion se guinganave

Quand un bossu s'en va passant

Qui la regardave

 

Je me souviens des chênes

Du Jardin du Luxembourg

Je me souviens d'eux

A tous les âges de ma vie

Enfant questionnant les glands

Et leurs cupules

O le mystère de l'assemblage

Botanique et mathématique

Qui est l'architecte du monde

L'inventeur de cette forme

Discutable et rococo

Dis Papa y a-t-il un Dieu

Un créateur géomètre

Non ma fille

C'est une idée des Philosophes

 

Jouvencelle

Traversant

D'un amphithéâtre à l'autre

Le jardin intérieur

Du Quartier Latin

Le patio autorisé

Aux jeunettes émancipées

Faisant semblant de ne pas voir

Les étudiants qui les suivent

Arrêtons-nous là

Qu'ils nous rattrapent

Au bord du kiosque à musique

Amour

Les arbres nous entendent-ils

Quand on se dit je t'aime

 

Mère tenant la main

De mon enfant à moi

Ma fille enfante

Mon infante

Qui ne régnera pas

D'être comme moi

La moitié du monde

La plus petite

Celle qui enfante

Nourrit

Soigne élève

Et guérit

Lui transmettant à défaut les noms

Pour qu'un jour par leurs noms

Elle les appelle

Ces guerriers

Cette cohorte vénérable

Et forestière

Notre garde d'honneur

Nos compagnons d'armes

Nos combattants inexpugnables

Nos vainqueurs en marche

Car quand les hommes auront disparu

De la surface de leur mère incendiée

La terre re-végétera sans eux

Rêvant à nouveau

De toute sa pie-mère

Sa pieuse mère

Ecorce et méninges

Avec les arbres

Et les batraciens

Il faut cent ans seulement

Pour recouvrir une ville

Et les arbres

Digèrent le métal

Je l'ai vu

Je le jure

 

Ca vois-tu

C'est un érable

Facile à reconnaître

A cause des pince-nez

Qu'on se colle

Comme ça sur le nez

Regarde dans mon enfance

On faisait comme ça

Et on jouait aux Indiens

Œil-de-faucon

N'a pas trahi

Œil-de-faucon

N'a pas été trahie

Les platanes c'est facile

On les reconnaît à leur tronc

Et ça qu'est-ce que c'est

Sûrement pas un orme

Ils ont tous disparu

Sauf un ormeau de Sully

Vu à Nant

En mille neuf cent

Quatre vingt dix

Ca aussi

Je le jure

 

Femme enfin

Rêvant encore

Dans le carré des poètes

C'est ainsi que j'appelle

Le long de la rue Guynemer

Le conquérant céleste

Le chef d'escadrille

Les Cigognes

Abattu en plein ciel

Ces allées tranquilles

Où je m'en vais rêvant

Avec mes amis

Mains et racines

Feuilles et livres

 

Mancenillier

Le nom m'est revenu

Le nom de cet arbre

Du nouveau monde

Dont le suc âcre

Caustique et vénéneux

Brûle

Quand il pleut

Il ne faut pas rester dessous

Il aveugle

 

Dans les Isles d'or

D'azur

D'oiseaux bariolés

D'oiseaux mouches

D'oiseaux tonnerre

D'oiseaux moqueurs

D'oiseaux bleus

D'oiseaux lyres

Dans les Isles

D'or d'azur et d'oiseaux

Là où les Conquistadores

Portèrent le fer

De leur cuirasse

Dans le sein de notre ancêtre

La nature

C'est sous ses feuilles

Que les Indiens

Les fils de la Terre

Fuyant l'avance de la mort

Les attirèrent

 

Les orgues de Staline

Passent Porte de Champerret

Sur un camion kaki

Tranchant avec le pavé gris

De Paris

 

Ce n'est rien

C'est le défilé militaire

Qu'on voit de la fenêtre

Le 14 Juillet

Allons de la patrie

Mes beaux enfants

Le jour de gloire

Dorénavant

 

Ca y est on a roulé

Sur les Champs Elysées

De l'Arc de Triomphe

Jusqu'à l'Obélisque

Dressée là raide et nue

Pour éviter

Les changements de statues

A chaque constitution

Parait-il

 

On dégage Nord Nord-Ouest

La place de la Révolution

Pardon

De la Concorde

Par la rue Royale

Je vous entends cinq sur cinq

Mais du Boulevard Malesherbes

Un peu moins bien

 

Le Parc Monceau n'en revient pas

De voir passer l'armée

Pour atteindre la cote juste

A l'heure dite

Carte d'Etat-Major à l'appui

Objectif stratégique

Avenue de Villiers

Boulevard d'un maréchal

Pour un soldat

C'est normal

Boulevard des Maréchaux

Au pluriel

C'est rigolo

 

Mon Capitaine

Mon Capitaine

Souriez

Votre femme est là

Sur le trottoir

En train de vous photographier

Allons enfants de la patrie

Le jour de gloire est arrivé

C'est pour l'éternité

Merci Kodak

 

Les avions sont déjà passés

Vanguards

Mystères

Fouga magisters

On les a vu

Voler au dessus de la cour

Formes lentes et fuselées

Ombres portées

D'oiseaux noirs

Sur la dalle bétonnée

Présages sinistres

Mauvais augure

On voyait mal

A cause des toitures

En zinc

Paris sera-t-il toujours Paris

That's the question

 

On a vu les avions à moitié

A cause des pigeons

Et des antennes de télévision

Des récepteurs paraboliques

Planétaires et chaotiques

Plates bandes cathodiques

Jardin suspendu

Au dessus des roses

Et des marguerites

Des chrysanthèmes

Et des reines-marguerites

 

Il y avait au balcon

Les voisins

Main dans la main

Le jour de gloire

Emotion rigolarde

Contre nous de la tyrannie

Manquaient les gros porteurs

Les transvals

Les gazelles

Les frelons féroces soldats

Et les super-étendards

Sanglant et levé

Partis

Combattre un sang impur

Serbe ou croate

Les mugissants bataillons

Déjà là-bas

Musulmans peut-être

Au centre des opérations

Aide humanitaire

Nous dit-on

Ta ra ta ta

Ta ta ta ta

 

C'est toi Papa

Qui m'a appris

A reconnaître Orion

Ou plutôt non

C'est à ma grande soeur

Que tu expliquais

Les soirs d'été

Sous les cieux étoilés

La carte du ciel

Les planètes

Et les constellations

Mais j'écoutais

De toutes mes oreilles

D'enfant sauvage

Qu'on polissait

Garçon manqué

Mais pas assez pour lui transmettre

A lui à elle

L'art de la gravitation

Et des chemins de la terre

Le volume de la sphère

Et des routes du monde

Pourtant toujours égale

Si on sait bien le faire

A quatre tiers de Pi R Trois

Même si la langue est en bois

 

Papa c'est bien de toi

Que je connais Orion

Et dans ma nuit millénaire

Ses lumières alignées

Parfait lumignon

Brillent toujours

Pour faire le baudrier

Oh le beau nom

Que tu prononças un jour

Pour mon aînée

Mon aimée

Ta préférée

La très belle

Très soumise

Statue antique

Marmoréenne

Qui t'honorait

La Vénus parfaite

Copie conforme

Du canon

 

Papa c'est bien de toi

Que je connais Orion

Et le mot baudrier

Je ne l'ai plus jamais

Entendu prononcé par personne

Par quiconque

Par qui que ce soit

Et cela est

C'est cela

C'est

Depuis que je cours la forêt

Désarmée

Sylphide chasseresse

Quêtant le cerf

Qui pleure dit-on

Cerné

Par la meute policière

Polie

Polissée

Des canins

Cave canem

Jamais assez

Méfie-toi

Sauvagesse

Seuls ils sont lâches

Mais en nombre ils sont féroces

 

Ainsi la loi du monde

Que j'ai appris

Des arbres et des fougères

Et de ma nourrice Diane

Qui vieillit à la tache

Sans m'apprendre à manier

Ses flèches et son arc

Car dans la vénerie du langage

J'entendais toujours

Sonner l'hallali des trophées

Et la grammaire des grands massacres

 

Je pense toujours à toi Papa

Regardant la voûte étoilée

Sous laquelle j'ai appris à vivre

Depuis une ère déjà

Loin des humains

Dormant contre le ventre souverain

De celle qui m'a aimée

Errante et chaotique

La biche aux pieds d'argent

 

Amour je sais bien

Que tu pourrais

Du soir

Me dire la même chose

Mais comment peux tu vivre

Sans connaître au matin

Le hurlement du ragondin

Entre braiement d'âne

Et râle d'enfant égorgé

Et celui à peine plus humain

Du héron

Glaçant le sang

Quand il s'installe en premier

Dans le méandre

Où nous gîtons

Pêcheur d'avant le jour

A l'attaquant le choix des armes

A tout seigneur tout honneur

 

Les transatlantiques laissés au balcon

Surplombant vallée et rivière

O le gaillard d'avant

De cette croisière d'eau

Et de pierres

Sans autre escale

Que nos anniversaires

Comme le voyage passe vite amour

Je te connais

Depuis trente ans à peine

 

Et comme le bastingage est long

Dans l'obscurité matineuse

Où on ne voit au bout

Armement de cuivre

Sur une mer d'huile

Qu'une boule brillant

Dans la lumière de ma voisine

Paulette Courtines

Ses lauriers roses

On les devine

A travers la rambarde

Dans les vasques et les pots

 

Et les serviettes laissées là

Sur le fil

Non pour sécher

Car elles y restent jour et jour

Et même les jours de pluie

Mais pour dire

On est là

 

La sonnerie du passage à niveau

Et la chenille illuminée

De la micheline de Béziers

Son roulement croissant et décroissant

Ferraillement métallique

Dans le tournant du lit

De la rivière

En ce passage étroit

Où collapsent

La voie ferrée

La route

Et ce cours d'eau pas très navigable

Sauf pour les canots

Et les radeaux

 

Les phares jaunes des voitures

Au flanc du causse là-haut

Eclairant la route de Saint-Rome

De Tarn ou de Cernon

Je ne saurai jamais

Car qui use de cartes

Perdra bientôt son chemin

 

Les chats étiques

Quêtant sur la terrasse du riche

Celui qui vient si peu

Mais avec tant de monde

Comment savoir

Si c'est poussés par la faim

Ou l'amour

Pas le froid

C'est l'été mon amour

 

Le bruissement de la rivière

Qu'on entend en dernier

Et seulement si on consent

A vivre

Encore aujourd'hui

 

Oui je le veux

 

Cérémonie du matin

La laitance d'or se déversant

Au ras du vallon de Soulobres

Et du Plateau de France

 

Une étoile filante filant

Vers l'horizon

Griffon

Griffant

Le firmament

Dernière météorite de la saison

Combien de temps a-t-on

Pour faire un voeu

Sais-tu

Combien de temps dure le temps

Devant l'éternité

 

Les masses grises volant

A la hauteur de la tête

Et s'y cognant parfois

Pigeon vole qui sont-elles

Comment distinguer dans l'aube noire

Papillon

Oiseau

Chauve-souris

Pas dragon tout de même

Ni chimère

Et pourtant l'animal familier

Lui-même s'y trompe

Quelquefois

 

Comment fais-tu amour

Pour ne pas connaître au matin

Les réverbères municipaux s'éteignant

Quand l'esprit communal

A décidé qu'il faisait jour

 

Comment fais-tu amour

Pour ne rien connaître du matin

Que ce sommeil lourd

Et plein de rêves

Dont tu ne me dis rien

 

Quelle est cette veille étrange

Que tu prends

Quand le héron s'envole le soir

Ses grandes ailes grises et noires

Largement déployées

Retournant vers Albi

Où ils sont trop nombreux

Parait-il

Suivi bientôt par cet autre

Cette autre

Si pareille

Sont-ils mari et femme

Ces beaux oiseaux

 

Et que la chauve souris s'ébroue à nouveau

Tiens c'est la nuit

Hors sa grotte natale

A quoi pense-t-elle

Souris-oiselle

Se croit-elle oiseau-demoiselle

Ou porteuse de mamelles

Et d'ombrelle

La belle rongeuse incertaine

 

Et qu'est-ce que cet animal familier

Qui prend le quart lui aussi

A la même place

Depuis toutes ces années

A la proue du navire millénaire

Car depuis longtemps

Toujours

Ce lieu là fut habité

Ours

Rhinocéros

Mammouth

Homme

Aurochs

Et peut-être même

Tigre des cavernes

Le concurrent évincé

 

O la vigie berçant la nuit

Pour que rêvent les poètes

Par la vertu du lieu

Paradis de pierre

De trous et de corbeaux

De rochers et de crapauds

De serpents aussi

Hélas

Puisqu'en son arche

Noé les fit monter

Pour que ne se brisa pas

La chaîne

Entre l'homme et le monde

 

C'est miraculeux chéri

De s'ennuyer à ce point là

Mais il faut bien

Que vacances se passent

Comprenne qui pourra

 

On va se mettre à la terrasse

On n'y sera pas mal

Sous le parasol là

Alléluia

 

Achète un hebdo

Ca nous distraira

Papa

N'importe lequel

Ce sont tous les mêmes

A bon chat bon rat

 

Ils ont des tranches napolitaines

Fraise café praliné

Et vous Pépé

Qu'est-ce que vous prenez

Tomate pistache

C'est pas mal

Je n’ai jamais vu ça

 

Je ne vais pas me tirer

Une balle dans la tête

Parce que les Slaves

En famille

S'étripent et se fusillent

Musulmans compris

Inch Allah

Surtout

Qu'il n'y a pas que là

 

Moi du moment

Que j'ai la paix

Et des glaces en cornet

Quand la bouf va

Tout va

 

Faut savoir se contenter

De ce qu'on a

Tonton

Et pas rêver

De pêche melba

Quand on est chocolat

 

Au Musée d'Espalion

On voit de drôles de choses

Des scaphandres autonomes

Et des battoirs de mariée

Objet symbolique

Lit-on dans la vitrine

Prière de ne pas s'appuyer

 

Au Musée d'Espalion

On voit de drôles de choses

Des pièges à rats

Des pièges à loups

Un coffre à secrets

Une armure japonaise

Des poteries anciennes

Des poteries modernes

Le peigne qu'Emma Calvé

Porta dans Carmen

Un squelette en bois

Sculpté par un berger

Et une fameuse collection

De bénitiers

Amen

 

Au Musée d'Espalion

On trouve de drôles de choses

Des marmites en cuivre

De toutes les tailles

De toutes les formes

Et pour tous les usages

Des objets en douille

Oeuvres d'art de poilus

Désoeuvrés

Dans les tranchées

La der des der

A laissé de drôles de traces

Décoratives et utilitaires

O le beau vase

C'est pratique

Et pas cher

Tiens manquent les mouchoirs

Brodées par les aimées

Eloignées

C'est la tradition

Attention

 

Au Musée d'Espalion

On trouve de drôles de choses

Deux ou trois berceaux vides

Dont l'un à col de cygne

En bois sombre

Avec à son cou

La mention

Ne pas toucher

 

C'est l'heure lourde

Où l'andouillette

Prise au piège

Attaque les muqueuses

Des boyaux

 

C'est l'heure lourde

Où le routier en tee-shirt

Pousse à fond les manettes

Sous la pin up

En nuisette

Fluo

 

C'est l'heure lourde

De la sieste

Où la vigie s'endort

Trouvant

Qu'après tout

Rien ne presse

Après tout

 

C'est l'heure lourde

Où les mères inquiètes

Prendraient bien un café

N'importe où

Pourvu qu'on s'arrête

Oui là c'est très bien

 

Notre-Dame de l'angoisse

Priez-pour-nous

Maintenant et au prochain carrefour

Ne laissez pas nos maris les chauffards

Succomber à la tentation de tuer

Mais délivrez-nous des as du volant

Cette plaie du territoire

Que vous nous avez donné

Ainsi sont-ils

 

Et vous aussi qui leur ressemblez

 

C'est l'heure lourde

Où les anges préparent les comptes

De ceux qui viendront

Cogner au portail

Tiens en voilà un déjà

 

O la couronne blonde

Il a pris deux abricots

Au foyer de sa belle

Il a pris deux abricots

Pour repartir cheminer

Errant errant

Erratique

Hiératique pourtant

Dans sa quête

Hiérarchique

Le long des rues

Des ruelles

Des violes

Des venelles

Des routes

Comment savoir laquelle

Elles sont toutes les mêmes

Ou presque

Menant aux autoroutes

Sans croisement

Des chemins

Des sentiers

Des sentes

Des allées

Toutes pleines

De toiles d'araignée

 

Où est le jardinier

Qui aménageait la terre

Sans l'asphalter

 

O le bitume me séparant

De mon fils bien-aimé

 

Sa main ne tremble pas

Prenant à la mesure

Non de sa faim

Immense

Mais de la nécessité

Exacte

D'avoir moins

Quand le monde se détruit

Du trop plus

Toujours plus

Trois fois trop

Encore un peu

On ne sait jamais

 

Il a pris deux abricots

Dans la coupe de sa belle

La vasque argentée

Sur la nappe de dentelle

 

Il en reste dans les vergers

Les offices

Les cuisines

Les arrière-cuisines

Les dressoirs

Et en réserve dans les confituriers

A l'abri sur les clayettes des caves

Et dans les entrepôts

En carton

En cageot

En caisse

En container peut-être

 

Il en reste tant des fruits d'or

Plein les bras de la terre

Les seins d'or

De la Planète Mère

Pleurant au départ

Hors du sol

De l'homme hors-sol

 

Ce fils bien-aimé

Où est-il

Se souvient-il qu'au jardin d'Eden

Dans la plaine

Nous n'avions ni coupe

Ni nappe

Ni dentelle

 

Merci ami

Pour ce petit bonheur

Bonheur la chance

Bonheur le sens

Pour ce hêtre impavide

Dans le raidillon plein d'épines

Et d'aiguilles

Là où tombe les humains

Et surtout les humaines

Lascives et grasses

Quand glissent leurs semelles

Sur les branches

Dans la pente

Qui penche

Paf on est par terre

Non on se rattrape

A la main tendue

Secourable

Secourue

On apprend un mot

Chazal

Au pays de mon homme

Ca se dit clapas

On chante des chansons

Seulement quand c'est plat

Mais quand ça monte

Et que le souffle manque

On pense au souffle du monde

Dont on n'est pas séparé

Et le pied peut rêver

A la grenouille épargnée

Celle qui a sauté

De côté

Comme on était dans le pré

Tiens là-bas ce sont les ruines

De la voie de chemin de fer

Qui menait d'ici à là-bas

 

C'est au carrefour

Qu'il est entré dans l'au-delà

Sur son cheval de fer

Sa vie en bandoulière

Bardé de ses vingt ans

Et coiffé comme son père

Au même âge

De la couronne blonde

Héritée des ancêtres

Les mancêtres surtout

Aïeules du Nord

Et de l'Est

Par-ci par-là

Remonte sa parentèle

Et la mienne

La nôtre

La presque même

A sa mère près

 

C'est au carrefour

Que la faucheuse est venue

Dans son carrosse métallique

Oriflamme de chrome et d'acier

Portant gravé

La devise du moi-tout-seul

Guerre planétaire

De chacun contre tous

La voie pour moi seul

La terre pour moi seul

La vie pour moi seul

Ainsi la logique de la matière humaine

Quêtant l'humanité

O l'homme-machine

O l'intelligence séparée d'elle-même

O la mutation de l'espèce

S'abandonnant elle-même

S'abandonnant

A elle-même

 

C'est au carrefour

Qu'il est entré dans l'au-delà

Petit déjà il traversait les carreaux

Et sa chair volait en éclats

Pour cogner

Oiseau prisonnier

Aux fenêtres ouvertes du ciel

Et les passants

Le trouvaient dur de dur

Ce dur

Ce funambule

Cet équilibriste

Ce cascadeur

Ce jongleur de hasard

Ce montreur de lui-même

Cet histrion

Ce cracheur de flammes en tous lieux

Ce chevalier errant

Héritier des gênes erratiques

De nos ancêtres

Mancêtres surtout

Ces hiératiques aïeules

Errantes bisaïeules

Trisaïeules bientôt

Comme le temps passe

Qui à travers le continent

Ce finistère asiatique

L'extrême pointe de la grande forêt

Ne purent renoncer

A l'attraction céleste

 

Suis montée au belvédère

Voir le Mont-Blanc

Suis tombée sur le relais

Poteau rouge

Grillage

Ronces artificielles

Attention

Télévision

Danger

Propriété privée

Défense d'entrer

 

Suis montée au belvédère

Voir le Mont-Blanc

Ne l'ai pas vu

Et c'est tant mieux

Il y a des choses

Qui doivent rester cachées

Les sommets les plus hauts

Les fosses les plus profondes

Le liant humain

De la ligature humaine

Le lien

Les mille noms de la Grande-Toute

 

Dans les villages de France

Dorment des thermes gallo-romains

Connus des archéologues et des enfants

Des amoureux placides

Généreux amateurs

Ont

Des dimanches entiers

Remonté pierre à pierre

Les murs écroulés

Comblant au mortier

Le passage des siècles écoulés

 

Tuiles romaines

Oeuvre d'art

Production esthétique

Des industries antiques

Les canalisations reconstituées

S'arrêtent soigneusement

A la limite du champ de foire

Et l'eau fictive s'écoule incognito

Sous le sol vert plastique d'un tennis

Flambant neuf

 

Devant les piscines

Précisément délimitées

Le pèlerin maudit

Cherche dans sa mémoire

Les mots disparus

Les noms étranges

Qui n'ont jamais servi

Et deviennent tout à coup

La pure nécessité

 

A cause de cet enfant solitaire

Sur le banc d'un tennis

Le pèlerin libertaire

Cherche dans sa mémoire

Les signes de sa filiation

La catapulte

Pour lancer les boulets

Les béliers

Pour enfoncer les portes

Et les boucliers

Pour former la tortue légionnaire

 

Non ce n'est pas un atrium

Il n'y a ni villa

Ni dominus ni doma

Ni lady romana

Portant voile sur la tête

Vestale antique

Et domestique

 

Ce ne sont pas des arènes

Sang et sable

Clameur et poussière

Mirmillon au glaive

Ou rétiaire au filet

Aucun gladiateur ne gît dans la poussière

Epée contre trident

Implorant la loge impériale

De lever le pouce

Pour qu'en réchappe

Et l'homme et la nature

J'espère en toi César des Césars

L'arbitre de tous les maux de la terre

Je ne crois pas en toi

Fils désincarné d'une mère immaculée

Qui tollis peccata mundi

Car la conscience

N'est pas encore advenue

Ou bien est déjà repartie

Etincelle divine

Illuminant un moment

La matière en mouvement

 

Il n'y a pas de gradins

A l'entour

Ni de toges candides

Ni de candidats

Ni de sandales

Ni de fibules

Ni de boucles de ceinture

Ouverte ou fermée

Voyez-vous là-bas

De l'autre côté

Près du montant de pierre

En haut à droite

La bien-aimée

Qui tourne la tête

Et appelle

Quand seras-tu à moi

Bientôt et jamais

J'aime trop ma mère

Cette face lumineuse

Tournée vers mon visage

Pour qu'aucune autre

A tout jamais

Ne puisse prendre sa place

 

Ce n'est pas non plus un péristyle

Il n'y a pas de gymnasium

Ni de rhéteurs

Ni de consuls

Ni de sénateurs

Ni d'édiles

Ni de res publica

 

Ce n'est pas un stade

Ni un cirque même minime

Car comment les chars et les chevaux

Pourraient-ils tourner là

En bordure du tennis

Où l'enfant seul attend

Guette ou rêve

Un poète en herbe peut-être

Sait-on jamais

Ils sont souvent déjà

Des enfants solitaires

Exclus des jeux communs

Pas faute pourtant

De vouloir s'y mêler

Mais ne sachant comment cacher

La mémoire du ventre maternel

Ce n'est ni un cirque ni un stade

Ni un temple ni un aqueduc

Ni une voie royale et triomphale

Bordée de sarcophages

Bas reliefs

Hauts reliefs

Couronnes de lauriers

Et cortège de palme

Encensant les exploits

De tous les morts de la terre

Je te salue Hercule des hercules

Qui pris sur toi

L'infinition du monde

Et tenta d'accomplir

Ce que Notre Mère la Nature

Seule n'avait pu

Se dominer elle-même

Hors du chaos primordial

 

Ce n'est ni un cirque ni un stade

Ni un temple

Ni un aqueduc

Ni une voie triomphale ou royale

Des bains douches pas davantage

Et encore les fondations

Bien proprement refaites

Et nivelées

 

Le voyageur recherche dans sa mémoire

Cherche cherche

Comme elles sont loin maintenant

Ses humanités

Res reis rerum

Puella puellae

Amour amor amavi

Non ça ne doit pas être cela

Mais tout s'emmêle ce jour-là

Jours de colère que ce jour là

Entre tennis et peuplier

Et l'enfant candide rêve seul

Entre vent et hirondelles

Rouge-queue peut-être

 

Frigidarium remonte

Tiens ça doit être cela

Mais oui

C'est cela même

Frigidarium

Et pour l'eau chaude

L'étuve

Le bain de vapeur

C'était comment déjà

Cali

Cali quoi

Caligaï

Caligula

Calidarium

Caldarium

C'est comme la bicyclette

Le ski

Ou le patin à roulettes

Le latin ça ne s'oublie pas

Entre champ de foire et tennis

Mais oui c'est bien cela

Un peuplier pousse

Dans les douches de nos ancêtres

Et l'enfant solitaire

Voyant venir son partenaire

Kaway réglementaire

Et balles fluo

Comme ça on ne risque pas de les perdre

Se demande

Quelle mouche a piqué

La municipalité

D'exhiber sous le ciel

Ces antiques commodités

 

Quand ils voient un humain

Ils sont décontenancés

 

Si vous leur souriez

Ils ont peur

Vous allez les voler

 

Si vous leur parlez

C'est pire

Quoi donc

Il y aurait quelque chose à dire

 

Quand ils voient un humain

Maintenant

Ils sont désemparés

 

Ne leur tendez pas la main

Ils pourraient vous la couper

 

Ah la sécurité

 

A l'heure de la sieste

J'ai fait un somme

Sous le sorbier

Sur la couverture à carreaux

Tricotée laine à laine

A l'ouvroir

Par d'anonymes grands mères

Entêtement séculaire

Entre les murets de pierre

Blocs mousseux et ronds

Entassés

Au bord de chaque champ

Pour étalonner la terre

Dessous le firmament

 

A l'heure de la sieste

J'ai fait un somme

Sous le sorbier

Dans le frôlement des abeilles

Et le chant du grillon

 

Choc métallique

Des deux boules de pétanque

Prophylaxie pathétique

Pointer ou tirer

Questionnement ontologique

 

Odeurs sucrées des fraises sauvages

Qu'il ne faut plus manger

Dit l'affiche du Syndicat d'Initiative

Parait-il

A cause de la bave des renardeaux

Porteurs d'ecchynochose

 

A l'heure de la sieste

J'ai dormi dans le vallon

Contre le corps de Ma Mère la Terre

Sous la face impassible

Du rapace qui l'a fécondée

Pour m'engendrer à mon tour

Soeur des torrents et des fougères

Mémoire commune de notre ancêtre éternel

Le condor

Amant de la Grande Toute

La chaotique souveraine

 

Je suis de cette coulée humaine

Venue de la forêt profonde

Egarée dans cette péninsule lointaine

Du continent

Dont je n'ai pu être séparée

Car le couteau du sacrifice

Tout occupé à cacher le sang

Ne fut jamais assez pur ni coupant

Et la lame toujours s'est brisée

Aussi suis-je restée matière humaine

Sans jamais entrer dans l'humanité

Elle continue sans moi

Le dommage est léger

 

A l'heure de la sieste

J'ai fait un somme

Sous le sorbier

C'était peut-être un frêne

Un acacia qui sait

Dans le chemin herbeux

Où désormais

Personne ne passe

Et cette jachère là les terrifie

Notre-Dame-des-friches

Donnez-nous aujourd'hui

Notre mémoire quotidienne

Ordinaire

Qu'autrefois

En ce lieu

Sur ces montagnes

Ces collines

Ces prés

Ces prairies

Les surfaces végétales

Etaient entièrement cultivées

Mais quand le jour commença

Elles ne l'étaient point

Et quand les hommes auront disparu

Elles continueront encore

Gardant à peine

La trace de leur passage

 

A l'heure de la sieste

J'ai fait un somme

Sous le frêne sous le sorbier

Et me suis réveillée

Au ronronnement d'un engin

Qui fouillait le corps de la montagne

Pour qu'apparaissent sous le ciel

Des entrailles de ma mère

Les noires et vitreuses connexions

 

* * *

 

Dans ma gorge

Il y a ta voix

Et dans le ciel

Des oiseaux

A voix de crécelle

Le toit bleu de l'hôtel

Jure avec tout le reste

Vert verdure verdoiement

A mille lieux à la ronde

 

On ne voit que cela

Au premier plan du décor

Monumentale sur son socle

Une sculpture

Une statue

Un édifice

Un bâtiment

Un transformateur jaune

Couleur de chien errant

 

Sur la terrasse parking

Des voitures

Des sièges plastiques

Et du goudron

Du troisième type

Celui qu'on met maintenant partout

Pour boucher les trous du béton

Sur les routes de campagne

Les pistes cyclables

Les espaces citadins

Et les jardins pour roulettes

De Charybde en perpète

 

Il y a des fleurs

Alignées dans des pots

Faux troncs d'arbres évidés

Et vraies abeilles

Qu'on n'a pas pu repousser

Sur un pare-brise

Un papillon noir et or

Sur le modèle d'autrefois

Le monde autrefois tout autrement aujourd'hui

 

Sur la terrasse du parquement

Pédalant en tous sens

Des enfants à vélo

Des jouvencelles à boutons

Des mémères à journaux

Une grand-mère modern-style

Pilotant un anorexique

Une actrice un peu myope

Désemparée sans public

Un rêveur isolé

Cherchant à lier

Connaissance

Un livre abandonné

Qui s'ennuie à mourir

 

* * *

 

Tournez le cou

Levez les bras

Comme ceci

Comme cela

Gymnastique matinale

Marionnette médicale

Sur le parking

Le soleil cogne

Ca sent le goudron

Aux fenêtres

Des spectateurs

Pas voyeurs

Il n'y a rien à voir

Il n'y a pas de corps

Rien que de la chair mécanique

Bientôt on la fera en plastique

Quel progrès

 

Tournez le cou

Levez les bras

Comme ceci

Comme cela

Au petit trot

Sur le goudron

De ce côté

On y va

Parcours santé

Dans les remblais

De la montagne

Pas chassés

Dans la côte

Pas les prés

Faut pas rêver

Attention la rosée

La terre est sale

Faut pas toucher

 

Trois petits pas

Un petit saut

Deux sautillés

Accroupi

Sur les talons

A reculons

Au loin un charme

L'espoir me prend

Un merisier

Vrai cerisier

Non c'est pure perte

En petite foulée

Dans les décombres

Mon espoir rêve

Et se réveille

Sur le goudron

 

Un dimanche d'orage amour

Nous avons voyagé éperdus

Fuyant les jours

Venant à contre-jour

Chaque heure qui passaient

Verrouillaient l'horizon

Et dans le brasier du siècle

Le continent flambait

Emportant les frontières

Celle de l'océan

Restant la plus familière

Comme adossée au temps

D'une mémoire aquatique

 

Un dimanche d'orage amour

Fuyant en tous sens

Dans la campagne nôtre

La tienne de tes ancêtres

La mienne de notre hymen

Nous avons traversé

De biens sombres montagnes

Sous des flots de grêlons

Givrant et embuant

Les fenêtres une à une

Jusqu'à ne plus rien voir

De cette obscurité blanche

Pas plus inquiétante

Que les fils barbelés

S'étendant

L'automobile était rouge

Comme un ultime drapeau

Et les torrents nouveaux

Coulaient toujours

Vers la plus grande pente

 

Un dimanche d'orage amour

Nous avons parcouru

Dans les vertes campagnes

Des routes bordées de frênes

Et de hauts châtaigniers

Qui plus vieux que nous

Ployaient bien plus que nous

Sous ces heures plombées

Nous traversâmes alors

Une coulée basaltique

Solidification millénaire

Millionnaire même

Parait-il

En chaussée géante

Dressée pour des géants

Désemparés

Désormais

Car à quoi bon descendre dans la plaine

S'il n'y a plus dans les villages

Ni elfes ni chimères

Ni trolls ni griffons

Ni fées ni démons

 

Un dimanche d'orage amour

Nous avons navigué par gros temps

A contre-temps

A contre-vent

A contre-jour

Fuyant l'horizon criblé de grêle

Et de nouvelles

Un continent brûlait

En nous et hors de nous

Nous n'avions ni malles

Ni bagages

Partis sans songer

Ni projeter

Ni étudier

Ni décider

Ni programmer

Ni piloter

Encore moins débattre

Ni du lieu ni de la cause

De cette vaine promenade

Où sous les cieux

D'heure en noir

Plus heures et démontées

Nous tentions encore de protéger

De nos mains

Notre amour en morceaux

Plein de tendons nacrés

Liens sacrés

Dépecés

Sur l'étal du boucher

Notre amour

Buté et bétonné

Néolithique et animal

A peine présentable

Dessous les cieux d'airain

En un lieu de la terre

Où l'homme et la femme

Ogre et sorcière

Ne pouvaient plus

Faute d'espace

Se rencontrer

 

Un dimanche d'orage amour

Garés au plus haut point

De la campagne

Sous un déluge

De grêle et de grêlons

Nous avons craint

Dans la tourmente blême

Le passage des incubes

Et des hydres

Des diables et des succubes

Et des serpents monstrueux

Qu'on nous avait promis

Si nous n'étions pas sages

Et nous ne l'étions pas

Amour

A battre ainsi la campagne

Sans aveu ni chemin

Nous avons découvert alors

Un ancien prieuré

Coi et abandonné

Une chapelle presque vide

Portail ouvert à deux battants

Que l'autan agitait

Se cognant aux montants

Et dans ce lieu d'oiseau

Très au dessus

De la mêlée de ce dimanche d'Août

Plus que pluvieux

Plein d'Histoire et d'alarme

La bête en nous avait pris les commandes

Et voulait fuir sans savoir où

Nous vîmes un autel bleu

Bleu roi

Bleu pastel

Bleu céleste

Vétuste et délaissé

Que nul brocanteur n'avait voulu acheter

Trop encombrant sans doute

Et invendable

Pas rentable en un mot

Inquiétant même

Avec ses anges déconcertés

Soufflant à tort et à travers

Dans des trompettes en plâtre

Qu'on aurait pu redorer peut-être

Avec tact et patience

Mais à quoi bon

Nul ne venait plus en ce lieu

Faire ses dévotions

Hors le vent

Et encore

Les jours de très grand vent

 

Quand elle ouvre les bras

On entend l'océan le vent les vagues

Les rochers et l'écume

Et l'appel pressant empressé

Des goélands

Blancs et lents

 

Mais son visage à lui recule

Et se fige lentement

Prenant cet air menaçant

Qu'ont parfois dans les ports

Les hommes

Les marlous

S'expliquant

 

On entend les grilles et les grues

Les darses et les garces

Et les mouettes féroces

Piaillant sur les barcasses

 

Quand elle ouvre les bras

L'invitant ailes contre plumes

Oiseau

A se connaître en elle

Oiseau oiselle

Moitiés célestes

De la terre tellurique

Terrienne et terrestre

On entend des mots des verbes

Des poèmes

Des pépiements

Des appels

Des chants d'amour

Et de doux roucoulements

 

Mais son visage à lui recule

Et se fige lentement

Prenant cet air maudit

Qu'ont parfois dans les bouges

Les amants

Les marlous

Les marles

Les merles

Ces oiseaux noirs

Siffleurs et charmeurs

Ces oiseaux noirs

Les beaux parleurs

 

Rouen

Ma ville aimante

Ma ville aimée

Mon espace

Mon lieu-dit

Ma terre

Mon amie

Ma prise

Mon emprise

Mon habitat

Mon habitacle

Ma réserve

Ma coquille

Ma demeure

Parce qu'un temps

Dans un espace

Dégagé

J'ai bercé

Une enfante

 

Dans l'église de Nozeroy

La sacristie

Le Trésor

Est fermé

A double tour

Double clé

Double porte

Double battant

Double serrure

Encore un tour encore

Pour plus de sécurité

Il y a deux anges

Qu'on a mis là

A cause du vol

M'a-t-on dit

On a raison

 

Ils n'ont pas les ailes

Qu'on leur sculpte d'habitude

Pour les séparer des vivants

Et les jeter corps errants

Dans le royaume des séraphins

O les voix enchanteresses

Bouleversement

A tout jamais

 

Dans l'église de Nozeroy

Les anges n'ont pas d'ailes

Mais des vêtements

Des robes

Des surplis

Des surtouts

Mis en mouvement

Semble-t-il

Par le vent

 

Ils ont les bras ouverts

Devant eux

Un peu tendus

Comme les aveugles

Qui a tâtons

Déchiffrent le monde

Sans le heurter

Voyants précautionneux

Et sur le visage

Le nom ineffable

Le regard extasié

Visionnaire halluciné

Craintif incrédule

Emerveillé qu'ont celles

Qui ne peuvent oublier

La matrice maternelle

Et les fait

Remettre les rebelles

Aux inquisiteurs

Et aux savants

 

Je ne tenais pas particulièrement

A parler français

J'aurais aussi bien pu

Parlé chtimi

Argot

Ou Piémontais

Comme tous les miens

 

Mais on m'a dit

Il faut parler français

Sinon

Sino

Sinein

Siniet

Sinada

Et j'ai parlé français

A mon corps défendu

 

Alors si maintenant

Si le traité d'u

nion

Si le traité

Qui nous unit

Unitement

Unimement

Unanimement

A décidé

Que le français

Comme le chtimi

L'argot

Et le javanais

 

Alors alors

 

Ce n'est pas

Que je tenais particulièrement

A parler français

J'aurais même pu

J'aurais même dû

 

Alors

 

Ce n'est pas

Que je tenais particulièrement

A parler français

Mais ils ont voulu

Et il a bien fallu

 

Alors alors alors

 

O ma vie défendue

 

Dû

Du

Dur

Durer

Perdurer

Péristyle

Périscope

Perspicace

Permanganate

Perpétuel

Prodromes

 

Les mots traversent mon crâne

Au hasard du chaos

Des méninges qui se disloquent

Oiseaux perdus

Non migrateurs

Cherchant un nid

Et un pays

 

Péristyle

Périscope

Perspicace

Permanganate

Perpétuel

Péridurale

Prodromes

 

D'où vient qu'immarcescible

Y vole aussi

Comme un grand condor blanc

Continuité légendaire

Suave royauté

D'un monde polaire

 

Aujourd'hui à Jérusalem

Et demain en terre étrangère

 

Pogromes

Prodromes

Péridurale

Permanganate

Perspicace

 

Immarcescible

Le corps soigné et vitrifié

Le sein altier et glaciaire

De la nature Ma Mère

 

Perpétuel

Perdurer

Durer

Dure

Dur

Du

 

J'erre un peu

Du côté de chez vous

Pas assez pour vous rencontrer

Mais trop pour l'éviter

 

Dans cette faille

Entre l'être et l'étant

Gît le nom

Que vous m'avez dénié

 

Si les chevals passaient par là

Dit l'enfant

Ca seraient les chevaux

Ne corrige pas son parent

Trop occupé

A lui tenir la main

Dessus le pont-levis branlant

De l'Histoire

 

La chaîne grince

Mais il n'y a pas de rouille

Ni de pierres

Tombant dans les fossés

Dessinés

Et creusés

 

Je te salue Vauban

Le créateur de la chaîne

Protectrice des frontières

Toujours mouvantes

Toujours errantes

 

Porte cochère monumentale

Du Fort de Joux

D'une enceinte à l'autre

La royale majesté

Du Fort Royal

Ici le Roi Soleil posa sa marque

Ici le Roi-Soleil

Conquit la Franche-Comté

 

Si les chevals passaient par là

Dit l'enfant

Ca seraient les chevaux

Ne corrige pas son parent

Trop occupé à circuler

Dans le musée

Des armes anciennes

 

Voyez-vous là les beaux pistolets

Des gens d'armes

Fidèles féaux royaux

En nacre et bois vernis

Les uniformes des cuirassés

Des gardes municipaux

Et de toutes les armées

En armes

En ordre de marche

Et de bataille

Les fusils Chassepot

Et les fusils Lebel

Le masque mortuaire de Napoléon

Une copie

Le coffre-fort de campagne

De l'armée Bourbaki

N'y touchez pas

S'il vous plait

 

Là Messieurs-Dames voyez-vous

Liberté Egalité

C'est le Brevet de Général de Division

Vigilance

Constitution

Délivré par Le Directoire

Signé du Ministre de la Guerre

Le 30 Thermidor An

Soit

Dans le calendrier courant

Zèle

Entière confiance

Et coetera

 

Si les chevals passaient par là

Dit l'enfant

Ca seraient les chevaux

Ne corrige pas son parent

Trop occupé à suivre le groupe

Déjà loin

Des Messieurs-Dames

Maintenant nous allons voir les prisons

 

La première

D'Honoré Riquetti

Que son père

Dis donc pour une cellule c'est pas si mal

Fit condamner

J'm'en contenterais bien

Vie dissolue

T'as vu le plafond

Lettre de cachet

Mais voyez-vous Messieurs-Dames

Honoré Gabriel Riquetti

Comte de Mirabeau

Avait alors 24 ans

Et obtint

Grâce à son éloquence

Par la volonté des corps vivants

Ne renoncerons

Que les pieds devant

Le droit de chasser

Et d'habiter

A Pontarlier

O le pardon paternel

Et le destin national

 

Plus malheureux fut Toussaint Louverture

Qui prit au mot la Révolution

Liberté Egalité

Et crut en sa vaillance

Son zèle

Sa vigilance

Sa constitution

Son brevet de Général de division

Signé du Ministre de la Guerre

Et proclama

Libre et égale

La perle sucrière du malheur

Sa matrice insulaire

 

Voyez-vous Messieurs-Dames

Il finit ses jours là

Devant l'âtre

Dans cette cellule

Où il périt d'ennui

De profundis clamavi

Qu'il ressuscite

Ce grand naïf

Au jour du Socialisme

 

Si les chevals passaient par là

Dit l'enfant

Ca seraient les chevaux

Ne corrige pas son parent

Trop occupé à se cacher

Que la République

N'est pas égale pour tous

Ni la vie

Libre et belle

Pour Berthe de Joux

La châtelaine

Qui lasse d'attendre

A la croisée

Le retour de la croisade

Du croisé son beau mari

En aima un autre

Tout aussi beau

 

Je te salue corps masculin

A la chemise blanche

Là où tu es

Ma limaille s'oriente

Toujours toujours

Tu es mon pôle aimant

 

Nous coulons vers toi

Révolution des révolutions

Toujours recommencées

L'attraction terrestre des corps

Parfaitement énamourées

 

Quand son seigneur revint

Etendard et blason

De la croisade

Le beau croisé

Voyez-vous Messieurs-Dames

La devise sur la cheminée

Elle est presque effacée

Il les surprit enlacés

 

Qu'ils vivent éternellement

Les amants aimantés

 

Les condamna le Sieur de Joux

Les beaux amants

Et ran tan plan

Délacés

L'un à la mort

Adieu amour

Et l'autre à l'emmurement

Adieu la vie

Je t'aimerai toujours

Essentiellement

Et ran tan plan

 

Il le fit enfermé là

Ce corps vivant

Qui toujours toujours

Coulait vers l'autrement

Et elle vécut ainsi douze ans

La belle châtelaine

Semper dolorosa

Dans ce cachot là

La belle digue dondaine

Trop impatiente

Oh la la

 

Qu'on la sorte de là

Traderi la la la

Tous les jours

Avait dit son cruel époux

Et qu'on lui fasse regarder

La montagne

Et là-haut en haut

Là haut sur la montagne

Le corps pendu

De son amant

Proie des corbeaux

Je t'ai perdu

Mais pas vraiment

Je t'aimerai éternellement

Tan pa ta plan

 

Je me souviens de vous

Trouvères et troubadours

Beaux jeunes gens

Des cours d'amour

Des violes et des cithares

Beaux jeunes gens

Des toujours toujours

Car la jeunesse c'est cela

Contant joies et peines

Dans les chansons de gestes

Et dans les dits d'amour

Du soldat qui revint de guerre

Et de la femme de Malborough

Qui avait tant de peine

Mironton mironton

Mirontaine

 

Des oriflammes

Des jongleurs

Des nains

Des monstres

Et des montreurs d'ours

Des vassaux sur leurs palefrois

O les chevaux à la parade

Et des chevaliers

Sur leurs grands destriers

 

Je me souviens des chevaux de combat

Et de tous ces fiers cavaliers

Qui passèrent par là

Sur les planches tremblantes

Du pont-levis de l'Histoire

Et de cette voix naïve d'enfant

Cette voix d'infante

O la descendante

De tous les drames de la terre

De la mémoire entière de ses mères

La Franche-Comté et la Touraine

L'Ile de France

La Little France

La Petite France

Le Vexin et le Valois

La Picardie et le Poitou

Et de toutes ces provinces

Dont on n'est plus tout à fait sûr

 

La Normandie de la même Aquitaine

O la belle Aliénor digue dondaine

Le Béarn et la Bretagne

Où s'en va Anne en sabo-o-ot

A qui sont donc toutes ces marches

Que ne contrôle plus

Le sire trop grand

Le Languedoc et la Provence

Ces pays tout à fait autres

Et le Rouergue

Où sous le pont de Mirabelle

Catherina laubabo-o-o

Sul ponto de Mirabella

Catherina-a-a-a-a-a

Et la toute dernière

La plus précaire le Piémont

Fournisseur de rois

Pour l'Italie et la Savoie

 

Je te salue contrée hospitalière

Où le malheur trouva protecti-ion

D'un peuple libre

Arborant la bannière

Je viens fêter

 

O ma parentèle de-ci de-là

Que j'ai quêté

Interrogeant vouivres et lézards

Chevaux ailés et chimères graves

Portant mon costume gris

Et mes chaussures de marche

Je n'ai trouvé que paysannes

Et blancs maçons

Servantes blêmes

Et fiers charrons

 

Si les chevals passaient par là

Viens fillette

Je te conterai

Le drame antique de la cavale

Qui les chevaux fous

Trop aima

 

Il est comme une marionnette

Sicilienne

 

Quand il bouge

Les tôles de son armure

Grincent l'une contre l'autre

 

Ses longs doigts

Sont reliés au Ministre

Par des fils

Qui montent jusqu'au Maître

 

Il tourne aux impulsions

Sans affection

Ni affectation

 

On le croirait inoffensif

Si on ne le croisait

De plus en plus souvent

Au fil du temps

 

Il est comme une marionnette

Sicilienne

 

Les tôles de son costume

Grincent l'une contre l'autre

 

Ses longs doigts

Caressent des listes

Où sont inscrits des nombres

Sans ordre

Ni désordre apparent

 

On croirait le geste inintelligible

Si on ne le savait possible

 

Elle avait le visage ouvert et pesant

Des femmes du Levant

La bouche épaisse

Etalant

Rouge sur rouge

Un rouge proliférant

Pour que nul n'ignore

De sa chair toutes les carnations

 

Elle avait la chevelure

Abondante et noire

Assortie à son teint

Mais terne et graisseuse

Collée à son crâne

Par de petites barrettes

Sans attrait

 

On voyait à cela sa tristesse

Non l'abandon

Car le corps n'y consentait pas

Lourd et gras

Il était impérial

Allant et venant

Vaguement inquiet

Sous l'abri d'autobus

 

J'esquissai un sourire

Elle n'y répondit pas

Ne voyant venir aucune voiture

Qui fut sienne

Moi j'étais dans la mienne

Ce n'était pas le nôtre

Et cette fois là

Cela seul comptait

 

Elle tenait à la main

Une enveloppe de kraft

Avec une adresse sombre

Je ne regardai pas

Pour tenir en moi

La bête en lisière

De l'autre

Mais plus fort que ma loi

Fut mon désir de savoir

Si je savais juste

 

S'étalait bien sur l'enveloppe

Un nom qui ressemblait à son visage

Et en capitales d'écriture

Une capitale passée de mode

Beyrouth

 

Mon amour voyage en voiture blindée

Et me téléphone des continents

Des numéros à n chiffres

N fois différents

La faille s'élargit

Le monde se disloque

Et l'horreur baille entre les époques

 

Mon amour voyage en voiture blindée

Et me téléphone des continents

Des airs conditionnés

Et des salles de bains sanitaires

Toutes pareilles

Au séchoir près

Et à peine

Des allées et venues

Et des allées encore

Des croisements

Des carrefours

Des allées de croisement

Des venues aux carrefours

Et partout

Dans la main des hommes

De sombres mitraillettes

 

Mon amour voyage en voiture blindée

Et me téléphone des continents

Des journées très remplies

Payées en jour de travail

Sans jours fériés

Ni congés

Mercenaire arpenteur

Mesurant

Relèvant

Listant

Rapportant

Fonctionnaire de Notre Mère la Terre

Officiant

Religieusement

Nommant le nommable

Ignorant l'innommable

Innommant l'innommé

In nomine patris

Et tant va la cruche à l'eau

Qu'à la fin elle se casse

 

Mon amour voyage en voiture blindée

Et me téléphone des continents

Des propos ordinaires

D'observatoires et de massacres

De réformes et de statistiques

De cadastre et de plan synclinal

Expert expert

Chercheur cherchant

Rêveur enchanté

Nul n'entre ici

S'il n'est géomètre

De profundis clamavi

Je crie vers toi

Alléluia

 

Mon amour voyage en voiture blindée

Et me téléphone des continents

De baisers éloignés

Plus ou moins prolongés

Selon le coût de l'unité

Et des propos rassurants

Mais non mais non

Ne t'inquiète pas

Je loge au Centre Ville

Sois tranquille

A bientôt

Tu verras

Et coetera

 

Le gardien du Parc Monceau

Est tout joice

De me voir

O la joie

Arriver

A vélo

 

Non Madame descendez

Il ne faut pas rouler

Dans les allées

Mêmes bitumées

 

Le jardin est réservé

Aux princesses

Et gonzesses

Convalescents

Et bonnes d'enfants

Aux niards

Et aux vieillards

Riches

Et pas chiches

Et en fermant les yeux

Aux amoureux

A la rigueur aux amants

Esthétisants

Mais pas aux quadragénaires

Vélocipédaires

Fussent-elles aiglesses

Chez Jupiter

 

Le gardien du Parc Monceau

A un beau képi

Et un sifflet

En acier chromé

Il est heureux comme un dieu

Au milieu

De son petit monde

 

A la prochaine création

J'aurai cerceau

Et ballon

 

J'ai cherché au fond de moi

Assez de haine

Pour former un rejet

Je n'ai rien pu trouver

Z'avaient le dos voûté

Et le regard en berne

 

J'ai cherché au fond de moi

Assez de haine

Pour forger un refus

N'y suis pas parvenue

Parlaient langue nouvelle

Que je ne comprenais plus

 

Mis à pied les matons

Mis à mal les instits

Mis à mort les

 

Manque là

Le nom de la chose

Dont on a entrepris

De se débarrasser

Par petits paquets

Sans perdre de temps

Rationnellement

Sans autre plan d'ensemble

Que vider la maison

Parce qu'on l'a vendue

A un acquéreur délicat

Qui n'aimerait pas

La trouver encombrée

 

O MA MATRIE désaffectée

 

Serrées les unes contre les autres

Elles sont comme un troupeau d'oies

Affolées

Allongeant le cou

Piaillant

Accélérant

Hydre multiple et désemparée

Bombant le jabot

En s'écartant

Prudemment

Sur le côté

Parce qu'on entend enfler

Une rumeur

Le vrombissement étrange

D'un char à banc dynamisé

D'une carriole motorisée

D'un véhicule non identifié

Un bolide

Un bulldozer peut-être

Quelque chose qui exige

Qu'on passe au large

De la voirie municipale

De poulailler en mairie

De mairie en lavoir

De lavoir en poulailler

Au bout de ce chemin vicinal

Société de femmes

Effacées

Effrayées

Effarées

Qu'est-ce que cette chose

Qui brinqueballe

Et fonce sur elles

Sans les voir

Semblant avoir

Tous les droits

Au mépris des oies

De la capitale

Donnant l'alerte

Bien propres et bien lissées

Mères de famille respectables

Professeurs peut-être

Ou employées de bureau

Pas mécanographes tout de même

Ca ne se fait plus

Clapets métalliques

Et Gestetner syndicale

Protestation étonnée

Contre cette chose noire

Qui grossit derrière elles

Les reléguant au bas-côté

Talus étroits

Et patati

Bec claquant

Et patata

Jabots au vent

Pas de dentelle

Pauvres oiselles

Désargentées

Cette forme sombre

Qui les menace

Consternation

Révolution

Apocalypse

La comète dans le ciel noir

Présage sinistre

Et famélique

Elles sont comme un troupeau d'oies

Se dandinant

Et parlant fort

Plumes au vent

La langue de bois

 

A Drancy

Si on était raisonnable

On brûlerait la gare

Les pavillons et les jardins

Les cerisiers et les garages

Les tonnelles et les clapiers

Les herbes folles

Et les portails même repeints

On dégagerait à la ronde

Une aire d'un kilomètre

De rayon et de côté

Complètement vide

Couverte au choix

De cendres ou de béton

On nommerait des gardiens

Qu'on paierait un salaire d'Enfer

Pour arracher tout ce qui pousse

Et on ne verrait plus

Ces wagons de marchandises

Stationner sur les rails

Par trains entiers

De la même couleur lie de vin

Qui n'a pas changé

 

A Drancy

Si on était sérieux

On fermerait la gare

Et tous les trains

Brûleraient l'étape

Sans exception

Le métro

Politain et régional

Les omnibus

Les michelines

Les rapides

Les express

Les TGV

Les trains expérimentaux

Même le train jaune d'Orviedo

Qui ne parle pas complètement français

Et le petit train du Montenvers

Qui en a peut-être assez de la Mer de glace

Et en traversant l'espace

Ainsi rengagé

On entendrait dans les wagons

Les hauts parleurs

Réciter le kaddich

Beau cet homme

En son livre

Rêveur patenté

Chez Dame Littérature

Passeur d'ombres errantes

Fantôme fatigué

D'une vie sans insomnie

Rebouteux pensif

Des douleurs matinales

Marcheur au long cours

Arpenteur méthodique

De ligne en ligne

Piéton de la lecture

Jamais perdu de s'orienter

Toujours à La Soleille

La reine chaotique et rebelle

O la langue mutante et chaotante

Boussole et astrolabe

Des sentiers terrestres

O le point cardinal

De Notre Mère l'écriture

Quêteur de mots

Voyageur du texte

En première ou en deuxième classe

Toujours sans filet

Quelquefois sans billet

De toutes façons hors de prix

Pénitent impénitent

Du péché capital

Lecteur relapse

D'humer sans fin

L'encens du verbe

Hérétiquement nôtre

Pèlerin timide et fautif

D'avoir à chaque page

Tenter la belle

 

Parents

Mourrez avant de voir vos enfants

Jeunes vieillards

Bousculés sur un quai de gare

Tituber et tomber

De n'avoir plus l'âge

De voyager seul

Même à mille

Même à cent

Et encore

S'il s'en trouve encore tant

A persécuter

 

Parents

Mourrez avant de voir vos enfants

Divaguer entre l'acier et la fonte

Et quêter vainement

La mémoire du charroi maternel

Dans le creuset de l'aurore nouvelle

Quand s'ouvre informe et vide

A l'horizon livide

La bouche noire du matin

 

Parents

Mourrez avant de voir vos enfants

Enfermés dans de sombres bâtisses

D'insolites bastides

De nouvelles bastilles 

Fermenter

Anges rebelles

Dans le chaudron du Diable

Entre les folles avoines

La menthe et les liserons

 

Parents

Mourrez avant de voir vos enfants

Dénommés

Innommés

Tutoyer les murs

Et questionner le vent

Guettant

Dans le ciel embrasé

Le passage noir et plombé

De grands oiseaux incendiés

 

Parents

Mourrez avant de voir la chair vivante

De votre chair

Retranchée vivante des vivants

Et les soins de vos gestes

Aimance sans parole

Demeurer sans objet

Quel qu'en soit le temps

Au passé

Au présent

Au passé présent

De tous les temps passés

Du présent de l'éternité

 

Parents

Mourrez avant de voir le couteau froid

Et bleu de la Veuve

S'abattre sur le cou blanc

De vos enfants

Et le filet rouge de vos tourments

Tacher à peine la terre

De la douleur et du sang

 

A Chateau-Thierry

Nous fûmes lamentables

La maison à vendre

Etait déjà vendue

La maison à voir

Avait été vue

La maison à vivre

N'avait pas vécue

 

A quarante sept ans

Je ne suis pas encore

Un arbre centenaire

Un de ces cèdres plantés

En une riche propriété

Jalousement abritée

Derrière la clôture

Et ombombrant

Les terrasses et les murs

Ou ceux sauvages

Campés

Dans les vallons agrestes

Les hautes plaines

Les montagnes peut-être

Et témoignant toujours

Des regrets exotiques

De nos défunts ancêtres

 

A quarante sept ans

Je ne suis pas encore

Un arbre centenaire

Un cèdre

Une cèdresse

Déployant sa ramure

Comme une grande bannière

A l'horizon bleuté

Mais je suis déjà

Une arbresse solitaire

Lourde et conséquente

De mes longues racines

Crues au fil des années

Le tronc tout plein de noeuds

Des liens insolutés

Des lieux inoubliés

Des rêves accomplis

Et des enfants tombés

O la caducité de toute chose

Hormis l'éternité

De branches verdoyantes

Résistant à tous vents

Et de cette sombre envergure

Si particulière

Qu'on la voit de loin

Comme un corps en exil

 

A quarante sept ans

Je ne suis pas encore

Un arbre centenaire

Mais à mi-course déjà

Ou presque

D'avoir tant résisté

Au chien

Et au chiendent

Aux chèvres

Et aux tourments

Aux vers

Et au tonnerre

Aux garces

Et aux garnements

Au pic-vert

Aux insectes

Aux chenilles

Aux termites

Au rêve processionnaire

Et totalitaire

Au paysagiste

Et au laboureur

A l'urbaniste

Et au promoteur

Et même au financier

Avide du bois rouge

Qui durcit dans l'eau

Mais laisse les doigts gourds

De la poisseuse résine

 

Amour

Nous passons dans le sablier

Grain à grain

En ordre dispersé

Le monde s'éboule

Coule et s'écoule

D'un hémisphère dans l'autre

Et chaque grain

Sent venir son tour

De rejoindre

Par le goulet étroit

Ce tas autre

Là-bas en bas

Où la matière

Fragmentée et compacte

S'accumule en tas

Dans un ordre autre

 

Amour

Donne-moi la main

Que nous ne soyons pas séparés

Nous avons ensemble

Des temps immémoriaux

Gesté et rêvé

Dans les profondeurs aquatiques

Concevant ce que pourrait être

Le monde

Ni sa forme ni sa couleur

Ni son odeur

Mais son effort

Pour être comme un étant

Réel et absolu

 

Amour

Donne-moi la main

Que nous ne soyons pas séparés

Dans les eaux de Notre Mère primordiale

Nous avons accumulé

Des millénaires durant

Assez de savoir

Pour voyager sans honte

Parmi les comètes et les étoiles

De la voie lactée

 

Amour

Donne-moi la main

Que nous ne soyons pas séparés

Nous avons reposé ensemble

Dans les grandes fosses marines

Recueillant au fil des ères et des lustres

Les débris de coquillages

D'algues

De carapaces

D'éponges

Et de coraux

Nous étions ensemble géosynclinaux

Dans le plissement des montagnes

Quand la croûte terrestre se souleva

Tutoyant le ciel

Ivre du rapprochement

Nous avons supporté alors

Toutes les métamorphoses du quartz

Devenant au fil des impuretés

Aventurine

Agathe

Améthyste

Et calcédoine

Nous avons connu la meulière

Et le silex

Quand ils reposaient

Avec nous dans le sein

De Notre Mère la Terre

Et ne prévoyaient pas

D'en être arrachés un jour

Pour constituer des établissements

Qui se croiraient sédentaires

 

Amour

Donne-moi la main

Que nous ne soyons pas séparés

Nous étions ensemble

Dans la moraine du glacier

Quand elle arrachait sur ses côtés

Les roches terribles

Qui s'efforçaient de le contenir

Lui qui voulait vaille que vaille

Quelle vaillance

Coûte que coûte

Et comme il en coûtait

Rejoindre la mer

Parce qu'il n'est pas bon

Pour les glaciers

De rester de glace

Eternellement

 

Amour

Donne moi la main

Que nous ne soyons pas séparés

Nous étions ensemble

Dans le lit des fleuves

Qui creusèrent des vallées

Là où personne n'avait dit

Il faudrait là un lit de rivière

Car la forme cette fois-là

Se prit d'elle-même

Inventant des méandres

Et des îles

Pour contourner

Les obstacles

Et la dureté

 

Amour

Donne-moi la main

Que nous ne soyons pas séparés

Nous avons vu ensemble

Les eaux se retirer

La terre s'assécher

Et végéter

Et les végétaux

A leur tour

Dessécher

Et disparaître

Nous avons vu des hommes

Habiter les cavernes

Et les abandonner

Les habiter encore

Les disputer à d'autres

Et les grottes elles-mêmes

N'avoir plus personne

Pour les réchauffer

Nous étions là

Pourtant encore

Seuls ensemble

Avec elle et sous les cieux

Quand sur les parois

Demeurait à moitié effacée

Et presque qu'incompréhensible

La marque que là autrefois

Dans les cendres

Et les empreintes

Les dieux étaient passés

Et que restaient prouvant leur venue

Au milieu du désert

Des barques ensablées

Dont on se demandait

Quel génie fou

Avait bien pu

Et pourquoi

Les apporter

 

Amour

Donne-moi la main

Que nous ne soyons pas séparés

Nous étions là ensemble

Quand l'Intendant

C'était comment déjà son nom

Construisit ses forts

Pour les faire chapelet de bâtisses

Ganglions de casernes

Cordons littoraux de la côte

Chaîne vernaculaire

Pour marquer les limites

De la terre nôtre

Nous étions sur le sol de ses poudrières

Calant les boulets

Les grenailles

Et toutes ses munitions

Nous étions sur le sol de ses cuisines

Retenant debout les saloirs

De viandes et de carcasses

Les jarres d'huile

Et les tonneaux de vin doux

Nous étions sur le sol des chaumières

De ses féaux et paysans

Quand passèrent les Dragons

Collectant et pillant

Et sous les cous saignant

Des cadavres de ses sujets

Qu'ils laissaient

La caresse maternelle

De la Terre-Mère impuissante

A secourir ses enfants

 

Amour

Donne-moi la main

Que nous ne soyons pas séparés

Nous étions ensemble

Dans la perduration du temps

Au passé présent

De la pelle de l'enfant

Construisant des châteaux

Pour le cas où

Sage précaution

Ceux de ses pères

Seraient emportés par le vent

De la main de l'amante

Laissant couler le flot blond

D'une main à l'autre

Et questionnant

Je t'aime un peu

Beaucoup

Pas du tout

Passionnément

O la rêverie de la couche

Préparée pour le bien-aimé

De toi et moi enlacés sous les fougères

Je me souviens

Nous étions là ensemble encore

Plus que jamais

Quand les voyageurs

Croyant leurs routes éternelles

Nous confondirent l'un avec l'autre

Sur le rebord du chemin

Nous condamnant à marquer la lisière

Pour qu'eux seuls

Croyaient-ils

Ne se perdent pas

 

 

Amour

Nous étions là encore

Quand ils attelèrent le ciel

Pour formater la terre

Et nous prirent

Nous enfermant prisonniers

Dans le sablier

Passant d'un globe à l'autre

Pour mesurer le temps

Et crurent par cet acte

Borner l'éternité

Nous avons servi de modestes savants

Pour qu'ils dominent le monde

Nous avons charmé de malheureux poètes

Pour qu'ils chantent le monde

Nous avons guidé de valeureux chanteurs

Pour qu'ils enchantent le monde

Et nous avons hélas

Trompé tant d'innocents

Pour qu'ils se donnent

Car sans eux le monde lui-même

Perdraient sa forme

Puisqu'ils en sont

Le sceau signant

 

 

Amour

Donne-moi la main

Que nous ne soyons pas séparés

Nous étions ensemble

Au rivage de la mer

Quand il y avait encore

Oiseaux et bateaux

Et qu'ils avaient des noms

L'Albatros

Le Cormoran

L'Oiseau-Moqueur

Le Poisson-Volant

La Sirène-Du-Levant

La Marie-Charlotte

La-Nourriture-Des-Enfants

Et que les pêcheurs ramenaient

Dans leurs filets troués

Des sabres

Des turbots

Des carrelets

Des lieux

Des colins

Des rougets

Des merlans

Des soles

Des carpes

Des thons

Des roussettes

Des harengs

Et des maquereaux au ventre soyeux

Rayures vertes et argentées

Sur le dos

 

Amour

Donne-moi la main

Que nous ne soyons pas séparés

Nous étions ensemble

Roulés par la même vague

Respirant dans l'écume

La même marée

Frappant la même falaise

La corrodant

Et l'érodant

La désagrégeant

Pour la faire comme nous

Sable

Grain à grain

Avec nous

Et contre nous

Car en les sédiments

Attraction et répulsion se mêlent

Parvenant à peine à se nommer

L'Histoire

 

Amour

Le monde s'écoule

Passant grain à grain

Dans le sablier

La terre croule

D'un globe à l'autre

L'hémisphère s'éboule

Et se répand

Passant dans le goulet étroit

Vers un ordre autre

 

Donne-moi là main

Pour que nous ne soyons pas séparés

Nous qui avons ensemble

Conforté les gravières

Pour que verre se fasse

Les carrières

Pour que plâtre se gâche

Les plages désertes

Pour que rêve se rêve

Les îles encombrées

Pour que la vie se vive

Les chantiers

Parce qu'il faut bien tout de même

Que les villes s'accroissent

Les chemins vicinaux

Les violes et les allées

Parce qu'on n’est pas toujours sûr

Du passage à emprunter

Les sentes et les sentiers

Parce que ce sont ceux-là

Que les femmes préfèrent

Et plus souvent encore

Parce qu'avec le vent

Nous avons soufflé

A travers champs

A travers bois

A travers foule

Pour que dans le renversement

Restions ensemble

Sur l'aile retournée de l'ange

La trace siliceuse

De s'être aimés

Jeanne Hyvrard (1992)

 

 

 

 

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Mise à jour : mars 2008